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«Cette fois, c'est différent»: en Iran, les raisons de la colère

Temps de lecture : 9 min

Sous la fureur et la résistance des Iraniens, toute une génération réclame le changement.

Un dessin de Mahsa Amini lors d'une manifestation le 23 septembre 2022 à Berlin. | Sean Gallup / Getty Images Europe / AFP
Un dessin de Mahsa Amini lors d'une manifestation le 23 septembre 2022 à Berlin. | Sean Gallup / Getty Images Europe / AFP

La semaine dernière, la photo de Mahsa Amini dans le coma, agonisante, a circulé partout sur les réseaux en Iran. La jeune femme de 22 ans avait été arrêtée peu de temps auparavant par la «police des mœurs» pour avoir enfreint le strict code vestimentaire en vigueur qui impose à toutes les filles en âge d'être pubère [9 ans dans la rue, 7 ans à l'école, ndt] de couvrir leurs cheveux et de porter des vêtements amples en public. Elle est morte peu de temps après et des manifestations ont éclaté presque immédiatement.

De jeunes Iraniens, hommes et femmes, sont descendus dans la rue pour protester contre ce meurtre, et des femmes se sont mises à jeter leurs voiles dans des bûchers et à chanter et danser dehors, ce qui est illégal dans le pays. La police antiémeute n'a pas tardé à être déployée pour étouffer les manifestations, mais elle s'est heurtée à une résistance intense.

Il est difficile de suivre ce qui est en train de se passer en ce moment en Iran, et pour cause: les services téléphoniques et internet ont été coupés dans des quartiers entiers, là où les affrontements ont lieu. Seule une poignée de vidéos d'accrochages ont fuité sur internet, et elles montrent des choses terribles. Au moins cinquante personnes ont été tuées.

Pour mieux comprendre ce qui est en train de se produire –et pourquoi cela semble si différent de toutes les protestations qui ont déjà éclaté en Iran– j'ai appelé Samira Mohyeddin, journaliste pour la radio CBC au Canada, qui a étudié l'histoire du Moyen-Orient. Née à Téhéran en 1975, elle a émigré au Canada avec sa famille en 1979 au moment de la révolution islamique. Elle m'a dit n'avoir jamais rien vu de comparable à la rébellion à laquelle on assiste actuellement en Iran, où une grande partie de la population a moins de 25 ans et où la colère contre le régime en place a atteint son comble. Notre conversation a été éditée et condensée pour plus de clarté.

Aymann Ismail: Qu'est-il en train de se passer dans les rues en Iran?

Samira Mohyeddin: On a déjà vu ce genre d'explosions. La dernière a eu lieu en novembre 2019. Mais les manifestants à qui j'ai parlé m'ont dit que cette fois, c'est différent. La police a tué une jeune fille totalement innocente aux yeux des gens. Elle n'était pas en train de manifester lorsqu'elle a été tuée; ce n'était pas une personnalité politique, ni rien de ce genre. Elle venait juste rendre visite à de la famille à Téhéran.

Beaucoup des manifestants sont jeunes. L'âge médian tourne autour de 20 ans. 70% des Iraniens ont moins de 25 ans. Cela représente une population immense. Cette génération n'a rien à voir avec l'arrivée de la République islamique au pouvoir. C'est la génération de leurs parents qui a fait ça. Alors ils disent: «On n'en veut pas. Nous n'avons pas demandé ça.» Ça s'entend de façon évidente dans leurs slogans. Ce n'est pas: «Où est ma voix?» ni «Abolissez le voile», non, ils scandent: «Mort au dictateur», «Les religieux, allez vous faire voir», «Nous ne voulons pas d'une République islamique». Il y a des vidéos d'échauffourées au corps à corps entre des manifestants et la police antiémeute iranienne équipée de tasers, d'armes à feu et de matraques, et les manifestants leur foncent droit dessus. On n'a jamais vu ça. On n'a jamais vu un tel niveau de colère et de témérité. Les gens sont furieux, et ça va au-delà de la police des mœurs et de Mahsa Amini. Mahsa a servi d'étincelle, mais ça va beaucoup plus loin à ce stade.

Que vous disent ceux qui sont en Iran?

J'ai parlé à ma cousine qui vit à Téhéran, elle m'a dit qu'ils ne savaient pas trop à quoi s'attendre et que c'était troublant. Ils ressentent une sorte d'euphorie devant ce qu'ils voient. Mais c'est un étrange mélange de peur et d'euphorie. Je peux vous dire que la majorité de la diaspora iranienne ressent la même chose. Parce que comme on peut le voir, le gouvernement sévit d'une main de fer.

C'est très difficile. Je vérifie les vidéos qu'on m'envoie en regardant les noms de rue ou les repères pour voir où et à quel moment ça se passe. C'est difficile de trouver des gens sur le terrain qui peuvent vous parler. J'ai réussi à dialoguer avec deux manifestants, uniquement parce que d'autres personnes nous ont mis en relation. Pour l'instant, il n'y a aucune sorte de chef dans ce mouvement de protestation. Il vient de la base, et il est si étendu. Il a lieu dans dix-huit provinces différentes, soit plus de la moitié du pays. Il n'y a pas un groupe représenté par une personne à qui on pourrait parler, ce qui est très différent de ce qu'on a vu avec le mouvement vert de 2009 qui avait des porte-paroles et était très organisé. La conséquence, c'est que ça l'a rendu très facile à écraser. Cette fois, le gouvernement a beaucoup de mal à l'étouffer, parce qu'il ne sait pas qui pourchasser. Il en sort de tous les côtés.

Vous avez évoqué plusieurs mouvements de protestation dans le passé. Comment sont nés ces mouvements post-révolution?

La première occurrence, je dirais, c'est quand la République islamique est arrivée au pouvoir en 1979. Le 8 mars1979, trois jours avant que Khomeini, le fondateur idéologique, a déclaré l'imposition du voile aux femmes, 100.000 d'entre elles sont descendues dans la rue pendant trois jours pour manifester. Un autre groupe, celui des Kurdes, a également manifesté son opposition à Khomeini. Et ces deux groupes ont été violemment réprimés par les islamistes qui étaient en train de prendre le pouvoir. Depuis, il y a eu des explosions comme ça, de temps en temps.

Vous avez cet oignon que la République islamique a créé, et vous l'épluchez sans fin pour révéler toutes les couches de ce qu'on ne peut qu'appeler un système totalitaire.

Après la révolution islamique de 1979, les universités sont restées fermées trois ans pour pouvoir être «islamisées», entre guillemets. Les classes ont été rendues non-mixtes. Il y a eu une purge des enseignants qui n'étaient pas considérés comme pro-révolution. Ensuite, les étudiants ont subi un programme de rééducation où eux aussi ont été, entre guillemets, «islamisés». Si elles voulaient étudier, les filles devaient porter le hijab. Et certains sujets d'étude leur ont été interdits. Puis en août 1999, un grand mouvement étudiant, appelé 18 Tir, s'est opposé au gouvernement.

Vous dites que cette fois, c'est différent. Mais le gouvernement n'a-t-il rien appris à force d'être confronté à ce genre de manifestations?

Une des choses que la République islamique a faites, et qui est très ingénieuse, c'est de mettre en place le Bassidj, des miliciens en civil, dans toute la société iranienne. Ils sont particulièrement présents dans chaque université. Il gardent un œil sur les étudiants pour pouvoir rapporter le moindre mouvement estudiantin, ils veillent à ce que les femmes soient habillées comme il convient, et à ce que les hommes et les femmes ne fricotent pas. En ce moment, vous voyez des policiers antiémeutes en vert dans les rues, mais il y a aussi plein de bassidjis en civil. Ce sont des jeunes payés par l'État.

Donc vous avez cet oignon que la République islamique a créé, et vous l'épluchez sans fin pour révéler toutes les couches de ce qu'on ne peut qu'appeler un système totalitaire, qui pousse les habitants du pays à avoir peur les uns des autres. C'est fait exprès, parce que quand vous vivez dans un système où vous ne pouvez faire confiance à personne, vous ne pouvez pas vous réunir pour renverser ce système. Nous avons ce dicton en persan: «Les murs ont des souris, et les souris ont des oreilles.» Voilà quarante-trois ans que ça s'avère être un outil parfaitement efficace pour s'assurer que les gens ne s'unissent pas, à mon avis.

Mais la République islamique n'a pas réussi à maintenir la société dans l'état dans lequel elle voulait la garder. C'est un peu idiot à dire –je ne sais pas si vous avez vu le film Footloose, mais je fais cette comparaison parce qu'en Iran, les femmes n'ont pas le droit de danser ou de chanter en public. Elles n'ont pas le droit de montrer leurs cheveux. Enfreindre ces lois est devenu un geste de protestation.

Je voudrais parler des réactions hors d'Iran. J'ai vu beaucoup de politiciens de droite, en Amérique et ailleurs, relayer le mouvement de protestation, mais aussi le brandir pour montrer que l'islam est une religion défaillante. Ils présentent ça comme une révolution contre l'islam.

Je le vois. Or vous ne pouvez pas reprocher ça aux Iraniens. Ce qui est intéressant, c'est que c'est ce que dit le gouvernement en Iran –cette théorie, c'est la version de la République islamique d'Iran. Je regarde la télévision d'État iranienne, et c'est l'interprétation qu'elle donne, qu'il s'agit d'un mouvement contre l'islam, que ça n'a rien à voir avec Mahsa Amini. Alors ceux qui adoptent ce point de vue, eh bien: félicitations, vous répétez bêtement les arguments de la République islamiste.

Beaucoup de femmes ont brûlé leur hijab et coupé leurs cheveux. Comment ces gestes s'inscrivent-ils dans ce contexte?

Tout d'abord, pour les femmes, le fait de se couper les cheveux est une forme de deuil pré-islamique très ancienne. C'est une sorte de purification rituelle. Donc quand vous voyez des femmes faire ça, c'est un rappel de cette époque. Lorsqu'elles brûlent leur voile, elles font un peu comme celles qui brûlaient leurs soutiens-gorge pendant les mouvements de libération de la femme aux États-Unis dans les années 1970.

C'est ce non-choix [de porter le voile] que les femmes brûlent.

Porter le voile n'est pas un choix en Iran; il est donc devenu un symbole d'oppression. Je pense que c'est ce que nous devons garder à l'esprit ici. C'est ce non-choix qu'elles brûlent. Beaucoup des gens impliqués dans ces manifestations sont très religieux. Des femmes le font alors même qu'elles sont très religieuses. Comme le dit le Coran, la religion ne doit pas avoir de contrainte. Donc, sous bien des angles, elles ne voient la République islamique ni comme une république, ni comme islamique.

Que pouvez-vous me dire d'autre à propos de la réponse du gouvernement, qui gagne en intensité, et du nombre de morts qui augmente? Quel discours tient-il?

Le gouvernement prétend depuis le début qu'il n'a rien à voir avec la mort de Mahsa Amini et qu'elle avait des problèmes cardiaques. Ils ont envoyé une vidéo où on la voit s'effondrer et ils disent qu'ils ne lui ont rien fait, qu'elle avait des problèmes de santé préexistants. Sa famille a tout démenti et affirme qu'elle n'avait aucun problème cardiaque. Son père a pris la parole et déclaré qu'il avait vu des signes évidents de coups sur le corps de sa fille. Des rapports de scanner montrent que certaines parties de son crâne ont subi un traumatisme contondant. Elle était en mort cérébrale lorsqu'elle était dans le coma. Les preuves sont écrasantes.

L'Iran a un passif de mensonges. Ils ont menti lorsqu'ils ont abattu l'avion en 2020 et tué 176 personnes, dont 138 avaient des liens avec le Canada. La seule raison pour laquelle ils ont fait un mea culpa, c'est qu'il y avait des images satellites montrant des missiles lancés sur l'avion. Ils ont aussi menti à propos du meurtre de Zahra Kazemi, autre Irano-Canadienne, en 2003. L'Iran a dit qu'elle avait faim, qu'elle est tombée et qu'elle s'est cogné la tête. Ce n'est que plus tard, quand le médecin qui l'a examinée a pris la parole –et a ensuite dû fuir le pays– qu'il a révélé qu'elle avait une hémorragie cérébrale, qu'il lui manquait des ongles, que des signes indiquaient qu'elle avait subi un viol brutal et qu'elle était morte ainsi.

Donc l'Iran n'est pas franchement crédible. Voilà pourquoi vous voyez les gens réagir comme ils le font, instantanément. Parce qu'ils n'ont pas confiance en ce gouvernement. Ils n'ont aucune raison d'avoir confiance.

Comment expliquer ce qu'il se passe en Iran au reste du monde?

Je crois que les gens ont besoin de voir ce qui se passe en Iran de façon très simple. Nous voyons toujours l'Iran comme un pays vraiment mystérieux, complexe et plein de nuances. Mais c'est simple: cette génération en a assez, les gens ne veulent pas vivre sous le joug d'une théocratie. C'est tout. Ils ne veulent pas vivre dans un monde frappé de ségrégation sexuelle. Je le compare tout le temps avec l'apartheid racial en Afrique du Sud. Nous savons tous que ce n'est pas bien. En Iran, les femmes doivent s'asseoir à l'arrière du bus, rentrer par l'arrière du bâtiment, n'ont pas le droit de voyager sans l'autorisation de leur mari ou de leur gardien masculin. C'est de l'apartheid sexuel.

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