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La mort d'Elizabeth II va-t-elle accélérer une transition vers la république en Australie?

Temps de lecture : 5 min

Son décès a ravivé la ferveur de certains militants en faveur de la fin de la monarchie constitutionnelle. Le gouvernement, focalisé sur l'entrée de la voix autochtone dans la Constitution, semble toutefois ne pas vouloir précipiter les choses.

En Australie, la mort de la reine fait ressurgir la question de la sortie du système de monarchie constitutionnelle. | Léo Roussel
En Australie, la mort de la reine fait ressurgir la question de la sortie du système de monarchie constitutionnelle. | Léo Roussel

À Sydney (Australie).

«C'est comme si une partie de ma vie s'en allait», lâche Sue, en sanglots. À Sydney, au lendemain du décès de la reine Elizabeth II, elle faisait partie des quelques personnes qui se sont recueillies devant la Government House, dans les jardins de l'Opéra, où un espace dédié accueillait fleurs et messages de condoléances. Sue, Britannique débarquée en Australie il y a trente ans, ne peut cacher son émotion. «Elle a été ma reine en Angleterre, puis en Australie, toute ma vie. J'étais dévastée en apprenant la nouvelle.»

À Sydney, le 9 septembre 2022, des dizaines de personnes sont venues déposer des fleurs devant la Government House, dans les jardins de l'Opéra, après le décès de la reine Elizabeth II. | Léo Roussel

Car quand l'Australie s'est endormie le jeudi 8 septembre, l'état de santé de la reine Elizabeth II n'était qu'«incertain». Mais le lendemain matin, le pays s'est réveillé avec un nouveau monarque à sa tête. Dans la nuit (l'après-midi en Europe), la reine s'est éteinte, à l'âge de 96 ans. Et après soixante-dix ans de règne sur le royaume britannique, elle a laissé sa place sur le trône à son fils, le désormais roi Charles III.

Si l'adage «La reine est morte, vive le roi!», censé symboliser la passation de pouvoir immédiate et une continuité de la monarchie, a été utilisé à maintes reprises depuis le décès d'Elizabeth II, sa signification reste relative en Australie. Pour cause: sa mort marque une rupture certaine. «Je ne sais pas comment ça va évoluer maintenant», reconnaît d'ailleurs Sue. Dans une Australie où le débat sur la sortie du système de la monarchie constitutionnelle n'est jamais bien loin, il n'a pas fallu attendre longtemps pour voir les partisans d'une transition vers une république s'exprimer.

Affection et crainte du changement

Après avoir adressé ses «pensées» à la famille royale et à «ceux qui l'aimaient» au lendemain du décès de la reine, Adam Bandt, le leader des Verts, le parti écologiste australien, a franchi le pas et déclaré sur Twitter que l'Australie devait désormais «aller de l'avant» et «devenir une république». De son côté, le Mouvement pour la République australienne précisait dans un communiqué que, sous le règne d'Elizabeth II, «l'Australie est devenue une nation mature et indépendante».

Mais malgré les velléités autour de ce débat sur la sortie de la monarchie, la mort d'Elizabeth II ne laisse pas non plus l'Australie dans l'indifférence. D'ailleurs, le Mouvement pour la République australienne (ARM) a décidé de stopper toute campagne, afin de respecter la période de deuil.

«Je pense que l'émotion est aussi liée à la crainte du changement», analyse Mark McKenna, historien australien qui a écrit plusieurs ouvrages sur le mouvement en faveur d'une république en Australie. «La reine était pour certains un symbole de stabilité, alors qu'aujourd'hui, il y a beaucoup d'incertitudes entre le réchauffement climatique, la guerre en Ukraine, mais aussi autour du déclin de l'Empire britannique et de son héritage.»

Bien plus qu'un réel attachement à la monarchie, l'émotion australienne transcrit surtout une «affection personnelle pour la reine», précise Benjamin T. Jones, lui aussi historien et auteur de This Time–Australia's Republican Past and Future. «Les Australiens ont toujours su faire la différence entre le soutien d'un monarque et le soutien de la monarchie.» L'ancien Premier ministre libéral (2015-2018) Malcolm Turnbull, également ex-président de l'ARM, décrivait d'ailleurs en 2016 le peuple australien comme «élisabéthain» plus que «monarchiste», rappelle le Guardian.

Alors forcément, avec le décès de la reine et la fin de l'ère élisabéthaine, souffle un vent de changement. Charles III ne jouit pas de la même popularité que sa mère à travers les pays du Commonwealth, et ça, les partisans d'une république le savent. «Il est peu probable de revoir un jour un monarque aussi respecté ou admiré par le peuple australien», estime ainsi le président de l'ARM, Peter Fitzsimons, dans le communiqué publié après l'annonce du décès d'Elizabeth II.

Un débat resté en suspens

Mais mise à part la popularité moindre du nouveau roi, l'influence de la couronne britannique ne devrait pas évoluer. Selon la Constitution, c'est bien Charles III qui règne sur le pays, représenté par son gouverneur général. Dans les faits cependant, le roi ne s'impliquera pas dans la politique australienne. À l'image de la reine Elizabeth II, dont la dernière venue en Australie remonte à 2011, et qui avait toujours affirmé que le débat sur la sortie de la monarchie «concernait uniquement les citoyens australiens et qu'elle respecterait leur choix», rappelle Mark McKenna.

Au lendemain du décès d'Elizabeth II, l'Opéra de Sydney a lui aussi rendu hommage à la monarque. | Léo Roussel

En 1999, un premier référendum demandant aux Australiens s'ils souhaitaient quitter la monarchie avait été organisé. Le «non» l'avait emporté à 54,9%. Mais l'historien l'assure, les pro-république n'ont pas perdu «à cause de la popularité de la reine», mais «parce qu'ils étaient divisés sur le mode de fonctionnement de la république». Depuis, le débat était quelque peu resté en suspens. Et en vingt ans, le pays a poursuivi sa mue vers une société multiculturelle, toujours plus éloignée du sentiment d'appartenance britannique «des années 1950», précise Benjamin T. Jones.

En mai dernier, les Australiens ont également élu à leur tête un gouvernement travailliste qui, s'il reste pour l'heure discret sur le sujet de la transition vers un régime républicain, est favorable à l'ouverture du débat. Avec le décès de la reine Elizabeth II, dernier véritable lien entre l'Australie et le Commonwealth, tous les voyants semblent au vert pour entamer cette réflexion.

D'autres priorités

Le gouvernement d'Anthony Albanese ne veut toutefois pas précipiter les choses. Un nouveau référendum sur la république n'est pas une priorité de son mandat, qui court jusqu'en 2025. Pour l'heure, le Premier ministre souhaite organiser un référendum pour permettre l'entrée d'une voix autochtone dans la Constitution, c'est-à-dire un organe consultatif chargé de conseiller le gouvernement sur les décisions ayant des conséquences sur ces groupes.

Premiers habitants de l'Australie, colonisés et dépossédés de leurs terres, les Aborigènes d'Australie représentent aujourd'hui 3% de la population du pays, mais restent largement discriminés et sous-représentés dans les institutions. Ils sont les propriétaires originels des terres et «il est vital que leur voix soit écoutée et respectée» dans le cadre d'un débat «vers une république», explique Benjamin T. Jones.

«En 1999, les Australiens ont fait comprendre aux Aborigènes que leur exclusion de la Constitution importait moins que l'idée d'un passage à la république, détaille Mark McKenna. Mais une république peut et doit promettre de reconsidérer les relations entre les autochtones et les autres Australiens.» Un débat qui devrait occuper le mandat d'Anthony Albanese, s'ajoutant à d'autres préoccupations comme le climat.

En nommant un ministre délégué pour la République lors de son élection, le Premier ministre avait déjà donné le ton et affirmé sa volonté d'engager une discussion autour du passage à une république pleinement indépendante de la couronne britannique. Le mandat d'Albanese pourrait donc, à défaut d'être celui du référendum pour la république, être celui du début d'une réflexion à ce sujet. Mais pas dans l'immédiat. «La plupart des Australiens avaient beaucoup de respect pour la reine, donc il n'y aura probablement pas beaucoup de discussions à ce sujet dans les prochains mois. Mais certainement dans les années à venir», table Benjamin T. Jones.

En cas de second mandat des travaillistes en 2025, des mesures plus concrètes dans la réflexion pour un passage à la république pourraient être envisagées. Pour l'heure, l'Australie conservera son système de monarchie constitutionnelle et un roi. Mark McKenna prend les paris: si un passage à la république dans les cinq ans semble difficilement envisageable, cela lui paraît «réaliste d'ici dix ans».

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