Parents & enfants / Société

Mais qui veut encore être prof de nos jours?

Temps de lecture : 5 min

En pleine crise du recrutement des enseignants, les nouveaux profs font leur première rentrée. Qui sont ceux qui rentrent dans le métier au moment où il peine à attirer?

L'arrivée de personnes en reconversion professionnelle ne suffit pas à résoudre la crise de l'attractivité du métier. | National Cancer Institute via Unsplash
L'arrivée de personnes en reconversion professionnelle ne suffit pas à résoudre la crise de l'attractivité du métier. | National Cancer Institute via Unsplash

816 candidats admissibles pour 1.035 postes au Capes externe de mathématiques en mai 2022, des classes de plus en plus chargées… En cette période de rentrée scolaire, le manque de professeurs dans l'Éducation nationale se fait de plus en plus criant. Pourtant, comme chaque année, de nombreux candidats ont passé le concours et commencent leur nouveau métier d'enseignant.

Valentine vient d'obtenir l'agrégation de mathématiques. Affectée en lycée en région parisienne, elle réalise un rêve de longue date. «Je suis tellement contente! Enseigner, pouvoir apporter quelque chose aux élèves, j'ai commencé à y penser l'année après mon bac. Pendant mes études, j'avais tellement le nez dans mes bouquins que je ne savais plus pourquoi je faisais tout ça. Je me disais “quand je serai prof, je me sentirai utile”.»

Frédéric, lui, n'a pas eu le Capes en 2021. Contractuel depuis trois ans, il compte bien retenter sa chance l'année prochaine, car son travail de professeur de sciences économiques et sociales lui plaît beaucoup. «Être devant une classe, le contact avec les élèves, c'est génial. Je n'ai jamais été aussi content de me lever le matin. On a une grande liberté dans nos emplois du temps: tu peux faire des semaines hyper intenses, d'autres plus allégées ensuite. Et il y a la dynamique de l'établissement, le travail avec d'autres enseignants pour monter des projets... Ainsi que la liberté et l'autonomie que je n'avais pas dans mes précédents boulots.»

Des «variables d'ajustement»

Au-delà de leur enthousiasme, ni l'un ni l'autre ne sont naïfs sur les conditions de travail particulières de l'Éducation nationale. D'après Valentine, «c'est une vérité. J'ai commencé la semaine dernière, et à peine ma prérentrée faite, j'apprends que je dois enseigner une seconde matière qui s'appelle “SNT, sciences numériques et technologiques”, alors que je n'ai absolument pas été formée pour ça.» L'annonce tardive lui a laissé peu de temps pour préparer ses cours. «Quand j'ai su ça, tout le monde autour de moi m'a dit: “Bienvenue dans l'Éducation nationale!”»

Pour Frédéric, qui travaille dans un lycée privé, l'un des pires aspects est le «mépris» de l'administration. «Pendant ma troisième année, j'ai fait un remplacement dans une classe prépa. À peine sorti du premier cours, le directeur me dit: “On a un problème, l'inspecteur général refuse que vous fassiez cours aux prépas parce que vous n'êtes pas titulaire.” Le fait qu'ils aient attendu que je me retrouve devant la classe pour me le dire alors que j'avais passé deux ou trois mois à préparer les cours, ce n'est pas très agréable –en matière d'estime de soi et de reconnaissance. Un mois plus tard, l'établissement m'a proposé de me rémunérer sur ses fonds propres pour faire cours parce qu'il n'y avait personne d'autre. On a vraiment l'impression d'être des variables d'ajustement.»

Frédéric évoque aussi la précarité du statut de contractuel: «Quand j'ai commencé, j'étais toujours renouvelé par périodes de quinze jours car je remplaçais un congé maladie. Ce qui m'a permis de le faire, c'est d'être en couple avec une personne qui a un salaire fixe. Je ne sais pas si j'aurais pu tenir longtemps si j'avais été célibataire.»

Nouveaux profs, nouveaux profils?

Pour Victoria David, doctorante en sciences de l'éducation et spécialiste de l'attractivité du métier de professeur, il y a deux évolutions majeures dans le recrutement des enseignants. «Depuis quelques années, pour pouvoir passer le concours de l'enseignement, il faut un master, c'est-à-dire un plus haut niveau d'éducation qu'auparavant, note-t-elle. Ça change un peu la composition sociale des entrants: tout le monde ne peut pas aller jusqu'au master, socialement parlant.»

«On attend d'un côté une plus grande compétence, et de l'autre, une plus grande obéissance. Je pense qu'il y a un malaise.»
Victoria David, doctorante en sciences de l'éducation

Elle observe par ailleurs une part croissante de personnes en reconversion dans les lauréats du concours: «Entre les différents concours de l'enseignement public, 37% des admis ont été précédemment actifs. Cela varie selon les concours: il y a beaucoup plus de reconversions dans le primaire que dans le secondaire. Et dans les concours du secondaire, ça concerne surtout le lycée professionnel et l'enseignement technologique. Ce qui est naturel: on va enseigner le métier qu'on a exercé précédemment.»

«Il est intéressant de mettre en perspective cette évolution avec l'évolution de l'activité elle-même, explique Victoria David. L'école traditionnelle française, c'est plutôt un enseignant qui transmet son savoir de manière descendante. Mais ces dernières décennies, il y a eu une évolution vers une démocratisation de l'enseignement, vers une complexification du métier. On demande aux enseignants plus de compétences, c'est pour ça qu'on augmente le niveau d'études nécessaire.»

Une crise partie pour durer

Mais l'arrivée de personnes en reconversion professionnelle ne suffit pas à résoudre la crise de l'attractivité du métier. D'après Victoria David, elle est multifactorielle. «Une des raisons, c'est un vieillissement du corps enseignant: les enseignants du baby-boom arrivent à la retraite. Ça n'a pas forcément été anticipé correctement.»

Pour elle, il faut également prendre en compte les conditions de travail, qui peuvent dissuader les candidats: un salaire insuffisant par rapport au niveau d'études, un manque de reconnaissance lié à une image dégradée du métier, ou encore la possibilité d'être muté n'importe où en France. C'est d'ailleurs pour cette raison que Frédéric, qui habite Nantes, souhaite passer le concours dans le privé: «Je préfèrerais aller dans le public, mais je sais que je vais me retrouver en banlieue parisienne. Là, je viens d'avoir un enfant, autant dire que je n'ai pas du tout envie de vivre loin de ma famille.»

De plus, selon Victoria David, il existe une tension entre le profil des enseignants et l'évolution de leur métier. «C'est une profession assez étrange, l'enseignement, quand on y pense: ce sont des professionnels avec un statut de cadre mais le contenu de tout ce qu'ils doivent faire est prescrit par en haut. On attend d'un côté une plus grande compétence, et de l'autre, une plus grande obéissance. C'est très inconfortable, et je pense qu'il y a un malaise.»

Ce qui ne change pas, ce sont les motivations des nouveaux enseignants. «Quand on leur demande pourquoi ils veulent enseigner, les gens continuent à répondre “c'est par passion pour ma matière, par passion pour l'enseignement, parce que j'ai envie de partager mon savoir”, etc., comme avant», témoigne la doctorante.

Contrairement à ce que l'on pourrait croire, «les motivations que l'on pourrait appeler “extrinsèques” –parce qu'il y a des vacances, pas beaucoup d'heures de travail, etc. dont on entend beaucoup parler dans le débat public– sont en fait assez peu invoquées, assure-t-elle. Et quand elles le sont, elles sont associées à une plus grande insatisfaction et à un plus grand turnover.»

«Pour moi, enseigner, c'est participer au développement de l'enfant, au niveau de ses connaissances, mais aussi de toute sa vie, résume Valentine. C'est vrai qu'il y a des contraintes. Mais moi, ce qui me porte, c'est le fait de transmettre.»

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