Santé

Il faut prendre au sérieux les troubles alimentaires des étudiants

Temps de lecture : 5 min

​​​​​​J'enseigne à l'université, et j'ai vu les ravages de la pandémie sur leur comportement alimentaire.

«Au lieu de faire honte aux étudiants qui prennent quelques kilos pendant une crise sanitaire mondiale, vous pourriez vous préoccuper de tous ceux qui développent des troubles alimentaires pour tenir le choc.» | Niklas Hamann via Unsplash
«Au lieu de faire honte aux étudiants qui prennent quelques kilos pendant une crise sanitaire mondiale, vous pourriez vous préoccuper de tous ceux qui développent des troubles alimentaires pour tenir le choc.» | Niklas Hamann via Unsplash

C'était le début du semestre d'automne 2020. J'assistais à l'une de ces réunions à distance qui étaient le lot, j'imagine, de la plupart des enseignants d'université à ce moment-là de l'histoire. L'une d'elles portait sur la précarité et le caractère superflu de notre fonction. Durant la suivante, nous devions discuter des façons dont nous pouvions aider les étudiants à gérer leur mal-être psychique.

Une présentatrice du centre d'orientation nous a donné des informations sur divers services: «Nous pouvons aider les étudiants qui luttent contre l'anxiété ou la dépression, a-t-elle expliqué. Nous pouvons leur apprendre à gérer leur temps. Nous pouvons les aider à élaborer un plan pour perdre le poids qu'ils ont pris pendant le confinement.» Et elle a ajouté en riant: «C'est ça, leur Covid-19 à eux.»

Je me suis penchée en avant et j'ai éteint la caméra vidéo de mon ordinateur. Je ne pouvais pas dissimuler mon air de désapprobation. «Au lieu de faire honte aux étudiants qui prennent quelques kilos pendant une crise sanitaire mondiale, vous pourriez vous préoccuper de tous ceux qui développent des troubles alimentaires pour tenir le choc», ai-je marmonné.

Troubles alimentaires et pandémie

J'ai commencé à suivre une thérapie parce que je souffrais moi-même de tels troubles peu avant le début de la pandémie. Cette année-là, j'avais donné naissance à mon deuxième enfant. Je ramais. La période du post-partum avait coïncidé avec des problèmes de santé dans la famille. Mon aîné était jaloux du petit dernier. Je peinais à concilier travail et vie personnelle, j'envoyais des mails alors que je tombais de sommeil tout en allaitant mon fils, et j'avoue qu'il m'est arrivé plus d'une fois de laisser tomber le téléphone sur sa tête.

Mais je retrouvais la ligne! C'était la seule chose dans ma vie qui semblait marcher: la perte de poids. Les gens me complimentaient à ce sujet. C'était agréable. Parfois, c'était la seule chose agréable.

J'ai donc investi mon énergie dans ce qui fonctionnait: plus d'exercice, et une alimentation riche en aliments nutritifs. Jusqu'ici rien à redire. J'ai toujours fait de l'exercice plusieurs jours par semaine, mais bientôt je suis passée à tous les jours. Puis deux fois par jour. Parfois plus.

Mon comportement aurait pu alarmer, mais comme je mincissais, les compliments affluaient comme jamais.

Je mangeais plus de légumes. J'ai commencé à remplacer les pâtes par des courgettes, le riz par du chou-fleur. Mon bébé pleurait la nuit. Je me suis dit que c'était sûrement dû au yaourt que je mangeais au petit-déjeuner, à la crème que j'ajoutais à mon café. J'ai donc aussi supprimé les produits laitiers.

J'ai commencé à me sentir de moins en moins bien. Le matin, au réveil, j'avais mal partout. J'étais terriblement déprimée. À la maison, je m'en prenais à tout le monde quand quelque chose interférait avec mes séances de sport. Je rentrais et je jetais des objets contre le mur chaque fois que je me retrouvais dans une situation où je devais consommer des aliments que je n'avais pas prévu de consommer. Mon comportement aurait pu alarmer, mais comme je mincissais, les compliments affluaient comme jamais.

J'ai compris ce qui se passait. J'avais en effet souffert de troubles du comportement alimentaire à l'adolescence. Je croyais que c'était derrière moi. Mais il s'avère que certains moments charnière dans la vie peuvent favoriser ces troubles. Comme avoir un bébé. Ou aller à l'université. Ou survivre à une pandémie.

Se faire aider

J'ai fini par demander de l'aide. J'allais mal. De toute évidence, je n'étais pas à la hauteur de mes exigences en tant que parent. Confier mes problèmes à mon psy était embarrassant. «Dépression», «anxiété», c'étaient des mots que je pouvais utiliser sans problème. Mais parler de ce problème-là me semblait déplacé, immature, gauche.

Dans notre monde focalisé sur l'apparence, beaucoup d'entre nous, pourtant intelligents et apparemment matures, ont tendance à s'en prendre à leur propre corps quand ils ont des difficultés. Quand la pandémie a frappé, j'ai passé du temps sur les réseaux sociaux pour rester en lien avec mes semblables. J'ai visionné des images qui montraient comment les autres se débrouillaient dans ce nouveau monde. Journées passées devant Netflix. Confection de pain au levain maison. Séances d'exercice chez soi pour combattre les effets du confinement et du grignotage intempestif. C'était surréaliste de voir le nombre de personnes occupées à perdre du gras alors que nous étions menacés par un virus qui pouvait avoir notre peau.

Assez vite, je me suis posé la question suivante: combien de personnes vont apprendre à s'accommoder de ce monde impossible en développant un trouble du comportement alimentaire?

Apparemment pas mal. Le nombre d'adolescents reçus aux urgences pour boulimie ou anorexie a doublé pendant la pandémie. Beaucoup de raisons ont été évoquées pour expliquer cette augmentation, notamment des journées déstructurées, l'insécurité alimentaire, et les discours alarmistes sur la prise de poids pendant le confinement. La compagnie mère d'Instagram est actuellement en procès pour avoir sciemment publié des images ayant des «effets nocifs sur la perception que les gens ont de leur corps et la santé mentale».

Briser les mythes

Les étudiants en première année ont suivi l'essentiel de leurs cours en mode virtuel; même après le premier confinement, l'apparition de nouveaux variants a entraîné la reprise des cours sur Zoom, ou clairsemé les bancs des universités. Pendant des jours et des jours, les étudiants ont passé leur temps à voir et à comparer des images alignées dans des petites cases sur l'écran.

Leur vie sur les réseaux sociaux était filtrée et photoshoppée. Isolés entre leurs quatre murs, ils entendaient parler du problème préoccupant de la prise de poids –et même les médecins incitaient à maigrir sous prétexte que cela pouvait protéger des formes graves du Covid-19– tandis qu'ils traversaient eux-mêmes une phase de leur développement où le poids n'est pas encore stabilisé.

C'est pourquoi il est si important d'en finir avec cette rhétorique du «freshman 15» (idée selon laquelle les étudiants prendraient 15 livres, soit 7 kilos, pendant leur première année de fac). Qu'on laisse les étudiants tranquilles, ils ont déjà assez de problèmes comme ça.

D'ailleurs, ces 7 kilos fatidiques ne sont même pas une réalité, mais un mythe. En moyenne, les nouveaux étudiants prennent environ 1,5 kg.

Certains diront qu'en mettant les étudiants en garde contre ce risque, on les incite à adopter une alimentation plus saine. Ou bien il se pourrait, comme je l'ai observé en tant qu'enseignante et ancienne étudiante, qu'on obtienne l'effet suivant: des étudiants qui sautent le déjeuner et le dîner pour «économiser» des calories de manière à pouvoir consommer de l'alcool; des garçons qui sèchent les cours pour passer plus d'heures à la salle de sport; des filles à la cafétéria qui n'osent manger qu'une portion de salade avec de la sauce salsa (parce que la laitue nature, c'est totalement insipide, mais la vinaigrette c'est trop calorique).

Les adolescents qui sont devenus adultes durant cette crise sanitaire mondiale ont dû rester enfermés chez eux pendant de longues périodes. Rien d'étonnant par conséquent à ce qu'ils se soient recentrés sur eux-mêmes, et donc sur leur apparence physique. Ils étaient abreuvés de règles sur les déplacements et les contacts autorisés –et il est logique qu'ils aient essayé de se créer une zone d'autonomie en créant leurs propres règles, qui leur permettraient d'être de bons citoyens tout en se rebellant, des règles liées à ce qu'ils introduisaient dans leur propre bouche.

Dans un récent essai pour le New York Times Magazine, Sam Anderson écrit que «la culture du régime traduit une peur de la mort déguisée sous la forme d'une volonté de transformation». Le Covid-19 a fait plus d'un million de morts aux États-Unis. Autant dire que pour les jeunes qui entrent à l'université cette année, la fragilité de la vie et de la santé sont des mots qui ont du sens. Mon espoir, c'est qu'ils puissent cette année avoir une vie sociale épanouissante et envisager un avenir plein de possibilités –un avenir dont ils comprennent que ce ne sont pas quelques kilos en plus qui le feront basculer.

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