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Coup d'État au Burkina Faso: une influence russe en trompe-l'œil

Temps de lecture : 4 min

La mainmise de Moscou en Afrique semble s'étendre au Burkina Faso après un nouveau coup d'État, salué par le fondateur du groupe de mercenaires russes Wagner. Mais dans les faits, la situation politique reste floue.

Des manifestants se tiennent au sommet d'un véhicule blindé de l'Organisation des Nations unies alors qu'ils manifestent en portant un drapeau russe à Ouagadougou, le 2 octobre 2022. | AFP
Des manifestants se tiennent au sommet d'un véhicule blindé de l'Organisation des Nations unies alors qu'ils manifestent en portant un drapeau russe à Ouagadougou, le 2 octobre 2022. | AFP

Coup sur coup: pour la deuxième fois en huit mois, le Burkina Faso a été le théâtre d'un putsch militaire. Le 30 septembre, le lieutenant-colonel Paul-Henri Sandaogo Damiba, qui s'était lui-même emparé du pouvoir fin janvier, a été renversé par les hommes du capitaine Ibrahim Traoré après une journée de troubles à Ouagadougou.

Au beau milieu du chaos, les putschistes avaient entre-temps accusé l'armée française d'avoir offert un refuge à Damiba sur une base militaire pour préparer une contre-offensive «suite à notre ferme volonté d'aller vers d'autres partenaires prêts à nous aider dans notre lutte contre le terrorisme». Les symboles de la présence française au Burkina Faso ont aussitôt été attaqués par des partisans du putsch, certains brandissant fièrement un autre drapeau tricolore: celui de la Russie.

La mention par les putschistes de la recherche d'«autres partenaires» n'a pas manqué de faire penser à ceux qui sont justement arrivés au Mali voisin en mai 2021: les mercenaires russes du groupe Wagner, propriété d'Evgueni Prigojine. L'oligarque russe, qui a récemment admis être à la tête de cette armée parallèle déployée en Syrie, en Ukraine ou en Libye, a immédiatement apporté son soutien au capitaine Traoré, tout comme il avait salué, en janvier déjà, la prise de pouvoir de Damiba, saluant alors «une nouvelle ère de décolonisation». Dimanche, les médias de l'oligarque jubilaient: «L'Empire néocolonial français s'est effondré».

«C'est toute la beauté de ce coup qui est le résultat d'un travail en deux étapes: une action militaire suivie d'une mobilisation populaire suscitée par des déclarations incendiaires contre la France», constate Yvan Guichaoua, enseignant-chercheur en analyse des conflits internationaux à la Brussels School of International Studies (Université de Kent) et spécialiste du Sahel. «Cette mobilisation a poussé Damiba et ses hommes à lâcher le pouvoir.»

Une crise sécuritaire qui s'aggrave

Mais l'enchaînement des événements sème le doute sur la possibilité d'une énième interférence russe en Afrique contre la France. «Il y a évidemment une saturation de désinformation orchestrée sur les réseaux sociaux par des influences extérieures et des relais de la propagande russe comme Kémi Séba, confirme Yvan Guichaoua. Mais c'est aussi dans l'intérêt des influenceurs pro-russes de présenter la rivalité entre la France et la Russie comme le clivage principal qui déclenche ce coup d'État. Il ne faut pas tomber dans ce panneau. Cela va dans le sens du récit d'une Russie libératrice et anticoloniale.» Une rhétorique également mobilisée par Vladimir Poutine lui-même dans son discours du 30 septembre pour justifier son agression de l'Ukraine.

Quel que soit le rôle éventuel de la Russie dans ce nouveau putsch au Burkina Faso, la situation dramatique du pays explique déjà beaucoup de choses. Quelques jours avant le coup d'État, un convoi militaire à destination de la ville de Djibo, assiégée par les djihadistes d'al-Qaïda depuis février, a été attaqué. Onze soldats ont été officiellement tués, mais le bilan pourrait en réalité être bien plus lourd. La veille, le lieutenant-colonel Damiba avait promis aux Burkinabés une «reconquête du territoire».

Les djihadistes contrôlent aujourd'hui 40% du territoire national. Selon les données de l'ONG Armed Conflict Location and Event Data Project, les incidents ont augmenté de 76% cette année par rapport à 2021. L'armée burkinabée s'est de son côté rendue coupable de crimes contre sa propre population et notamment d'exécutions extrajudiciaires de masse, selon Human Rights Watch.

L'opération antiterroriste française Barkhane, qui a pris fin en février dernier et n'était pas précisément concentrée sur le Burkina Faso, était aussi jugée inefficace par une majorité de la population locale. «Ce pays a toujours été l'un des plus réticents à la présence française dans le Sahel», rappelle Yvan Guichaoua, qui fait remonter la perte d'influence de la France au Burkina Faso à la chute de Blaise Compaoré, en 2014.

Rétropédalage

«Cela fait dix ans que la lutte de la France contre le terrorisme au Sahel ne marche pas. Les populations locales ont des griefs contre leurs propres États, mais aussi contre les forces étrangères qui sont censées les protéger et qui n'y parviennent pas. Elles en viennent à se dire que ces forces sont donc complices des djihadistes, explique-t-il. Ce sentiment est exacerbé par la propagande russe, mais il n'émane pas des Russes: on le retrouve aussi dans des zones reculées où les populations ne sont pas très connectées ni exposées aux influenceurs pro-russes.»

Un levier pratique pour soulever des foules, mais qui a peu de chances de se traduire par de quelconques progrès sur la situation sécuritaire. Après avoir agité le sentiment anti-français pendant son putsch, le capitaine Traoré a semblé vouloir rétropédaler une fois le pouvoir acquis.

Sur France 24, dimanche 2 octobre, le nouvel autocrate de la «Patrie des hommes intègres» a finalement déclaré qu'il ne pensait pas que la France avait soutenu une tentative de contre-offensive de Damiba pendant le putsch, précisant: «Si on a d'autres partenaires aujourd'hui qui peuvent nous soutenir, ne voyez pas forcément la Russie.» Sur RFI, il n'a d'ailleurs pas fermé la porte à un partenariat avec la France, mais selon d'autres «termes», tout en invitant la France à ne pas «interférer dans nos affaires».

«Ce coup d'État intervient dans un climat où le débat sur les partenariats stratégiques avec les puissances étrangères est devenu structurant», résume Yvan Guichaoua. Il est trop tôt pour savoir si le Burkina Faso basculera définitivement dans le portefeuille d'Evgueni Prigojine et de ses mercenaires. Pour son voisin le Mali, en revanche, il est déjà trop tard: l'arrivée de Wagner en 2021 y a déclenché une explosion des exactions commises par l'armée régulière contre les civils, et augmenté par là même les capacités de recrutement des groupes djihadistes.

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