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Que faire face à un Poutine aux abois?

Temps de lecture : 6 min

Bien que le président russe subisse de lourdes déconvenues, ses adversaires ont tout intérêt à passer ce moment-charnière en restant dans la retenue.

Le président russe Vladimir Poutine le 21 septembre. Des milliers de jeunes hommes russes ont fui le pays après son annonce de «mobilisation partielle» des réservistes dans la guerre en Ukraine. | Gavriil Grigorov / Sputnik / AFP
Le président russe Vladimir Poutine le 21 septembre. Des milliers de jeunes hommes russes ont fui le pays après son annonce de «mobilisation partielle» des réservistes dans la guerre en Ukraine. | Gavriil Grigorov / Sputnik / AFP

Vladimir Poutine est aux abois. Le tout est de savoir si c'est une bonne ou une mauvaise nouvelle. Pour le dire autrement, la question est de savoir si cela doit motiver une politique offensive ou prudente de la part des États-Unis. La réponse, dans tous les cas, est sans doute «un peu des deux». Le plus difficile est de trouver le bon dosage, la bonne proportion d'audace et de prudence.

Le président russe a clairement montré son désarroi lors de son discours du 21 septembre (qui était à l'origine prévu pour la veille). Il a voulu le présenter comme un fier appel, patriote, à la mobilisation nationale, mais c'est tout autrement qu'il a été perçu.

Un aveu de Poutine

Son discours était axé autour de trois points:

Tout d'abord, il a déclaré une «mobilisation partielle» des réservistes afin de défendre «la grande Russie historique» contre «le régime néonazi» de l'Ukraine, subordonné, selon lui, à l'OTAN.

Ensuite, il a annoncé des référendums dans les régions du Donbass, de Kherson et de Zaporijia (où vivent de nombreux Russes) pour voir s'ils voulaient être annexés à la Russie.

Enfin, il a tenu à avertir qu'en cas de «menace de l'intégrité territoriale» russe, il utiliserait «tous les moyens à [sa] disposition», faisant bien sûr allusion à la possibilité de frappes nucléaires, et s'est permis d'ajouter: «Ce n'est pas du bluff.»

En elle-même, cette mobilisation partielle est un aveu de la part de Poutine que les choses ne se passent pas comme il le souhaiterait en Ukraine –ce qu'il n'a jamais consenti à admettre publiquement (et il ne l'a pas dit explicitement non plus dans son discours). Il y a six mois encore, il promettait aux mères russes qu'il n'enverrait pas leurs fils se battre. Aujourd'hui, il est contraint de le faire s'il ne veut pas abandonner le combat.

Mobilisation loin d'être partielle

Afin d'éviter que des émeutes n'éclatent, il a tout fait pour minimiser cette nécessité, en précisant notamment qu'il n'appellerait «que» ceux dont les spécialités militaires seraient utiles pour la guerre qu'il est en train de mener. Il a également indiqué que ces réservistes (qui, pour la plupart, n'ont jamais combattu) suivront une nouvelle «formation militaire».

En annonçant la mobilisation partielle, Poutine a aussi annoncé soutenir «la proposition, émise par le ministère de la Défense et l'état-major». Pourtant, les responsables militaires russes ont déclaré au public, juste après l'annonce de Poutine, que la mobilisation était loin d'être vraiment «partielle». Le ministre de la Défense Sergueï Choïgou a annoncé que l'ordre de mobilisation concernerait 300.000 réservistes. Le journal indépendant Novaya Gazeta a cité une source au Kremlin parlant d'un «article caché» dans l'ordre de Poutine –«l'article 7», qui a été omis dans la communication officielle– qui permet de mobiliser jusqu'à un million d'hommes.

Les ordres de mobilisation ont été immédiatement envoyés. Les réservistes qui les reçoivent n'ont droit qu'à vingt-quatre heures pour faire leurs bagages et se présenter au bureau concerné. Les avis ont été envoyés de manière disproportionnée aux réservistes issus des minorités des républiques de Russie, qui pourraient avoir moins d'empathie pour les Ukrainiens.

Quant à la «formation militaire supplémentaire» qu'on leur a annoncée, il s'avère qu'il s'agira d'une formation éclair de deux semaines seulement, soit à peine assez de temps pour permettre aux réservistes (dont certains ont plus de 50 ans) de servir à autre chose que de chair à canon. Compte tenu des pénuries de matériel de base que connaît en ce moment le pays (par exemple en munitions), il n'est pas certain que la Russie puisse fournir à chacun d'eux assez de matériel pour se battre.

«Envoyez Poutine dans les tranchées!»

Des manifestations ont éclaté à travers tout le pays –des marches massives pour la paix (durant lesquelles les manifestants ont crié «Non à la guerre!» et «Envoyez Poutine dans les tranchées!») sur l'avenue Arbat, à moins de 2 kilomètres du Kremlin, aux manifestations dans le Daghestan, dans le Caucase du Nord, où, pour répondre à un recruteur qui lui disait qu'il devait se battre pour leur avenir, un homme à répondu: «Nous n'avons même pas de présent. De quel avenir vous parlez?»

Illustrant de manière spectaculaire l'expression «voter avec ses pieds», des dizaines de milliers de jeunes Russes ont fui le pays –à pied, en voiture, en train ou en avion– , s'ajoutant aux dizaines de milliers de personnes qui se sont déjà exilées après la répression exercée par Poutine contre tous ceux qui s'opposent à la guerre depuis qu'elle a débuté, en février.

Un autre aspect important de la mobilisation est la prolongation indéfinie des nombreux contrats signés initialement pour six mois ou un an par des soldats qui n'étaient parfois motivés que par l'argent. Il a désormais été signalé à ces soldats que leur présence en Ukraine pourrait se prolonger à tout jamais. Pas vraiment de quoi remonter le moral de cette armée déjà fortement démoralisée.

Référendums frauduleux

La question des référendums sur l'annexion de territoires en Ukraine est légèrement plus complexe. Dans un référendum libre, équitable et correctement supervisé, on peut imaginer qu'un grand nombre des habitants de ces régions, sans doute même une majorité, aurait choisi de rejoindre la Russie si le référendum avait eu lieu avant l'invasion.

Mais aujourd'hui, ces référendums ne peuvent être ni justes, ni libres. Même en ayant les meilleures intentions du monde, il n'est pas possible d'organiser des élections libres et équitables dans une zone en guerre dont des centaines de milliers d'habitants se sont enfuis –et, de toute façon, Poutine n'a pas les meilleures intentions du monde. Pour le dire autrement, ces référendums sont tout ce qu'il y a de plus frauduleux.

Néanmoins, c'est là que la menace de Poutine (d'utiliser des armes nucléaires si le territoire russe était attaqué) prend une toute nouvelle dimension. Si les électeurs pro-Russes «remportent» le soi-disant «référendum» dans la région du Donbass, où les combats sont les plus intenses, Poutine dira qu'il considère toute attaque ukrainienne dans cette région comme une attaque sur le territoire russe (et il s'autoriserait alors à répondre de manière forte).

Est-ce qu'il bluffe?

Cela mérite-t-il d'être pris au sérieux? Dans un sens, non. Les Ukrainiens ont déjà lancé nombre d'attaques sur la Crimée, que Poutine a annexée il y a huit ans et qu'il considère fermement comme un territoire russe, et pourtant, il n'y a pas encore répondu de manière disproportionnée. Est-ce qu'il bluffe en évoquant le Donbass?

Il a déclaré que ce n'était «pas du bluff» et s'il est vrai que les dirigeants (ou le commun des mortels) qui affirment ce genre de choses sont en général vraiment en train de bluffer (et j'insiste sur le «en général»), il convient de remarquer que Poutine n'est pas un dirigeant comme les autres. Aux dires de tous, il serait égocentrique, sous l'influence (intellectuelle et spirituelle) d'illuminés ultra-nationalistes et commencerait à envisager la possibilité d'une défaite dans cette guerre qui devait, pensait-il, faire de lui le rebâtisseur du grand Empire russe.

C'est la raison pour laquelle l'Occident doit faire preuve d'un peu de prudence dans sa manière de se comporter en Ukraine. Et encore, je parle de «faire preuve d'un peu de prudence» parce qu'il est hors de question pour l'Occident de retirer son soutien à l'Ukraine alors que nous sommes peut-être à un moment charnière du conflit.

Européens frigorifiés et pressions sur les gouvernements

Absolument rien ne prouve que faire preuve d'une quelconque retenue puisse inciter Poutine à se rendre à la table des négociations pour envisager des échanges diplomatiques sérieux. À vrai dire, tant du point de vue russe que du point de vue ukrainien, rien ne justifierait pour l'instant un arrêt des combats. Et par conséquent, Joe Biden continue d'envoyer des armes (chaque semaine, on semble annoncer un nouvel envoi d'armes, de plus en plus lourdes, pour une valeur d'un milliard de dollars), les autres pays membres de l'OTAN font leur part du travail et les pays d'Europe qui dépendent le plus du pétrole et du gaz russes sont en train de prendre des mesures importantes pour trouver d'autres sources d'approvisionnement avant l'arrivée de l'hiver.

Ce dernier point est au moins aussi important que l'aide militaire. Poutine espère que les Européens frigorifiés feront pression sur leurs gouvernements pour qu'ils poussent le président ukrainien Volodymyr Zelensky à accepter un compromis pour mettre fin à la guerre. Si les Européens parviennent à passer l'hiver sans céder à de telles pressions, la position de Poutine en Ukraine risque de s'affaiblir encore davantage au printemps prochain (ce qui pourrait à son tour l'affaiblir politiquement dans son propre pays).

Poutine dépeint cette guerre comme un combat non seulement contre l'Ukraine, mais aussi contre l'OTAN. Afin d'éviter de lui donner raison, Joe Biden et les autres dirigeants occidentaux doivent continuer à résister à la tentation d'envoyer leurs propres troupes et pilotes, pour ne pas donner à Poutine le sentiment qu'une escalade extrême du conflit se justifie. (C'est ce dont je veux parler quand je dis que les Occidentaux doivent «faire preuve d'un peu de prudence».) Néanmoins, par ses répercussions, cette guerre est effectivement en train de devenir un conflit entre l'Occident et la Russie. C'est un peu ce qu'annoncent certains chefs militaires américains depuis des mois: la survie des valeurs occidentales en Europe est sans doute en jeu. Il faut donc que l'Occident en tire le meilleur parti possible –mais sans pousser le bouchon trop loin non plus.

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