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En Iran, avec celles et ceux qui sont «prêts à sacrifier leur vie pour la liberté»

Temps de lecture : 5 min

La vague de colère réveillée par la mort, il y a dix jours, de la jeune Mahsa Amini, ne semble pas s'estomper. Sur place, des Iraniens racontent les manifestations, la répression et le combat pour leurs droits.

Une moto de police est renversée à côté de débris en feu lors d'une manifestation pour Mahsa Amini à Téhéran, le 19 septembre 2022. | AFP
Une moto de police est renversée à côté de débris en feu lors d'une manifestation pour Mahsa Amini à Téhéran, le 19 septembre 2022. | AFP

À Téhéran (Iran).

«Ça ressemblait à un film pour moi», n'en revient toujours pas Golnaz*. Ce jour-là, cette Téhéranaise d'une vingtaine d'années doit se rendre sur l'avenue Valiasr. Réputée être l'avenue la plus longue de tout le Moyen-Orient, avec ses quelque 17 kilomètres, cette artère coupe Téhéran en deux du nord au sud. Bordée d'une armée de platanes, c'est une artère bouillonnante et incontournable de la capitale iranienne.

Aujourd'hui et depuis la mort, il y a dix jours, de la jeune Mahsa Amini, arrêtée par la police des mœurs pour un voile mal porté, cet axe est l'un des nombreux théâtres de scènes de chaos qui secouent le pays.

«J'ai vu la police frapper des gens»

Lorsque Golnaz s'y rend, ce sont les premiers jours de mobilisation. «On aurait dit qu'ils étaient prêts pour la guerre!», décrit-elle, en référence à des forces de l'ordre aux équipements «effrayants» et aux hélicoptères au-dessus d'eux. Malgré les forces en présence, elle décide de passer voir sa sœur qui travaille à proximité, pour se rassurer.

Elle voit alors la foule inondée de gaz lacrymogène. «À un moment, j'ai eu l'impression de ne pas pouvoir respirer. J'ai vu la police frapper des gens, je les ai vu utiliser des armes à feu. J'avais peur de courir, parce que je me suis dit qu'en courant, j'allais attirer l'attention et risquer de me faire tirer dessus», confie la jeune femme, finalement aidée par un ami pour rejoindre sa sœur.

Certains de ses amis, manifestants, ont été battus par la police. D'autres ont été arrêtés. Et chaque jour, elle voit péniblement passer sur les réseaux sociaux le visage de nouvelles victimes. Comme celui de Hadis Najafi, jeune femme de 21 ans récemment tuée de six balles à Karadj près de Téhéran, devenue un nouveau symbole de la répression.

Selon le dernier bilan de l'ONG Iran Human Rights (IHR), basée à Oslo, «au moins soixante-seize personnes ont été tuées dans les manifestations», dont «six femmes et quatre enfants», dans quatorze provinces du pays. Les autorités iraniennes avancent de leur côté un bilan de quarante-et-un morts, incluant des membres des forces de l'ordre. Elles ont annoncé l'arrestation de plus de 1.200 manifestants alors que le président ultraconservateur, Ebrahim Raïssi, a déclaré que l'Iran devait «traiter avec fermeté ceux qui s'attaquent à la sécurité et à la tranquillité du pays».

«Ils arrêtent les blessés»

«Le premier soir, les gens ont essayé de manifester de manière absolument pacifique et sans utiliser de slogan radical. Mais la police et les bassidjis [miliciens fidèles au régime] nous ont lourdement réprimés», raconte Amir*, qui participe activement aux rassemblements de la ville de Rasht, dans le nord du pays. «Un agent des renseignements qui se comportait comme un manifestant a essayé de m'attraper, mais un homme m'a aidé à m'enfuir. J'ai couru près de 7 kilomètres!»

Un autre soir, alors qu'il dit avoir vu les forces de l'ordre tirer à quelques mètres des protestataires, ce haut diplômé a dû se réfugier chez un voisin de la scène après avoir pris un coup de bâton. L'un de ses cousins y a laissé trois dents, un autre a été blessé à la main et au pied, touché par des billes d'acier. «On ne peut même pas aller dans les hôpitaux parce qu'ils arrêtent les blessés», poursuit Amir, dont la sœur travaille dans un établissement de santé.

«C'est effrayant, mais je ne vais plus porter le voile»

Malgré la répression qui s'abat sur cette jeunesse, Golnaz imite nombre de ses courageuses concitoyennes dont les vidéos font le tour du monde: ôter son voile, qu'elle porte depuis l'âge de 7 ans, en public. «Je ne le porte plus. Cela attire l'attention des policiers, mais je réussis à m'en éloigner. C'est effrayant, mais je ne vais plus le porter. Je ne sais pas ce qui m'arriverait si je me faisais arrêter. Tant de gens l'ont été et ne sont jamais revenus. Pas même leur corps.»

Javad*, qui travaille dans le milieu du divertissement à Téhéran, rapporte que «quasiment toutes [s]es amies ont été arrêtées», dans les quatre mois qui ont précédé les événements en cours, pour avoir dénoncé sur les réseaux sociaux la façon de faire de la police des mœurs. Selon lui, cette entité chargée de contrôler les tenues vestimentaires des femmes a été renforcée sous l'administration Raïssi: «Le gouvernement lui a donné plus de liberté et elle a commencé à agir de manière plus violente. Et boum! Le drame Mahsa Amini arrive. Et c'était quelques jours après l'anniversaire de l'exécution de Navid Afkari!»

L'exécution, en septembre 2020, de ce lutteur iranien de 27 ans, avait déjà marqué les esprits. Il avait été condamné à mort pour l'homicide d'un employé du gouvernement à Chiraz (sud-ouest du pays) lors de manifestations, deux ans plus tôt. Sa famille a toujours nié l'accusation; de son vivant, il soutenait qu'il avait été contraint aux aveux sous la torture.

«Fatigués de leurs règles nuisibles»

Avec le drame Mahsa Amini, l'étincelle de la colère iranienne a été rallumée et ne se cantonne pas à la seule question du voile. Déjà en novembre 2019, au démarrage des dernières manifestations de masse –qui avaient fait 1.500 morts selon Reuters–, la mobilisation était née en réaction à une hausse du prix des carburants. Et les slogans contre le régime avaient refait surface dans les rues du pays.

Pour Javad, le mouvement actuel est une résurgence de ces événements, survenus quelques semaines avant l'apparition du Covid-19 en Iran. «Je crois que comparer à 2019 n'a pas de sens: c'est la suite de 2019», analyse-t-il, constatant toutefois une violence accrue aujourd'hui.

«Ils s'attendent à ce qu'on s'enfuie facilement, mais certains d'entre nous font face et se battent. Ça a été un choc pour les troupes gouvernementales», juge Amir. «Les gens sont plus en colère, complète Golnaz. Il y a beaucoup plus de jeunes, et même des personnes religieuses. Les gens qui n'avaient aucun espoir de changement la dernière fois sont plus enthousiastes.»

Récemment giflé et frappé en manifestation par des bassidjis, «comme s'ils s'amusaient» avec lui, un autre Téhéranais interrogé constate également une plus grande variété de profils: «Étudiants, commerçants du bazar, jeunes, vieux, riches, pauvres, hommes et femmes: ils sont tous plus en colère et plus violents. Et ils sont prêts à sacrifier leur sécurité et leur vie pour la liberté.»

«Nous avons le soutien du monde entier maintenant, estime encore Kiana*, une Téhéranaise. Nous ne protestons pas pour une histoire de prix ou une mort, mais pour nos droits. Tous les droits dont le gouvernement nous a privés. Nous sommes fatigués de leurs règles nuisibles qui ne protègent qu'eux et pas nous.»

Et d'ajouter: «Chacun doit faire ce qu'il peut, mais personne ne doit rester silencieux.»

*Les prénoms ont été changés.

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