Culture

«Juste sous vos yeux», une femme trouve son chemin

Temps de lecture : 3 min

Avec humour, tendresse et lucidité, le nouveau film de Hong Sang-soo accompagne son héroïne le long de rencontres où se révèlent, en douceur, les possibilités d'appartenir à un monde et de faire face à un destin.

Sang-ok (Lee Hye-young) et sa sœur (Cho Yun-hee), ensemble et séparées. | Capricci
Sang-ok (Lee Hye-young) et sa sœur (Cho Yun-hee), ensemble et séparées. | Capricci

Une femme qui dort. Une autre femme, éveillée, à ses côtés. La première sort du sommeil. Un rêve est raconté. Elles décident de sortir prendre le petit-déjeuner dans un parc.

On ne sait pas qui elles sont, quels sont leurs liens. Ce n'est pas un secret (on le saura bientôt), juste une façon de laisser prêter d'abord, surtout, attention à des présences, à des matières, à des gestes, à des tonalités de voix –y compris si celles-ci parlent en coréen.

Pas de symboles ni de métaphores

Entrer ainsi dans le nouveau film de Hong Sang-soo, avec si peu d'informations, intensifie une des puissances douces propres à son cinéma, sa capacité de rendre disponible à une infinité de signes minuscules, aux manifestations infimes et décisives de ce qui fait être humain et qui fait de chacune ou chacun un humain singulier.

C'est cela qui se trouve, en effet, juste sous vos yeux. Encore faut-il s'y rendre sensible, et c'est la délicate et toujours mystérieuse alchimie de ce que ce cinéaste invente depuis vingt-six ans (depuis Le Jour où le cochon est tombé dans le puits, sorti en 1996) et dans la succession du même nombre de films.

Le blanc de la couette, le moelleux d'une écharpe, un détail de maquillage, une brève hésitation dans un échange quotidien deviennent des territoires pour l'imaginaire, bien plus encore que des indices d'un sens, d'une intention.

Pas de symboles ici, pas de métaphores: des objets, des textures, des formes, des intensités. Le réel, si on veut. Mais le désigner de cette formule, «juste sous vos yeux», est plus juste, plus clair et plus modeste.

Au coin de la rue, un envol d'affection impromptu, entre sincérité et malentendu. | Capricci

Celle qui, au début, ne dormait pas s'appelle Sang-ok (Lee Hye-young). Elle a autrefois été une actrice connue, puis elle s'en est allée vivre aux États-Unis. Elle est brièvement de retour chez sa sœur, avec laquelle elle aura une explication aigre-douce sur ses choix de vie, avant de rencontrer un jeune admirateur de la comédienne qu'elle fut.

Elle part ensuite pour une promenade souvenir, qui passe par sa maison d'enfance, avant un rendez-vous avec un réalisateur qui voudrait qu'elle joue dans son prochain film.

Pas une histoire, une expérience

On voit ce qu'il se passe, et qui est très simple. On perçoit qu'il se déroule aussi autre chose, d'un peu inquiétant, d'un peu triste. Cela –l'intrigue, comme on dit– serait le scénario du film. Concrètement, ce scénario n'existe pas: Hong Sang-soo a tout à fait cessé d'en écrire, préférant inventer ses films au fur et à mesure, à partir de ce qui émane de ses acteurs et des lieux où il les installe.

Le réalisateur (Kwon Hae-hyo) et l'ancienne actrice (Lee Hye-young), à la limite d'un projet commun. | Capricci

Le film, qui assurément raconte quelque chose –et même beaucoup–, existe dans un autre registre. C'est un flux ininterrompu de sensations, de perceptions, de suggestions, d'évocations. Très précisément: une expérience à vivre.

Il est impossible d'expliquer avec des mots la richesse, la complexité, la sensualité, la politique de ce qui s'active lorsque, très brièvement, un homme met la main sur l'épaule d'une femme au sortir d'un long et amical moment dans un restaurant désert, alors que la pluie commence de tomber.

Seul le cinéma, comme aurait dit «l'homme qui est parti», a la possibilité de donner accès à cette richesse et à cette délicatesse. Attention, cette délicatesse, extrême, n'a rien d'anodin, encore moins de gentillet. Ce qui s'active ici est affaire de pouvoir, de vie et de mort. Il s'agit de mélancolie et de rapports de force, de solitude et de ressentiment, d'irréparable, de certitude et de doute.

La beauté, pas un spectacle

Il est question, dans les dialogues, de la beauté du monde qui aurait dissuadée Sang-ok, jeune fille, de se suicider. Mais si cette beauté du monde, qui se trouverait donc juste sous nos yeux, est active, ce n'est pas sous la forme de splendeurs de la nature, de paysages grandioses ou de situations hors normes. Très précisément, cette beauté n'est pas un spectacle. Cela se situe à l'opposé de ce qu'on appelle le sublime et qui est désormais une funeste marchandise.

Qu'une manière de s'accroupir en fumant, comme au cours d'un petit rituel à usage personnel, sans aucune signification partageable, qu'un éclat de rire qui répond absolument à une promesse rompue, puissent si bien engendrer un immense éventail de réactions, inévitablement différentes chez chaque spectateur ou spectatrice, voilà l'inestimable cadeau que Hong Sang-soo continue d'offrir, film après film. Rien de plus, mais rien de moins.

Les critiques cinéma de Jean-Michel Frodon sont à retrouver dans l'émission «Affinités culturelles» de Tewfik Hakem, le dimanche de 15h à 16h sur France Culture.

Juste sous vos yeux

de Hong Sang-soo

avec Lee Hyey-young, Kwon Hae-yo, Cho Yun-hee, Shin Seok-ho

Séances

Durée: 1h25

Sortie le 21 septembre 2022

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