Économie

Énergie, inflation... Ne paniquons pas, il y a récession et récession

Temps de lecture : 7 min

Face aux multiples problèmes posés par une énergie rare et chère, les prévisions sont difficiles: la conjoncture est médiocre, mais les signes de résistance nombreux.

Rien ne permet d'annoncer un choc comparable à celui que l'on a connu en 2020 au moment où a éclaté l'épidémie de Covid-19, avec une chute du PIB de 7,9%. | micheile dot com via Unsplash

 
Rien ne permet d'annoncer un choc comparable à celui que l'on a connu en 2020 au moment où a éclaté l'épidémie de Covid-19, avec une chute du PIB de 7,9%. | micheile dot com via Unsplash  

Il faut bien l'admettre: nos économistes sont dans le brouillard. Pour la fin de cette année et l'année prochaine, le débat ne porte pas sur le premier chiffre après la virgule du taux de croissance. Il est de savoir si l'on évitera la récession ou pas et quelle sera l'ampleur et la durée de cette récession si elle a lieu. Les prévisions que vient de publier la Banque de France illustrent parfaitement ce comportement humble que devraient adopter les économistes dans cette période particulièrement délicate.

Beaucoup d'incertitudes

Certes, on y trouve un scénario central dit «de référence» avec une croissance moyenne de seulement 0,5% sur l'année en 2023, en raison d'un ralentissement marqué au dernier trimestre de 2022 et au premier trimestre de la nouvelle année, et une hausse des prix à la consommation qui se maintiendrait au niveau élevé de 4,7% sur l'ensemble de l'année.

Mais en raison des incertitudes très fortes provoquées par la guerre russe en Ukraine, les économistes de la banque centrale estiment que la situation pourrait en fait évoluer d'une façon très différente: ce pourrait être un peu mieux, avec une croissance annuelle qui pourrait atteindre 0,8% l'an prochain et une hausse des prix qui se limiterait à 4,2%, mais cela pourrait être bien plus douloureux, avec un recul du PIB allant jusqu'à 0,5% et une hausse des prix pouvant atteindre 6,9%. Autrement dit, la croissance sera faible en 2023 et on ne peut pas exclure une récession.

Les prévisions officielles restent un peu plus optimistes. Recevant les groupes parlementaires du Sénat et de l'Assemblée nationale, Bruno Le Maire leur a annoncé que le projet de loi de finances pour 2023 reposerait sur l'hypothèse d'une croissance de 1% et d'une inflation de 4,2%. Comme c'est généralement le cas lors de la construction du budget, le gouvernement retient les hypothèses qui se situent en haut de la fourchette de celles que publient les économistes, mais on ne peut l'accuser d'irréalisme.

La conjoncture est médiocre, mais les signes de résistance sont nombreux, en France comme chez beaucoup de ses partenaires. Et s'il doit y avoir une récession, rien ne permet d'annoncer un choc comparable à celui que l'on a connu en 2020 au moment où a éclaté l'épidémie de Covid-19, avec une chute du PIB de 7,9%. Il y a récession et récession…

Le problème, c'est l'inflation

Le cas des États-Unis est particulièrement intéressant, car il illustre parfaitement la difficulté des conjoncturistes à se faire une idée précise de la situation. Si l'on regarde les chiffres des deux premiers trimestres –recul du PIB de 1,6% au premier trimestre, puis encore de 0,6% au deuxième–, le doute ne paraît pas permis: avec deux trimestres négatifs consécutifs, le pays est en récession. Et pourtant, aucun économiste ne parle de récession aux États-Unis, en tout cas pas pour cette année: tous constatent que l'activité est repartie et estiment qu'au total, 2022 devrait se terminer sur un chiffre de croissance modeste, peut-être inférieur à 2%, mais positif.

Et, de fait, le taux de chômage, malgré une légère augmentation, reste très faible, à 3,7% de la population active, le revenu des ménages continue à augmenter, de même que les dépenses de consommation. Le problème, c'est l'inflation: les experts s'attendaient à un net fléchissement en août, cela n'a pas été cas. Malgré une baisse de 10,6% du prix des carburants, les prix ont encore progressé de 0,1% et, au total, sur douze mois, la hausse de l'indice des prix s'est à peine calmée: 8,3% contre 8,5% à la fin juillet. Et, plus grave encore, si l'on enlève les produits aux prix les plus volatils (énergie, alimentation) pour ne s'intéresser qu'à l'inflation de base, la hausse s'accélère, passant de 5,9% à 6,3%. Une spirale prix-salaires-prix semble bien enclenchée.

Les banques centrales durcissent leur politique

Dans ces conditions, la Réserve fédérale risque fort de durcir sa politique monétaire plus rapidement et fortement que cela n'était prévu. Certains économistes vont jusqu'à prédire une hausse du taux directeur de 1 point de pourcentage ce mercredi 21 septembre, ce qui paraît un peu excessif. Mais une hausse de 75 points de base paraît fort possible et elle pourrait être suivie encore par deux hausses en novembre et décembre. Avec ce traitement anti-inflation, un net ralentissement de l'activité serait à prévoir pour le début de 2023. Toute la question est de savoir s'il ira jusqu'à la récession.

En Europe, la situation est encore un peu plus compliquée. Comme aux États-Unis, le risque inflationniste avait été sous-estimé au départ et la Banque centrale européenne, après avoir d'abord donné la priorité au soutien de l'activité, doit maintenant accélérer la mise en œuvre d'une politique monétaire plus restrictive. Mais le continent a un handicap supplémentaire: sa dépendance énergétique.

Avant l'invasion de l'Ukraine, la Russie était son premier fournisseur de gaz naturel et son deuxième fournisseur de pétrole. Ainsi que l'a rappelé Ursula von der Leyen le 14 septembre à Strasbourg dans son discours sur l'état de l'Union européenne, le prix du gaz a été multiplié par dix par rapport aux prix enregistrés avant la pandémie. Une telle tension sur les prix et une telle incertitude sur la façon dont l'Europe va pouvoir passer l'hiver malgré les appels à la sobriété ne peuvent être sans conséquence sur l'activité économique.

Boucliers tarifaires et aides ciblées

Dans l'Union comme au Royaume-Uni, des mesures ont été prises pour aider les ménages et les entreprises à passer ce cap difficile. Selon les cas, il s'agit de faire baisser les coûts de l'énergie, soit par une baisse de la fiscalité (Allemagne), soit par une ristourne sur les prix du carburant et un blocage des prix du gaz et de l'électricité (France), et/ou d'accorder des aides financières aux plus démunis. Tous les pays n'ont pas décidé à la fois d'agir sur les prix et d'accorder des aides directes aux consommateurs les plus fragiles, comme cela est le cas en France.

Agir sur les prix est souvent condamné par les économistes: cette politique ne fait que retarder l'heure de vérité et profite surtout aux plus aisés, ceux qui consomment le plus d'énergie et auraient en fait les moyens de la payer plus cher. Mais, dans la réalité, on constate qu'instituer des boucliers tarifaires, sous une forme ou sous une autre, est utile: le Royaume-Uni, qui a laissé les prix de l'énergie déraper plus que tous les autres grands pays de l'OCDE, se retrouve aujourd'hui avec une inflation à plus de 10%, une situation sociale préoccupante et un risque sérieux de récession. La nouvelle Première ministre Liz Truss se trouve contrainte de lancer un plan massif de soutien aux ménages et aux entreprises qui risque de coûter extrêmement cher.

La France limite les dégâts

La France, dès le départ, a pris des mesures certes coûteuses, mais qui ont permis de limiter les dégâts, avec le taux d'inflation le plus faible de la zone euro (5,9% fin août sur un an selon l'Insee, 6,6% selon Eurostat). Cela n'a pas permis aux ménages d'éviter une baisse de leur pouvoir d'achat de 1,6% au premier trimestre et de 1,1% au deuxième, mais en puisant dans les économies réalisées au moment de la pandémie, ils ont pu maintenir le niveau de leur consommation (et même l'augmenter au deuxième trimestre). Comme le fait l'économiste Agnès Bénassy-Quéré, il faut rappeler que le pouvoir d'achat des ménages a progressé de 5,8% de 2017 à 2019; il ensuite été préservé en 2020 malgré la crise du Covid-19 (+ 0,4%) et a encore progressé de 2,2% en 2021.

Évidemment, cette statistique globale englobe des situations individuelles qui peuvent être nettement plus défavorables et l'inflation frappe plus fort les plus démunis; c'est bien pourquoi, en plus du blocage des prix du gaz, de la limitation de la hausse des prix de l'électricité et des remises sur le prix des carburants en 2022, les aides aux plus modestes, qui devraient concerner 12 millions de foyers à la fin de l'année, sont absolument indispensables.

La Première ministre n'a pas dit comment étaient calculés les chiffres qu'elle a avancés lors de sa conférence de presse du 14 septembre sur la situation énergétique: une hausse mensuelle moyenne de 25 euros l'an prochain du coût du chauffage au gaz au lieu de 200 euros sans bouclier tarifaire, de 20 euros au lieu de 180 euros pour le chauffage électrique, mais les ordres de grandeur paraissent corrects. Incontestablement, l'État joue un rôle doublement utile de protection des personnes et de stabilisation de l'économie. Et, à des degrés divers, le même constat peut être fait dans tous les grands pays industriels, ceux qui ont les moyens budgétaires nécessaires pour intervenir de façon massive.

Des dépenses qui viennent gonfler les déficits publics

Mais il faut voir la réalité en face: ces dépenses supplémentaires, de l'ordre de 1% ou 2% du PIB, selon les pays, viennent gonfler des déficits déjà élevés et conduisent les États à accroître leur endettement. Ce petit jeu a des limites: déjà dans les milieux financiers on commence à s'inquiéter de la capacité de certains États comme la Grèce, l'Espagne ou l'Italie, déjà lourdement endettés, à tenir si la situation de tension sur les prix de l'énergie devait se prolonger alors que la politique monétaire se durcit et que les taux d'intérêt augmentent.

La France n'est pas à l'abri des difficultés, avec une dette publique qui avoisine 112% du PIB et des taux d'intérêt qui repartent à la hausse. C'est pourquoi les discussions parlementaires sur le projet de loi de Finances pour 2023 risquent d'être serrées. Ainsi que l'a affirmé ce lundi 19 septembre devant l'Association des journalistes économiques et financiers Jean-René Cazeneuve, rapporteur général de la Commission des finances de l'Assemblée nationale, il sera «indispensable» de tenir l'objectif d'un déficit public limité à 5% du PIB comme en 2022.

En clair, tous les amendements conduisant à un relèvement significatif des dépenses publics seront refusés et les baisses d'impôt ne sont plus de saison: la disparition de la CVAE (cotisation sur la valeur ajoutée des entreprises) est toujours programmée, mais elle se fera en deux ans (4 milliards en 2023 et autant en 2024), tandis que la baisse des droits de succession attendra des jours meilleurs (on peut d'ailleurs se poser la question de savoir si elle est vraiment nécessaire).

Certains ne manqueront pas de dénoncer une politique de rigueur. Mais faut-il parler de rigueur ou d'austérité quand un tiers des dépenses de l'État sont faites à crédit? La Banque mondiale, qui voit grandir le risque d'une récession à l'échelle du globe l'an prochain, a raison d'avoir des craintes pour les pays émergents et en développement: ils n'ont pas la chance, eux, d'avoir un État protecteur qui peut trouver sans trop de difficultés sur les marchés financiers l'argent qu'il n'a pas...

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