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Le discours de Poutine, une escalade d'aveux de faiblesse

Temps de lecture : 4 min

Malgré la menace nucléaire et «l'escalade» que tous les médias ont évoquées, il semblerait que cette allocution ait surtout impacté la population russe.

Vladimir Poutine annonce la «mobilisation partielle» de la Russie dans la guerre contre l'Ukraine lors d'une allocution télévisée, le 21 septembre 2022 à Moscou. | Kremlin Press Office / Handout / Anadolu Agency / AFP
Vladimir Poutine annonce la «mobilisation partielle» de la Russie dans la guerre contre l'Ukraine lors d'une allocution télévisée, le 21 septembre 2022 à Moscou. | Kremlin Press Office / Handout / Anadolu Agency / AFP

À Kiev (Ukraine).

La nuit qui a suivi l'allocution de Vladimir Poutine, ce 21 septembre, n'était pas la même à Moscou et à Kiev. Après que la «mobilisation partielle» a été annoncée, le prix des billets d'avion en partance de Russie explosait et des manifestations se formaient spontanément –plus de 1.400 arrestations auraient eu lieu.

Pour certains Ukrainiens, il y a de l'hypocrisie chez ces Russes qui prennent seulement maintenant conscience de la gravité de la situation, car les voilà menacés par la mobilisation, alors que la réalité des massacres de Boutcha, Marioupol et Izioum était prouvée depuis longtemps…

À Kiev, le discours a vite été enseveli par une autre nouvelle, bien plus heureuse: contre 55 prisonniers de guerre russes dont Medvedtchouk, un ancien député très proche de Poutine, 215 soldats ukrainiens capturés en mai à Marioupol ont été échangés. Parmi eux, cinq hauts-gradés d'Azovstal, dont Denys Prokopenko, le chef du régiment Azov. Quand cette nuit, en Russie, on craignait d'être envoyé au front, en Ukraine, on célébrait les héros qui en reviennent.

Dans l'immédiat, malgré la menace nucléaire et «l'escalade» que tous les médias ont évoquées, il semblerait que le discours de Poutine ait surtout impacté la Russie: après sept mois d'euphémismes et d'«opération militaire spéciale», si la guerre n'est toujours pas déclarée, elle est désormais avouée. Une guerre ne se conçoit que lorsqu'elle coûte. Inutile de dire qu'en Ukraine la guerre, et son mot, étaient déjà là depuis le matin du 24 février.

Une mobilisation difficile à légitimer

Même si la mobilisation est sensée n'être que «partielle», Poutine a insisté dessus à deux reprises. Or son occurrence historique est symboliquement très lourde: elle n'a auparavant été déclarée que deux fois, lors des deux guerres mondiales. Pas étonnant, donc, que le président russe ait aussitôt rejeté la responsabilité de son idée sur d'autres: «J'estime nécessaire de soutenir la proposition du ministère de la Défense et de l'état-major général.»

Théoriquement, cette mobilisation ne concernerait que «les personnes ayant servi dans les forces armées et possédant des spécialités professionnelles militaires spécifiques et l'expérience correspondante» –des termes précis visant à préserver, encore un peu, l'illusion que cette guerre n'impliquera pas toute la Russie.

L'objectif est de déployer 300.000 hommes. La temporalité reste incertaine, du fait d'un temps d'appel et d'entraînement encore indéterminé. Le principal enjeu pour Poutine semble, d'abord, de parvenir à légitimer cette mobilisation. La qualification de l'adversaire a légèrement évolué: les «néonazis» sont désormais tant en Ukraine que partout en Occident et les difficultés de l'armée russe sont justifiées par le fait que l'OTAN est dorénavant véritablement à la manœuvre sur le terrain.

Le casus belli a quant à lui suivi l'avancée des troupes russes depuis le début de l'invasion: désormais, ce n'est plus seulement les populations du Donbass, mais de tous les territoires occupés que Poutine prétend «préserver».

Effet d'annonce, annonce sans effet

À cet égard, les référendums annoncés du vendredi 23 au mardi 27 septembre semblent, dans un premier temps, une arme défensive visant à solidifier les prétentions impérialistes en Ukraine et à préserver le soutien de la population russe en justifiant son engagement croissant dans le conflit par l'idée que c'est la Russie même, et non des régions lointaines et étrangères, qui joue sa vie.

Ces référendums permettent aussi, plus offensivement, de légitimer l'emploi d'armes encore plus lourdes si l'armée ukrainienne s'en prend à ce qui relèverait désormais de la Russie –aux yeux de cette dernière, du moins.

Notons, néanmoins, que l'Ukraine a frappé à de multiple reprises la Crimée –qui a connu en 2014 le même processus de référendum puis d'annexion à la Russie– sans pour autant que l'escalade se fasse. Dmitri Medvedev, un des bras droits les plus zélés de Poutine, avait promis sur Telegram que «le jour du jugement viendra très vite et très fort» si Sébastopol était frappée par les Ukrainiens. Ces derniers n'ont pas manqué de le faire peu après, et Medvedev s'est contenté de supprimer son post.

À Kiev, l'annonce des référendums ne surprend pas. Plusieurs mois déjà qu'on craignait qu'ils adviennent –au point même que les récentes contre-offensives sur Kherson et Kharkiv ont pu, en partie, être déclenchées pour entraver leur tenue. Chaque kilomètre repris permet aux Ukrainiens d'affaiblir aujourd'hui la portée de ces référendums.

Ils se tiendraient, en l'état, dans les oblasts de Kherson (occupé à 91%), Zaporijia (72%) et Donetsk (58%). L'oblast de Louhansk était totalement occupé avant septembre mais les Ukrainiens y ont récemment repris du territoire. Il est évident que Poutine aurait souhaité que ces référendums adviennent dans des régions entièrement sous contrôle, mais les dernières victoires ukrainiennes ont entravé cette perspective.

La menace nucléaire ne prend plus

Le dernier –et plus grave– aveu de faiblesse de Poutine reste son évocation de l'arme nucléaire sous forme de menace, évidemment adressée aux puissances occidentales. Que ces dernières cessent de soutenir l'Ukraine est illusoire, même aux yeux des Russes.

Mais l'objectif sous-jacent pourrait être de limiter les approvisionnements d'armes depuis l'Occident vers l'Ukraine, en attendant que la mobilisation partielle se fasse et permette un renforcement des lignes russes. Autrement dit: de gagner du temps en pleine contre-offensive ukrainienne.

De plus, cette menace est destinée à être entendue par la population russe. Des mois déjà que sur les principales chaînes du pays, l'hypothèse d'une frappe nucléaire est évoquée –mais jamais dans sa réalité, à savoir que si la Russie frappe un pays de l'OTAN, elle sera frappée en retour.

Reste l'évocation d'une frappe nucléaire, tactique ou non, en Ukraine. Pour l'instant, cette menace couvre la dégradation pour la Russie de sa situation à l'international et, surtout, sur le terrain. Ou dans les mots du poète Virgile: «Si je ne peux pas rejoindre les cieux, alors j'ébranlerai les puissances de l'enfer.»

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