Politique / Économie

Pour comprendre les propos de Roussel, petite histoire sur les rapports entre gauche et travail

Temps de lecture : 5 min

Assistanat, droit au travail, droit à la paresse... Depuis la petite phrase lancée par le secrétaire général du PCF le 9 septembre, la gauche se déchire, oubliant au passage tout un pan de son histoire.

Le secrétaire général du Parti communiste français (PCF), Fabien Roussel, lors d'un débat à La Fête de l'Humanité, au Plessis-Pâte (Essonne), le 10 septembre 2022. | Thomas Samson / AFP
Le secrétaire général du Parti communiste français (PCF), Fabien Roussel, lors d'un débat à La Fête de l'Humanité, au Plessis-Pâte (Essonne), le 10 septembre 2022. | Thomas Samson / AFP

«La gauche doit défendre le travail et le salaire et ne pas être la gauche des allocations, minima sociaux et revenus de substitution.» Depuis la déclaration de Fabien Roussel, secrétaire général du Parti communiste français (PCF), vendredi 9 septembre à la Fête de l'Humanité, la gauche est en émoi. Ses propos ont ouvert un débat sur les questions de l'assistanat, du droit à la paresse et du droit au travail: un curieux mélange où des bouts de phrases et des titres de livres tiennent lieu de réflexion politique et programmatique sur une question longtemps consensuelle à gauche.

Depuis le XIXe siècle, la gauche dans son ensemble a toujours valorisé le travail, considéré comme salvateur et émancipateur. Les exemples abondent, mais deux sont particulièrement révélateurs: en 1831, puis en 1834, la révolte des canuts, à Lyon, s'est effectuée aux mots de «vivre en travaillant ou mourir en combattant»; en 1848, la IIe République, devant être la République de la justice et du travail, a décrété la création des ateliers nationaux, ouvrant la possibilité aux ouvriers sans emploi d'effectuer un travail et de se réinscrire dans le processus de production.

De même, pendant la Commune de Paris, le décret du 16 avril 1871 prônait la répartition du travail. L'objectif des fédérés était alors bien de donner et de garantir du travail à tous et pour tous. L'accélération de la révolution industrielle, avec son corollaire d'injustices, d'inégalités salariales, sociales et, surtout, l'abrutissement par le travail qui commence à se mécaniser, a par la suite abouti à une réflexion et à des combats sur la durée du travail.

«Ouvriers et paysans, nous sommes le grand parti des travailleurs»

Le Droit à la paresse, rédigé par Paul Lafargue en 1880 –un concept repris par Sandrine Rousseau sur France Info le 15 septembre–, est un exemple de la critique du travail dans la société industrielle. Il s'agit surtout ici de critiquer les profits qui en sont tirés par les possédants, la juste répartition du travail permettant de limiter les inégalités de richesses.

La gauche dans son ensemble est à l'époque favorable à la valeur travail, en témoigne le sixième couplet de L'Internationale, devenu un hymne après la Commune de Paris et surtout lorsqu'elle est mise en musique en 1888 par Pierre Degeyter: «Ouvriers et paysans, nous sommes/le grand parti des travailleurs./La terre n'appartient qu'aux hommes/l'oisif ira loger ailleurs.»

L'expression «le parti du travail», réutilisée par Fabien Roussel dans sa tribune publiée sur le site du Monde le 13 septembre dernier, vient par ailleurs directement des milieux de la Confédération générale du travail (CGT), dans leur dimension anarcho-syndicaliste. Fabien Roussel est pourtant étranger à cette tradition, forgée par le militant anarchiste Émile Pouget, qui utilise le terme pour la première fois lors du congrès de la centrale en 1904 afin de qualifier le mouvement, avant d'en synthétiser la formule dans une brochure éponyme en 1910.

Si la CGT remet en cause un système capitaliste en exigeant huit heures de travail, huit heures de repos, huit heures de loisirs, c'est la durée, les conditions de travail et l'inégalité générée par la société capitaliste qui étaient dans son viseur. Le travail est considéré comme l'arme des producteurs; la centrale regarde avec méfiance l'assistanat et la charité, considérés comme des valeurs contraires au projet émancipateur qu'elle porte. Il en est de même dans les organisations socialistes ou anarchistes, à l'exception notable de quelques groupes qui rejettent le travail dans sa dimension aliénante.

Temps et conditions de travail

Tout au long du XXe siècle et jusqu'autour de 1968, la question du rapport de la gauche au travail ne se posait pas. Les combats portaient sur la réduction du temps de travail quotidien et annuel, et sur l'augmentation de la durée des loisirs et des congés. Les chômeurs réclamaient par ailleurs alors «du travail et du pain», lors de marches ayant commencé à Nantes dans les années 1930, organisées par la CGT puis par le PCF.

Les images de la fête joyeuse du printemps et de l'été 1936, lors de la victoire du Front populaire, montrent bien que ce sont la durée et les conditions de travail qui sont incriminées. Simone Weil, philosophe proche des milieux syndicalistes révolutionnaires, l'explique dans son Journal d'usine. Il s'agit, par la grève, de se réapproprier et de maîtriser le travail contre le chronomètre détenu par le patronat ou de combattre les mauvais boulots.

C'est seulement autour de mai 1968 que la critique du travail prend une nouvelle forme. Les travaux du sociologue et philosophe nanterrois Henri Lefebvre, d'une part, et celle plus ludique et teintée d'humour des situationnistes, d'autre part, changent le rapport d'une partie de la gauche au travail.

Le premier critique sa dimension aliénante dans la vie quotidienne, dans le cadre de la société capitaliste. Les seconds exaltent la critique du travail dans leurs textes mais surtout dans leurs chansons, comme dans «La vie s'écoule, la vie s'enfuit», interprétée par Jacques Marchais et dont les paroles ont été écrites par Raoul Vaneigem: «La vie s'écoule la vie s'enfuit./Les jours défilent au pas de l'ennui./Parti des rouges, parti des gris/Nos révolutions sont trahies./Le travail tue, le travail paie./Le temps s'achète au supermarché./Le temps payé ne revient plus. La jeunesse meurt de temps perdu.»

Des postures détachées
de la réalité et du passé

Chez les étudiants et une partie des jeunes ouvriers, le rejet du travail devient en effet un moyen de lutte contre la société capitaliste. Alors que les premiers questionnements sont nés dans une société de plein-emploi, avec la crise économique, la mondialisation et la raréfaction du travail, le rapport de la gauche au travail évolue. Une partie de la gauche, comme nombre de cadres de l'ancienne centrale chrétienne (devenue la Confédération française démocratique du travail), n'est dès lors pas hostile à l'assistance.

Par ailleurs, la gauche au pouvoir a été obligée, à partir du deuxième septennat de François Mitterrand, de penser la question de l'absence de travail et du chômage de longue durée. C'est pour cette raison que le revenu minimum d'insertion a été adopté: durant les débats des années 1988-1989, il s'agissait de subvenir aux besoins d'une population qui n'avait plus de travail. Mais la gauche espérait un jour voir revenir le plein-emploi.

Les discussions actuelles, à grand renfort de petites phrases hyper médiatisées, viennent surtout indiquer en creux que le débat ne porte plus sur le fond des questions sociales et politiques –comment maîtriser l'appareil de production et gérer sa vie. Comme dans un théâtre d'ombres, les figures de la gauche adoptent des postures détachées des réalités et surtout de leur propre histoire, n'utilisant plus que des fragments du passé.

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