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«J'ai essayé de passer dix ou onze fois»: les migrants se pressent à nouveau aux portes de la Hongrie

Temps de lecture : 6 min

Après deux années d'accalmie sur la frontière barricadée par Viktor Orbán, la police hongroise repousse chaque jour des centaines de migrants, tandis que les habitants de l'extrême-nord serbe oscillent entre exaspération et fatalisme. Reportage.

Sur la voie ferrée menant vers les commerces du centre de Horgos, des groupes de migrants circulent toute la journée pour aller se ravitailler en provisions et reviennent les sacs remplis. | Joël Le Pavous
Sur la voie ferrée menant vers les commerces du centre de Horgos, des groupes de migrants circulent toute la journée pour aller se ravitailler en provisions et reviennent les sacs remplis. | Joël Le Pavous

À Ásotthalom (Hongrie), Backi Vinogradi, Subotica, Horgos et Majdan (Serbie).

Le long de la nationale 55, entre Röszke et Ásotthalom, au sud de la Hongrie, seul le bruit des voitures, des troupeaux et des machines agricoles bouleverse la quiétude de la Grande Plaine méridionale. Durant la crise des réfugiés historique de l'été 2015, des milliers de migrants remontant la route des Balkans et rêvant d'Europe défilaient, chaque jour, dans les bourgades de la région de Csongrád, frontalière de la Serbie. Depuis fin avril 2017, une double-clôture barbelée de 175 kilomètres, constamment surveillée par des policiers, des militaires et des drones, bloque l'entrée de l'Union européenne et de l'espace Schengen.

Après deux années d'accalmie provoquée par la pandémie, les demandeurs d'asile se bousculent de nouveau à la frontière serbo-magyare. Selon les chiffres de la police hongroise, quelque 162.000 tentatives illégales de franchissement auraient été répertoriées entre janvier et fin août 2022. Le flux s'est accéléré avec l'augmentation des températures. Le 6 septembre, le gouvernement Orbán prorogeait jusqu'au 7 mars 2023 l'état de «crise migratoire» instauré en septembre 2015. La chaîne pro-pouvoir M1 multiplie les sujets sur les migrants forçant la clôture ou agressant les garde-frontières.

«Nous ne vivons pas tranquilles»

Au poste douanier d'Ásotthalom, des soldats casqués, cagoulés et armés, façon commando, scrutent l'horizon à proximité d'un 4x4 couleur camouflage et reçoivent par radio les ordres de leur hiérarchie. Mi-juillet, un arrêté paru au Journal officiel annonçait le réhaussement d'un mètre de la barrière et l'érection d'une nouvelle portion au croisement de la triple frontière Hongrie-Serbie-Croatie. Fendant la double-clôture, le passage frontalier débouche sur la localité serbe de Backi Vinogradi, hébergeant une importante communauté magyarophone, comme l'ensemble des villages du nord de la Voïvodine.

Quelques centaines de mètres plus loin, Katalin gratte la terre devant la maison de campagne familiale, un «Kádár-kocka» carré au toit en forme de tente typique des zones rurales magyares et frontalières comme ici, jadis hongroises (jusqu'au traité de Trianon du 4 juin 1920). Elle constate en première ligne la recrudescence du nombre de migrants et déplore le phénomène. «Des groupes d'hommes investissent jour après jour la maison inhabitée en face de chez nous. La nuit, ils essaient de franchir la clôture avec des échelles ou en coupant les barbelés. Ils n'ont jamais été violents avec nous, mais nous ne vivons pas tranquilles», souffle la quinquagénaire.

Devant sa maison campagnarde de Backi Vinogradi, village serbe collé à la Hongrie, Katalin, 54 ans, craint que la situation migratoire ne redevienne aussi grave que pendant l'été 2015. | Joël Le Pavous

La plupart des migrants viennent de Subotica, grande ville de l'extrême-nord de la Serbie devenue étape incontournable vers l'Europe de l'Ouest. Débarqués de Macédoine puis du sud du pays en train, en bus ou en taxi, ils poursuivent leur chemin vers la Hongrie ou bifurquent vers le camp en périphérie. Cofinancée par le gouvernement serbe et l'Union européenne, cette installation réservée aux hommes seuls abrite 400 pensionnaires pour une capacité maximale de 180 personnes. Certains portent des traces de coups de matraque ou de morsures des gros chiens lâchés par les garde-frontières magyars.

«Les blessés reçoivent les soins nécessaires. Nous fournissons un toit, de l'eau et de la nourriture aux migrants, qui ne nous communiquent jamais leurs plans. Ils peuvent aussi se procurer des vivres au petit magasin du camp», explique Danilo, le pointilleux coordinateur du lieu, tandis qu'une file considérable attend pour l'inscription. Dans la pièce du bâtiment administratif dédiée au cabinet médical, une docteure expérimentée soigne un patient et confirme l'origine violente des plaies, qu'elle panse régulièrement. Une autre file patiente pour passer sous la tondeuse d'un barbier improvisé.

«Les talibans ont explosé ma voiture»

Aux abords du camp officiel, d'où Danilo éconduit les journalistes après une demi-heure avec une tolérance de quelques minutes, un ballet incessant de taxis embarque des passagers vers le centre de Subotica ou les villages frontaliers comme Horgos, Majdan et Rabe. Les clients sont majoritairement afghans, syriens, indiens ou pakistanais. Ceux qui restent sur place prennent le frais sous les arbres pour fuir la fournaise des préfabriqués en cette journée caniculaire. D'autres téléphonent à leurs familles, discutent entre eux ou cuisinent dans les bosquets avoisinants, «jungle» de campements sommaires.

Abdulmanan, journaliste de 24 ans et ancienne vedette du petit écran afghan, s'est délesté de 4.000 euros pour venir jusqu'en Serbie. Assis sur une bâche près d'une tente, ce diplômé de sciences politiques raconte, dans un anglais basique, qu'il veut rejoindre l'Allemagne où il aimerait poursuivre sa carrière. «Les talibans me ciblaient dans mon pays. Ils ont fait exploser ma voiture», pose le jeune homme, photo du véhicule démoli à l'appui. «Je parlais d'affaires publiques à la télévision, j'ai interviewé le président de l'Assemblée nationale et aujourd'hui, je suis coincé à Subotica», soupire-t-il.

Abdulmanan, journaliste de 24 ans et ancienne vedette du petit écran afghan, s'est délesté de 4.000 euros pour venir jusqu'en Serbie. | Joël Le Pavous

Horgos, bourgade d'environ 6.000 âmes à trente minutes de Subotica, concentre quantité de migrants rêvant d'Europe. Au bout de chez lui, Nándor voit des dizaines d'hommes fouler quotidiennement les sillons du champ côtoyant sa maison en torchis, l'une des ultimes habitations avant la Hongrie. Plusieurs passages corroborent les dires de ce travailleur agricole barbu arborant une casquette Coca-Cola, tandis qu'il s'insurge: «Je me lève à 5h du matin pour cravacher malgré mes bras handicapés, et eux, ils ont des aides de l'État serbe!». «Dans un sens, je les comprends, il y a la guerre chez eux», tempère-t-il.

Les migrants des faubourgs de Horgos sont plutôt maghrébins que moyen-orientaux. Sur la voie ferrée menant aux commerces du cœur de ville, un chassé-croisé d'hommes va se ravitailler ou ramène des provisions jusqu'à un ensemble de fermes désertées, repaire précaire des réfugiés bordant les rails. «Les gardes nous tapent à la frontière. On n'a pas d'argent pour les passeurs», tonne un Tunisien arrivé en début d'été avec son épouse et ses deux enfants. «L'Europe, c'est de pire en pire, ils s'en foutent de nous», ajoute un Kabyle près d'un édifice aux fenêtres détruites, menaçant de s'effondrer.

«Si tu résistes, ils te cognent puis te dégagent»

Dans Majdan, village pauvre et vieillissant, les locaux aperçoivent des migrants en continu depuis 2015. Devant l'unique épicerie, un groupe guette un camarade achetant des courses. Deux agents de la police frontalière serbe croisent l'assemblée, s'extraient de leur voiture puis repartent sans intervenir. Au bureau de poste, la résignation domine chez Verica Vas entre deux remises de courriers et de colis. «Ils infiltrent des maisons vides comme celle que nous avions achetée avec mon mari, puis les brûlent ou les laissent dans des états terribles. Les autorités essaient de chasser ces gens, mais ils reviennent.»

János, le mari agriculteur de Verica, montre les raccourcis qu'empruntent les migrants à travers ses champs de Rabe, le village suivant, pour essayer de rejoindre l'UE par la Roumanie voisine. Mais comme les gardes magyars, les roumains repoussent les aspirants vers la triple-frontière Hongrie-Serbie-Roumanie, terminus de la clôture barbelée où trône une stèle posée après le traité de Trianon. Entre Majdan et Rabe, une centaine de migrants peuple un hangar désaffecté au seuil de la Hongrie. Des inscriptions en arabe recouvrent la façade et les murs de la bâtisse, truffée de tentes et de matelas.

Des rangées de vêtements sèchent à l'extérieur et des morceaux de viande crépitent sur un barbecue de fortune. Mohamed, Tunisien de 46 ans au sourire facétieux, s'est heurté à de maintes reprises aux gardes hongrois et roumains. «J'ai essayé de passer dix ou onze fois, ils m'ont refoulé à chaque tentative. Si tu coopères, ils te renvoient correctement. Si tu résistes, ils te cognent puis te dégagent.» Ahmed, Syrien francophone fatigué par son périple, ne perd pas espoir de retrouver son épouse et son enfant du côté de La Rochelle. Autour de midi, une ONG de la région distribue des repas aux occupants.


Mohamed, Tunisien de 46 ans, s'est heurté dix ou onze fois aux gardes hongrois et roumains. Il habite avec une centaine d’autres migrants dans un hangar désaffecté entre Majdan et Rabe. | Joël Le Pavous

Pendant ce temps-là, à Budapest, le dirigeant hongrois Viktor Orbán, modèle des ultraconservateurs de Marine Le Pen à Donald Trump, intronisait 500 nouveaux «chasseurs frontaliers» chargés d'épauler les policiers, les militaires et les autres «chasseurs» quadrillant la démarcation serbo-magyare. «Deviens toi aussi chasseur frontalier!», exhorte une affiche au poste douanier menant à Kübekháza, inauguré en octobre 2019. Sur la place centrale du calme bourg hongrois à cinq kilomètres de Rabe, la vague migratoire qualifiée de «menace civilisationnelle» par Orbán paraît tenir du mirage.

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