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Écrire sa dissert' avec une IA, est-ce vraiment tricher?

Temps de lecture : 10 min

Les enseignants feraient bien de se renseigner sur ce qui se trame dans leurs salles de classe.

Besoin d'aide? | Tara Winstead via Pexels
Besoin d'aide? | Tara Winstead via Pexels

Enseignants, soyez sur vos gardes. Vous êtes sur le point d'affronter un nouveau et pernicieux défi qui se répand, tel le kudzu, dans les travaux que vous donnez à faire à vos élèves: les dissertations enrichies à l'intelligence artificielle.

Le premier générateur d'articles en ligne a été lancé en 2005. Aujourd'hui, on trouve des textes générés par l'intelligence artificielle dans des romans, de faux articles et de vrais articles de presse, des campagnes marketing et des dizaines d'autres types d'écrits. Comme elle est soit gratuite, soit bon marché, cette technologie est accessible à n'importe qui. Et elle est probablement déjà en train de creuser son sillon dans les salles de classe américaines au moment où je vous parle.

Avoir recours à un programme d'intelligence artificielle, ce n'est pas du plagiat au sens classique du terme –il n'y a pas d'œuvre originale à copier et par conséquent rien qui permettrait aux détecteurs de l'enseignant de les repérer. En réalité, l'élève ou l'étudiant commence par intégrer du texte issu d'une ou plusieurs sources dans un programme. Ce dernier va générer du contenu sur un sujet en utilisant un ensemble de paramètres, contenu qui peut être personnalisé en fonction du cahier des charges. Avec un peu de pratique, un élève peut utiliser l'intelligence artificielle pour écrire sa dissertation en une fraction du temps normalement nécessaire à sa rédaction.

Peut mieux faire

J'ai voulu savoir ce qui se produirait si j'introduisais dans une intelligence artificielle génératrice de texte comme Sudowrite quelques échantillons de devoirs (Sudowrite n'est pas le seul; je pourrais en nommer d'autres, mais je préfère ne pas rendre la tricherie plus facile). Les résultats montrent que les enseignants feraient bien de se renseigner sur ce qui est sur le point d'arriver dans leurs salles de classe.

Disons qu'un élève veuille écrire un devoir sur la politique entre les États-Unis et la Chine et décide d'utiliser un programme d'intelligence artificielle pour aller plus vite. J'y ai entré les premières lignes d'un récent rapport du Pentagone: «La RPP affiche ses ambitions et ses intentions de plus en plus clairement. Beijing cherche à refaçonner l'ordre international afin qu'il s'aligne mieux avec son système autoritaire et ses intérêts nationaux, ce qui est un élément vital de sa stratégie visant à accomplir “le grand rajeunissement de la nation chinoise”.»

Voici les phrases qu'a produites l'intelligence artificielle:

«Elle est de plus en plus encline à ignorer voire à saper délibérémentles règles et les normes internationales lorsqu'elle a l'impression que ses intérêts vitaux sont en jeu. Les États-Unis et leurs alliés sont confrontés à une armée qui se modernise rapidement, et dont les capacités augmentent vite, surtout dans les airs et en mer. La Chine a également fait de grands progrès en termes de cybercapacités et elle travaille sur son aptitude à dégrader ou perturber la technologie militaire américaine critique, ainsi qu'à cibler les infrastructures civiles. En plus de présenter un défi pour l'armée américaine et pour ses alliés, les activités de la Chine dans le cyberespace ont un potentiel de dégradation des institutions politiques et économiques américaines et risquent de poser un risque à l'infrastructure informatique globale.»

Si un lycéen rendait ce devoir mot pour mot, son professeur se rendrait probablement compte que quelque chose cloche. Mais s'il s'agissait d'un étudiant, qui aurait qui plus est édité le texte, ce serait bien plus difficile à détecter.

Que ça nous plaise ou non, l'intelligence artificielle existe et il va falloir faire avec.

Imaginons qu'il faille écrire un essai sur le réchauffement climatique. Voici ce que j'ai obtenu lorsque j'ai entré ceci dans Sudowrite, les premières lignes d'un article sur les impacts du changement climatique publié sur le site internet de la National Oceanic and Atmospheric Administration:

«Bien que nous imaginions souvent le changement climatique anthropique comme un événement à venir, c'est un processus déjà enclenché. Les écosystèmes et les communautés aux États-Unis et dans le reste du monde sont aujourd'hui déjà impactés.»

Rien de particulièrement pénétrant, mais cela donne à l'intelligence artificielle quelques éléments de départ de base. Qui lui ont permis de continuer en suivant le même raisonnement:

«Le consensus qui émerge du Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du Climat (GIEC) et d'autres évaluations estimées avancent que la planète se réchauffe à cause de l'accumulation de gaz qui piègent la chaleur dans l'atmosphère et qui sont provoqués par l'activité humaine. Le niveau du consensus affirmant que les activités humaines sont les principales responsables du réchauffement climatique est équivalent à celui selon lequel fumer provoque le cancer du poumon

Le programme avait probablement déjà été formé pour savoir que le terme «réchauffement climatique» est lié au GIEC; en faisant certaines déductions, il a pu générer un texte ressemblant à une extension raisonnable de cette idée.

À chaque âge son IA

Quid d'un cours de littérature anglaise niveau 3e? J'ai invoqué mon moi de 14 ans et j'ai écrit ce paragraphe:

«Roméo et Juliette est une pièce qui explore de nombreux sujets, comme l'amour, la trahison et la tragédie. Elle comporte des personnages intéressants qui en font une histoire vraiment très belle, même 400 ans plus tard.»

Voici ce que l'ordinateur a recraché (et que j'ai un tout petit peu édité):

«Roméo, le personnage principal, est un jeune homme très passionné et immature déchiré entre son amour pour Rosaline et son amour pour Juliette. Il est aussi très imprudent et veut vraiment conquérir Juliette, au point d'être prêt à tout pour l'avoir. Son besoin désespéré de conquérir Juliette est un élément intéressant qui peut parler aux adolescents d'aujourd'hui, et aux adultes plus âgés qui ont connu des premiers amours. Roméo est un personnage intéressant, très différent de ce que les adolescents pourraient imaginer. Mais c'est aussi une grande source d'inspiration qui montre que l'amour vaut qu'on se batte pour lui.»

Là encore, l'intelligence artificielle avait été programmée à l'avance pour savoir que Roméo et Juliette contient certains personnages, thèmes et éléments d'intrigue. Mais ce qui m'a frappé c'est que le texte correspondait au niveau rédactionnel d'un élève de 3e qui lirait l'histoire de ces amants maudits pour la première fois. La formulation maladroite et les erreurs de syntaxe intégrées au programme le rendent convainquant.

Petite tricherie ou simple optimisation?

J'ai eu du mal à trouver la bonne analogie pour décrire ce phénomène. Est-ce qu'utiliser l'IA pour écrire des dissertations notées, c'est l'équivalent pour un athlète de prendre des produits qui rehaussent les performances? En tant que société et dans notre culture sportive, nous avons décidé que certaines substances étaient interdites parce qu'elles procurent des avantages injustes à ceux qui les utilisent. En outre, les cocktails de médicaments et les programmes sportifs néfastes pourraient causer des dégâts physiques et psychologiques aux athlètes eux-mêmes. Est-ce que des personnes qui utiliseraient l'IA pour écrire seraient considérés sous le même angle, c'est-à-dire comme des tricheurs bénéficiant d'avantages indus, ce qui est également néfaste sur le long terme car cela entraverait l'apprentissage des compétences rédactionnelles?

Ou bien est-ce qu'avoir recours à l'intelligence artificielle reviendrait davantage à utiliser du matériel qui améliore les performances sportives, ce qui est non seulement acceptable mais encouragé? Pour utiliser une autre analogie sportive, même les joueurs de tennis débutants aujourd'hui utilisent des raquettes en graphite haute performance au lieu de de raquettes en bois des années 1960. Les nageurs portent des maillots et des bonnets en nylon et en élasthanne pour réduire la traînée. Les cyclistes ont des vélos plus solides et plus légers qu'il y a vingt ans. Les battes de baseball ont évolué et sont passées du bois à l'aluminium et ont une meilleure prise; les gants de baseball sont devenus plus techniques au fil des décennies.

Pour de nombreux éducateurs pourtant, avoir recours à l'IA s'apparente davantage à de la triche. À leurs yeux, utiliser ces programmes viole l'intégrité universitaire. Lise Howard, qui enseigne à l'université de Georgetown, m'a confié: «Je pense que c'est contraire à l'éthique et que c'est une infraction académique d'utiliser l'IA pour rédiger, parce que tout l'intérêt du travail universitaire tient dans l'écriture originale.»

Les devoirs écrits ont deux objectifs, avance Ani Ross Grubb, professeur à temps partiel à la Carroll School of Management du Boston College: «D'abord il s'agit d'évaluer les connaissances, le niveau de compréhension et l'esprit critique des étudiants. Ensuite, cela fournit un échafaudage qui sert à développer ces compétences. Le fait que l'IA écrive votre devoir à votre place va à l'encontre de ces objectifs.»

Cadrer l'acceptable, détecter l'inacceptable

On peut certainement avancer que ce sujet a déjà été abordé par les codes déontologiques universitaires. Le recours à l'intelligence artificielle pourrait valoir de graves accusations aux étudiants. L'American University de Washington indique par exemple: «Tous les essais et le matériel rendus pour un cours doivent être un travail original de l'étudiant, sauf si les sources sont citées», tandis que l'Université du Maryland souligne dans le même esprit qu'il est interdit d'utiliser la malhonnêteté pour «gagner un avantage injuste et/ou d'utiliser ou de tenter d'utiliser du matériel, des informations ou des aides au travail non-autorisées dans quelque cours ou exercice universitaire que ce soit».

Pourtant, il existe certaines aides considérées comme acceptables. Lors de la rédaction d'essais, il est tout à fait permis d'utiliser des logiciels de vérification de la grammaire et de la syntaxe proposés par Microsoft Word et d'autres programmes de traitement de texte. Certains programmes d'intelligence artificielle comme Grammarly aident à écrire de meilleures phrases et corrigent les fautes. Google Docs finit vos phrases dans vos brouillons et dans vos mails.

Après tout, on ne sait pas s'il existe une solution technique permettant de s'assurer que l'IA ne s'insinue pas dans les devoirs scolaires et universitaires.

Donc, la frontière entre s'aider de ce genre de programmes informatiques et tricher reste floue. En effet, comme le note Jade Wexler, maître de conférence en éducation spécialisée à l'Université du Maryland, l'IA pourrait s'avérer être un outil précieux pour aider certains étudiants à avoir les mêmes chances que les autres. «Ce sont les objectifs des enseignants et les besoins des étudiants qui sont en jeu» estime-t-elle. «S'assurer que les deux sont atteints, c'est un équilibre difficile à trouver.»

Se posent donc deux questions, qui sont liées. La première: les institutions doivent-elles permettre l'écriture augmentée par IA? Si la réponse est non, alors la seconde est la suivante: comment les enseignants peuvent-ils la repérer? Après tout, on ne sait pas s'il existe une solution technique permettant de s'assurer que l'IA ne s'insinue pas dans les devoirs scolaires et universitaires. Les connaissances actualisées de l'enseignant sur les sources pertinentes ne lui seront que d'une utilité limitée puisque le contenu n'a pas été piqué dans des textes préexistants.

Pourtant, il pourrait exister des moyens de minimiser ces améliorations artificielles. L'un d'entre eux consisterait à codifier au niveau institutionnel ce qui est acceptable et ce qui ne l'est pas. En juillet dernier, le Conseil de l'Europe a fait quelques pas dans ce sens et publié des recommandations qui commencent à aborder le problème de ces nouvelles technologies qui permettent de tricher dans le domaine de l'éducation.

Un autre serait de n'avoir que des classes avec peu d'élèves et d'accorder de l'attention à chacun d'entre eux individuellement. Comme le souligne Jessica Chiccehitto Hindman, maîtresse de conférence d'anglais à la Northern Kentucky University: «Lorsqu'un professeur qui enseigne l'écriture est dans une situation où il n'est pas capable d'accorder une attention individualisée, les chances que l'élève utilise son téléphone qu'il s'agisse de plagiat, d'IA ou juste d'écrire sans s'investir et manière tout à fait ennuyeuseaugmentent.»

Donner un plus grand nombre de rédactions à faire en classe, sans écran autorisé, pourrait également aider. Virginia Lee Strain, maîtresse de conférence en anglais et directrice du programme de récompenses de la Loyola University de Chicago, ajoute: «L'IA n'est pas un problème en classe quand l'élève est à son pupitre avec un papier et un crayon.»

«Si un enseignant s'inquiète à l'idée que les élèves aient recours au plagiat ou à l'IA pour faire leurs devoirs, c'est le devoir le problème, pas l'élève ou l'IA.»
Jessica Chiccehitto Hindman, maîtresse de conférence à la Northern Kentucky University

Mais dans de nombreux contextes, accorder davantage de temps à chaque élève individuellement n'est tout simplement pas une solution réaliste, surtout dans les lycées ou les universités où les classes sont bondées. Les enseignants jonglent avec un grand nombre de classes et de cours, et ils ne peuvent pas connaître tous leurs élèves chaque semestre.

Une position plus agressive de la part des lycées et des universités consisterait à annoncer ouvertement qu'utiliser l'intelligence artificielle est considéré comme une infraction aux règles universitaires –ou au moins à mettre à jour leurs codes d'honneur pour refléter ce qu'ils estiment relever de l'intégrité académique. Ceci dit, faute d'un mécanisme conçu pour surveiller les étudiants, cela pourrait, paradoxalement, leur faire découvrir une nouvelle manière d'écrire des dissertations plus rapidement.

Les enseignants se rendent compte qu'une grande proportion d'élèves va tricher ou tentera d'exploiter le système à leur avantage. Mais peut-être que comme le dit Hindman: «Si un enseignant s'inquiète à l'idée que les élèves aient recours au plagiat ou à l'intelligence artificielle pour faire leurs devoirs, c'est le devoir le problème, pas l'élève ou l'intelligence artificielle.» Lorsqu'un enseignant est persuadé que les élèves utilisent ces outils interdits, il peut envisager d'utiliser d'autres moyens de noter, comme des examens oraux, des projets de groupe et des exposés en classe. Bien sûr, comme le souligne Hindman: «Ces types de pratiques d'apprentissage à fort impact ne sont applicables que si vous avez un nombre d'étudiants gérable.»

Que ça nous plaise ou non, l'intelligence artificielle existe et il va falloir faire avec. Donnez à des élèves peu scrupuleux la capacité d'utiliser ces raccourcis sans que l'enseignant ait beaucoup de moyens de les détecter, en plus des autres béquilles existant comme le plagiat, les entreprises qui vendent des devoirs et des essais tout faits et fournissent les réponses aux examens, et vous aurez la recette non pas d'une catastrophe mais du déclin annoncé d'un type de devoir qui existe depuis des siècles.

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