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Au Québec, des élections provinciales qui ne font pas rêver

Temps de lecture : 4 min

Le paysage politique de cette province canadienne a profondément changé en une décennie. Le système a laissé place à un fractionnement partisan et à un flou idéologique croissant. Avec, en ligne de mire, la relégation historique du Québec?

Le Premier ministre québécois François Legault a réactivé les clivages sur l'immigration pour solidifier sa base électorale. | Andrej Ivanov / AFP
Le Premier ministre québécois François Legault a réactivé les clivages sur l'immigration pour solidifier sa base électorale. | Andrej Ivanov / AFP

La majorité sortante est donnée largement en tête aux élections provinciales québécoises du 3 octobre. Cependant, cette campagne révèle une tendance lourde de la vie politique et sociale québécoise: une sorte de résignation collective.

Pour les nostalgiques des campagnes québécoises mobilisant les foules enfiévrées et rassemblant des publics survoltés dans feu le Centre Paul Sauvé, cette campagne électorale québécoise de 2022 apparait particulièrement morne.

Le vol dans une boite aux lettres d'un dépliant du Parti québécois (PQ) par une candidate de Québec solidaire (QS) semble presque avoir fait atteindre le pic de la tension au Québec.

Aucun grand rassemblement et des polémiques pas vraiment polémiques: les passionnés des campagnes passées de Lucien Bouchard, Daniel Johnson ou Robert Bourassa –tous des anciens Premiers ministres du Québec– ne peuvent donc qu'être frustrés. Des intentions de vote stables et la certitude qu'aucune surprise n'aura lieu nourrissent un intérêt plus que relatif pour ces élections.

Un bipartisme moribond

Jusqu'à récemment, deux partis dominaient la vie politique de la Belle Province: le Parti libéral du Québec (PLQ) et le Parti québécois (PQ). Chacun est issu de la Révolution tranquille, un grand mouvement d'affirmation et de modernisation du Québec après les années de la Grande Noirceur. «Mon Dieu que ce n'était pas drôle», disait Jacques Parizeau des années de gouvernement Duplessis.

Ces quinze dernières années ont été marquées par un mouvement de la société québécoise vers la droite.

Avec la courte défaite de l'option souverainiste en 1995, les deux partis ont continué de gouverner alternativement. Lucien Bouchard reprend l'antienne de René Lévesque: il montre que les souverainistes sont d'abord les meilleurs gestionnaires de la Province. Le PLQ et le PQ semblent être relégués pour cette élection à une place de seconds rôles. Le passage d'un système partisan à un autre s'explique par une certaine désorientation quant à la vocation mondiale ou continentale du Québec.

Une fin de campagne doutant du mode de scrutin

La campagne électorale a vu un parti relativement nouveau, le Parti conservateur du Québec (PCQ), émerger dans les intentions de vote. Sous la chefferie de l'ancien animateur de radio Éric Duhaime, il est souvent placé en deuxième position dans les intentions de vote. Or, dans le système électoral québécois, rien n'assure sa représentation effective à l'Assemblée nationale du Québec.

Cela semble d'autant plus problématique que sa critique virulente du parti au pouvoir, la Coalition avenir Québec (CAQ) menée par l'actuel Premier ministre François Legault, ne trouverait pas de débouché parlementaire. Le chef du PQ, Paul St-Pierre Plamondon, a lui-même ouvertement questionné le mode de scrutin en soulignant que la non-représentation du PCQ poserait un problème de légitimité.

Le Québec vire à droite

Ces quinze dernières années ont été marquées par un mouvement de la société québécoise vers la droite. À mesure que le débat sur la souveraineté s'est effacé, celui sur l'identité du Québec a pris de l'ampleur, permettant à la CAQ de s'interposer entre PLQ et PQ. Cependant, ce débat sur l'identité québécoise a d'abord été indexé sur le doute existentiel de la société québécoise.

Lors de cette élection encore, François Legault a réactivé les clivages sur l'immigration pour solidifier sa base électorale, ce qui semble chose faite. La Coalition avenir Québec s'est installée au pouvoir à la place du PQ et du PLQ en 2018. Elle est, à bien des égards, une réponse à l'absence de réponse des deux partis traditionnels de la vie du Québec. Empruntant la voie ouverte en son temps par l'Action démocratique du Québec (ADQ), elle a le soutien des plus âgés et des classes moyennes francophones, ce qui forme un ensemble substantiel mais ne semble pas force d'entraînement dans la société.

On peut s'interroger sur la propension de la société québécoise à retrouver une place périphérique.

À l'instar du Parti libéral du Québec, le Parti conservateur du Québec est un parti d'actifs de 35 à 49 ans. Il profite notamment du mécontentement affiché face à l'action sanitaire de la Coalition avenir Québec lors de la crise du Covid-19. Effectivement, alors qu'en son temps le PQ au pouvoir était sorti renforcé de la crise du verglas, la CAQ ne parvient pas à éteindre la contestation rampante de ses choix sanitaires passés.

De fait, le débat entre la Coalition avenir Québec et les conservateurs se fait sur le plan droitier. La CAQ reprend des politiques du PLQ et du PQ, en ajoutant sa patte plus nationaliste que souverainiste. La CAQ agite la menace de la vague migratoire avec un certain succès. Sa valorisation de l'identité québécoise est aussi celle d'une liberté individuelle volontiers empreinte d'esprit anti-État et de volonté de démantèlement des politiques sociales (comme celle des crèches, héritée du gouvernement Bouchard).

Québec solidaire (QS) est un parti à l'électorat jeune et plutôt diplômé, mais le mariage de la cause souverainiste et du «woke» nord-américain semble cantonner le parti à un périmètre électoral encore restreint. La vidéo TikTok de ses dirigeants, évoquant le viol sur fond de rap, a brisé l'image de chevaliers blancs construite des années durant par ces militants très volontiers donneurs de leçons.

Pour QS, il s'agit de «sauver la planète», ajoutant qu'il s'agit de «l'élection de la dernière chance» en la matière. Le PQ, souverainiste, classé comme social-démocrate, plafonne encore dans les sondages, mais les enquêtes semblent montrer qu'il reste dans la tête des électeurs, puisqu'il serait le deuxième choix d'un nombre très important de citoyens québécois.

Vers le grand effacement du Québec?

Cette campagne électorale, par ses débats, par les écrits, laisse une étrange impression: comment les Québécois, hier levés contre la Grande Noirceur, frondeurs face au fédéral, fiers de leur culture, affirmant être une société distincte, sont-ils devenus les victimes d'un pessimisme endémique? Québec solidaire prédit la fin du monde, la Coalition avenir Québec veut défendre le Québec contre les excès de l'immigration, et le Parti conservateur semble ne trouver salut que dans le repli individuel. Tout porte à la frilosité.

On peut s'interroger, à l'instar du journaliste québécois Jérôme Blanchet-Gravel, sur la propension de la société québécoise à retrouver une place périphérique. Alors que toute l'ambition d'un Jacques Parizeau avait été de faire entrer le Québec dans le grand jeu mondial, le gouvernement Legault ne restera-t-il pas comme celui d'un repli provincial?

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