Société / Monde

The Queue, un phénomène so british

Temps de lecture : 7 min

Une file d'attente immense s'est formée à Londres pour rendre hommage à Elizabeth II.

Le moyen pour tout un peuple de dire adieu non seulement à une reine, mais à toute une époque. | Sébastien Bozon / AFP
Le moyen pour tout un peuple de dire adieu non seulement à une reine, mais à toute une époque. | Sébastien Bozon / AFP

Quoi de plus british qu'une interminable queue?

Un dicton anglais prétend que les Britanniques aiment tant faire la queue qu'ils sont capables d'en rejoindre une avant même de savoir à quoi elle sert.

La plus longue et la plus belle queue qu'on ait vue depuis longtemps au Royaume-Uni est sans conteste celle qui mène à la chapelle ardente d'Elizabeth II, à Londres.

Au moment où j'écris, elle s'étire sur 4 miles de long (6 kilomètres) et existe depuis à peu près vingt-quatre heures (la chapelle ardente a été ouverte au public mercredi à 17h). Elle devrait durer jusqu'au lundi 19 septembre, 6h30, heure à laquelle les portes de l'abbaye de Westminster se refermeront pour les funérailles de la reine.

Une queue pas comme les autres

Cette queue n'est pas une file d'attente ordinaire. Comme le dit une twitteuse anglaise, il y a deux types de personnes, au Royaume-Uni, en ce moment: il y a celles qui font la queue et celles qui, fascinées, regardent la queue. Ce n'est pas une queue que les Français peuvent comprendre, même si on peut tenter de chercher quelques explications à son incongrue existence.

Cette queue est à la fois unique et multiple; tel le bateau de Thésée, elle restera la même pendant plusieurs jours tout en étant différente car elle ne cesse de se transformer et ses composantes, pour la plupart des Britanniques venus rendre hommage à leur reine, ne sont jamais les mêmes et défilent, inexorablement, dans la même direction, comme un seul homme.

Pas plus d'une minute de recueillement après ce qui semble être en moyenne huit heures d'attente dans The Queue.

La queue, que nous appellerons désormais «The Queue» (prononcez «ze kiou»), est indéniablement, et probablement pour toujours, la reine de toutes les queues.

Elle longe la Tamise, l'artère où coule le sang de la capitale, frôle le London Eye, le National Theatre, la Tate Modern et le croiseur HMS Belfast. Elle traverse le fleuve au niveau du quartier de Lambeth et aboutit à l'abbaye de Westminster. The Queue possède sa chaîne YouTube où l'on peut suivre en direct son évolution et ses dimensions. Elle a un compte Twitter, évidemment.

Le gouvernement a mis en place une page de recommandations détaillées sur la manière de rejoindre The Queue, ce qu'on peut apporter ou pas si l'on veut faire The Queue, les règles de conduite qui prévalent dans The Queue.

Un bracelet vital

Quand vous arrivez au début de The Queue, un volontaire (parmi le millier mobilisé) vous donnera un bracelet de couleur. IL NE FAUDRA JAMAIS ENLEVER CE BRACELET. Il fait de vous un participant légitime au phénomène, signale le moment où vous avez rejoint The Queue, et vous permettra d'y retourner si vous avez besoin de faire pipi ou d'aller chercher a nice cup of tea.

À l'autre bout de The Queue se trouve la chapelle ardente érigée pour Sa Majesté, son catafalque et son cercueil recouvert d'un drapeau et entouré de gardes (dont un s'est évanoui sur le coup de 1h du matin: l'émotion, la fatigue, la vessie, nul ne le sait, puis s'est relevé pour reprendre du service dans un élan patriotico-britannique du plus bel effet, avant de se remettre à vaciller sérieusement et d'être évacué manu militari).

The Queue n'est pas une simple file d'attente.

À cet endroit, The Queue se dédouble pour passer de chaque côté du cercueil de la reine: pas plus d'une minute de recueillement après ce qui semble être en moyenne huit heures d'attente dans The Queue –beaucoup plus pour certains: Grace, par exemple, qui avait le numéro 3 dans The Queue, a attendu plus de vingt heures.

The Queue n'est pas une simple file d'attente. Ce n'est pas une queue obligatoire comme à l'aéroport, ni une queue subie comme à l'époque du rationnement. C'est pourtant, apparemment, une tradition toute britannique, qui semble trouver son origine à l'époque de la Seconde Guerre mondiale. «Faire la queue n'est jamais juste vécu ou subi, c'est une expérience chargée de sens –surtout pour les Britanniques, qui sont censés y exceller», écrit Joe Moran dans Queuing for beginners: The Story of Daily Life From Breakfast to Bedtime.

Dans son essai The English People, George Orwell imagine en 1944 un observateur imaginaire qui serait frappé par «le comportement discipliné des foules anglaises, l'absence de bousculade et de querelles, l'empressement à faire la queue».

L'écrivain et journaliste britannique d'origine hongroise George Mikes, auteur de nombreux livres d'humour («Sur le continent, les gens ont une vie sexuelle; les Anglais, eux, ont des bouillottes», ce type d'humour) écrivit dans son livre How to be an Alien: «Un Anglais, même s'il est seul, forme une queue bien ordonnée d'une personne.» À ses yeux, faire la queue est «la passion nationale d'une race ordinairement totalement indifférente».

La queue est politique

Selon Joe Moran, la queue à l'époque du rationnement était un phénomène politique, considéré comme très inégalitaire. On rejoignait alors une queue alimentaire sans savoir ce qu'on pourrait trouver au bout. Les femmes enceintes y étaient prioritaires et les files étaient si longues qu'une plaisanterie avait cours pendant la guerre: «Mademoiselle, s'enquiert le patron du magasin, vous êtes enceinte?» «Je ne l'étais pas quand j'ai commencé à faire la queue», répond la jeune fille.

Churchill instrumentalisa la queue pour critiquer le gouvernement travailliste et déclara en 1949: «Les files d'attente de ménagères devant les magasins sont l'essence même du socialisme et du système de restrictions par lequel lui et ses parasites espèrent vivre.» Bim. Les files d'attente de ménagères ne dataient pourtant pas de la guerre; en témoigne ce film de 1935 où des femmes au foyer manifestent et font signer des pétitions «contre les queues».

Churchill inventa même le mot «queuetopia» pour décrire le socialisme à la britannique. Ce qui n'est pas sans rappeler, de l'autre côté de l'Europe, la vieille blague qui circulait en URSS:
Allô, bonjour, tu me passes ton papa?
– Je peux pas, il est parti dans l'espace, il rentre ce soir.
– Ah, alors passe-moi ta maman.
– Impossible, elle est partie faire les courses, elle ne sera pas rentrée avant trois jours.

C'est la manifestation d'amour la plus organisée, la plus disciplinée, la plus tristement joyeuse qu'on ait vue depuis longtemps.

Sans disparaître totalement de la vie quotidienne, la queue anglaise a perdu sa charge politique avec la fin du rationnement et le début des supermarchés, où chacun se servait soi-même. En revanche, elle a continué d'exister dans certaines situations qui, pour des Français, ne laissent pas de faire rêver: à l'arrêt de bus, par exemple, où contrairement à la France –où règne le darwinisme le plus sauvage– prévaut la règle du «premier dans la queue, premier monté à bord». Si selon certains Britanniques, l'art de la queue se perd et l'impatience gagne parfois du terrain, l'étiquette de la queue reste toujours vivace.

Et cette queue-ci, The Queue, respecte toutes les étiquettes. Comme le révèlent de nombreux témoignages sur les réseaux sociaux, c'est une expérience unique et une communion totale, à la fois une fin et le moyen de s'ancrer toujours plus profondément dans ce qui unit les Britanniques: leur amour pour une institution et pour celle qui l'a si bien représentée à leurs yeux pendant soixante-dix ans, soit, pour la plupart, toute leur vie. C'est leur façon de dire adieu à la grand-mère du pays et sans doute aussi, pour beaucoup, un rappel des adieux qu'on a tous dû faire un jour ou l'autre à une figure maternelle aimée.

Sentiment d'appartenance

Les participants à The Queue font connaissance, écoutent ce que disent leurs voisins, se racontent toutes sortes d'histoires et de souvenirs –qui sait quelles idylles vont naître grâce à The Queue? Ils partagent eau et nourriture, construisent l'espace d'un instant cette utopie d'un peuple uni sous la même monarque –morte, d'accord, mais quand même.

C'est aussi une façon pour eux de se fabriquer des souvenirs «qui seront racontés et moqués pendant des générations: “Mon papy dingo a fait la queue toute une journée pour voir la reine dans un cercueil!”» plaisante un journaliste de la BBC qui rapporte son expérience sur Twitter. Il raconte avoir fait la queue pendant huit heures sans en avoir vraiment eu l'intention au départ, et avoir eu l'impression de «faire partie de quelque chose».

The Queue, c'est la manifestation d'amour la plus organisée, la plus disciplinée, la plus tristement joyeuse qu'on ait vue depuis longtemps. C'est aussi le moyen pour tout un peuple de dire adieu non seulement à une reine mais à toute une époque, de fermer une des dernières portes sur le XXe siècle avant de jeter la clé.

The Queue, c'est un événement sociologique et anthropologique qui méritera d'être étudié par des générations d'universitaires. «The Queue», ça pourrait être le titre d'une série Netflix. Pour les Britanniques, The Queue restera un moment inoubliable de communion et de tristesse collective. Et pour les Français, une opportunité de faire un tas de jeux de mots crétins autour de cette queue si longue que ça ne m'étonnerait qu'à moitié qu'on la voie de l'espace.

Chacun ses traditions.

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