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L'Algérie va-t-elle (et peut-elle) remplacer le français par l'anglais?

Temps de lecture : 4 min

La décision de l'État algérien d'imposer l'anglais dans le cycle primaire inquiète certains partisans de la langue de Molière.

Le président français Emmanuel Macron serre la main du président algérien Abdelmadjid Tebboune avant son départ de l'aéroport d'Alger, le 27 août 2022. | Ludovic Marin / AFP
Le président français Emmanuel Macron serre la main du président algérien Abdelmadjid Tebboune avant son départ de l'aéroport d'Alger, le 27 août 2022. | Ludovic Marin / AFP

À trois mois de la rentrée scolaire, le 19 juin, le président algérien Abdelmadjid Tebboune a ordonné l'introduction de l'anglais dans le cycle primaire dès l'année prochaine. Décision mûrement réfléchie ou prise sur un coup de tête? Le débat partage les Algériens et continue à susciter des réactions d'incompréhension et surtout d'inquiétude chez certains partisans de la langue de Molière dans ce pays à longue tradition francophone.

Cette annonce ravive en Algérie le débat ô combien passionné et passionnel sur les langues dans une société qui, depuis la fin du mouvement de protestation du 22 février 2022, vit une sorte de repli identitaire. Celui-ci se traduit, notamment sur les réseaux sociaux, par l'exacerbation des clivages idéologiques et ethniques.

Deux questions reviennent tel un leitmotiv depuis cette annonce-surprise. La première: l'Algérie a-t-elle les moyens pédagogiques pour assurer l'enseignement de l'anglais en si peu de temps? La seconde: cela va-t-il affecter le français dans le programme scolaire?

Des recrutements à tour de bras

Sur la première question, il faut dire que le gouvernement a réussi le pari, en moins de deux mois, à mettre au point un programme et confectionné un million et demi d'exemplaires du nouveau manuel destiné aux élèves de troisième année d'école primaire et à le distribuer à travers tout le territoire national.

Mieux, il a réussi le tour de force de recruter quelque 5.000 enseignants contractuels et à leur assurer une formation. En sachant que le ministère avait enregistré, dès la première semaine d'août, près de 60.000 postulants.

Le nouveau manuel destiné aux élèves de troisième année d'école primaire. | Crédit photo: Mussa Acher

Le 7 septembre, le ministre de l'Éducation nationale, Abdelhakim Belabed, a déclaré que tout était fin prêt pour prendre en charge l'enseignement de l'anglais, comme prévu, tout en tenant à rappeler –comme c'est désormais la tradition– que son département appliquait les consignes du président de la République.

A priori, il ne s'agit que de l'introduction d'une deuxième langue étrangère dans le cycle primaire. Mais quand on sait dans quel contexte cela a été décidé, on est en droit de se demander si cela ne vise pas à remplacer, à terme, le français et, par là même, à se détacher graduellement de la francophonie et de la culture française.

Sentiment anti-français

Le sentiment partagé par un certain nombre d'observateurs locaux est que le pouvoir en place, en mal de légitimité, semble céder à un puissant sentiment anti-français dans la société, où les appels à remplacer le français par l'anglais dans l'enseignement comme dans la vie publique n'ont jamais été aussi forts que depuis quelques années. En effet, les autorités avaient déjà commencé à imposer l'anglais, notamment dans les correspondances et les enseignes de l'armée et de certains ministères, dont, au premier, celui de l'Enseignement supérieur.

Cela dit, le facteur qui avait sérieusement accéléré ce processus de «défrancisation» et l'émergence de ce courant idéologique, fut incontestablement le brusque raidissement des relations franco-algériennes après les fameuses déclarations au vitriol du président Emmanuel Macron contre le «système politico-militaire» algérien, en octobre 2021.

C'est pourquoi de nombreux intervenants accusent le gouvernement de vouloir imposer un choix éminemment politique au détriment de l'avenir pédagogique de millions d'élèves. Ces derniers devraient donc, à partir de cette année, avoir quatre langues à apprendre: l'arabe, le français, le tamazight et l'anglais.

«Équation impossible»

Les pédagogues sont les plus sceptiques sur cet engagement de l'État, y compris parmi les partisans de l'arabisation. L'universitaire et psychopédagogue Malika Greffou se demande: «Quel anglais veut-on apprendre à nos enfants, l'anglais des touristes ou l'anglais littéraire?» Aussi estime-t-elle que, d'un point de vue pédagogique, un élève (algérien, s'entend) qui ne maîtrise pas la langue arabe ne pourrait pas assimiler l'anglais.

Ahmed Tessa parle, lui, de «l'équation impossible» d'enseigner quatre langues en même temps à des élèves du primaire. De son côté, le linguiste Abderrezak Dourari estime que l'introduction de l'anglais ne pose pas de problème «à condition que ce ne soit pas une opération idéologique».

Dans le camp des partisans de l'anglais, l'influenceur Saïd Bensedira reprend l'argument du président Tebboune, à savoir que l'anglais est «la langue universelle» et que le français n'est qu'un «butin de guerre» (expression popularisée par l'écrivain Kateb Yacine). Mais ce vidéaste exilé à Londres doute des capacités de l'État algérien à relever un tel défi. Un autre influenceur arabisant, Mustapha Bounif, avait anticipé la décision du chef de l'État en l'appelant dès le 1er juin à adopter l'anglais dans le cycle primaire et à «réduire le volume horaire du français».

Interrogé par Slate, l'universitaire et sociologue Nacer Djabi juge qu'avec cinq langues (les quatre citées ci-haut, en plus de l'arabe dialectal), «l'enfant algérien terminera son cycle primaire sans maîtriser véritablement aucune langue». Sur un autre plan, le chercheur affirme que «l'enseignement de toutes ces langues coûtera très cher à l'État». À cela s'ajoute, selon lui, le fait que les résultats d'une telle politique n'apparaîtront qu'après des générations.

«Tout ça est à supposer que la démarche annoncé officiellement soit sérieuse et ne s'inscrive pas dans le cadre des chamailleries traditionnelles avec la partie française qui, elle, accorde un grand intérêt à la question de la langue dans ses relations avec l'Algérie et avec le reste du monde», prévient notre interlocuteur.

Du côté français, si aucune réaction officielle n'a été rendue publique à ce sujet, des voix commençaient à s'élever pour exprimer un certain dépit. Réagissant à l'exclusion du français dans l'inscription figurant sur le pupitre d'Emmanuel Macron lors de sa visite au palais présidentiel algérien le 26 août, et sur laquelle était écrit «presidency of the Republic» au lieu de «présidence de la République», l'ancien ambassadeur de France en Algérie, Xavier Driencourt, a déclaré: «Je n'étais pas surpris mais j'étais choqué que l'Algérie fasse une telle chose lors de la visite d'un président français», rapporte le site américain Politico. Il y a fort à parier que les Américains, eux, s'en sont réjouis.

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