Culture

«À vendredi, Robinson», une jeune brise et deux vagues longues

Temps de lecture : 3 min

Entre Jean-Luc Godard et le patriarche du cinéma iranien Ebrahim Golestan, Mitra Farahani déclenche une circulation de signes ludiques et mélancoliques, aux bifurcations et rebondissements imprévisibles, émouvants et savoureux.

Dans l'ombre portée de deux mémoires qui s'ignorent et pourtant se répondent, des clés ouvrent sur d'improbables et fécondes correspondances. | Carlotta Films
Dans l'ombre portée de deux mémoires qui s'ignorent et pourtant se répondent, des clés ouvrent sur d'improbables et fécondes correspondances. | Carlotta Films

Cette critique a été écrite avant la mort de Jean-Luc Godard. Nous n'avons pas jugé nécessaire de la modifier après l'annonce de son décès.

Cela semble d'abord un projet absurde, cet échange de messages entre un vieil aristocrate persan exilé dans un palais de la campagne anglaise et l'ermite helvète le plus célèbre du cinéma mondial.

Dans son manoir qui semble un décor sorti de La Belle et la Bête, Ebrahim Golestan aujourd'hui centenaire, qui fut une figure majeure de la production en Iran à l'époque du Shah et a signé plusieurs films importants de cette période, accède à la sollicitation de sa jeune compatriote, elle aussi exilée en Europe, Mitra Farahani, de dialoguer avec Jean-Luc Godard.

Lequel, aussi singulier que cela puisse paraître (on doute qu'il ait jamais entendu parler de Golestan auparavant), répond: «Pourquoi pas?» Et fait illico ce qu'il sait si bien faire: il invente un protocole cadrant leur échange de mails hebdomadaire, et y associe un jeu sur les mots, dont le titre garde la trace. Cela durera sept ans.

La caméra est souvent dans le château anglais, plus rarement dans le petit logis suisse. Godard envoie des énigmes, des images, des aphorismes. Golestan commente, digresse, s'occupe de sa santé, joue à se disputer avec sa femme, évoque des souvenirs.

Ce n'est ni un dialogue, ni un double portrait, encore moins une comparaison. Alors quoi?

La dérègle du je

Disons, comme approximation à propos d'une proposition vigoureusement inclassable: un jeu étrange dont chacun.e des trois cinéastes, celle à qui on doit Fifi hurle de joie, l'auteur de La Brique et le miroir qui fut en 1964 une des prémices du nouveau cinéma iranien, et le signataire du récent Le Livre d'image invente les règles qui lui agréent, trace son chemin grâce à ce que montrent et cachent les deux autres, grâce à ce qu'ils et elle disent et taisent.

Ebrahim Golestan, artiste et châtelain de droit divin, prompt à cultiver son personnage. | Carlotta Films

Déroutant de prime abord, À vendredi, Robinson se déploie peu à peu de manière ludique et mélancolique, méditation à trois voix, chacune dans son registre, où la réalisatrice détient bien sûr quelques bribes du dernier mot –mais où il apparaît que ce n'est franchement pas la question.

La «question», le jeu mystérieux et farceur où rôdent de multiples ombres, dont celles de la vieillesse et de la mort de ces deux messieurs nonagénaires qui ont bien voulu de cette partie avec la jeune femme, est justement du côté des, ou du langage.

Ce langage auquel, toujours pas à bout de souffle, JLG entreprenait de dire adieu il y a huit ans. C'était juste au moment où il commençait à dialoguer à distance avec Robinson Golestan.

Jean-Luc Godard, chercheur d'ombres et lumières. | Carlotta Films

Mais on ne se débarrasse pas si facilement du langage. Dans le film, il est là, multiple et plein de résonances, langage des images et langages de la mémoire, langage des corps et langages des idiomes, langage de la musique et langages des mythes, langage du montage et langage des variations sonores. Les signes sont toujours parmi nous, qu'on le veuille ou pas.

Et voilà que le palais gothique dans le Surrey, la petite maison à Rolle (celle qu'on entrevoyait dans le dernier film d'Agnès Varda) et les circuits innombrables d'internet deviennent les composants d'un édifice baroque, édifice dont Mitra Farahani est l'architecte malicieuse et sensible, tout en étant aussi une de ses occupantes.

Le palais de Golestan en Angleterre, hanté par la mémoire des films et le désir de quêtes toujours à reprendre. | Carlotta Distribution

La réalisatrice fait ainsi surgir une maison-film en forme de musée des rêves enfuis, de baraque de train fantôme et de palais des glaces, pour s'amuser et s'inquiéter, et réfléchir et s'étonner.

One + One = 3, ou beaucoup plus

Qui y mettra les pieds, et l'œil et l'oreille, sera bientôt transformé de témoin d'une expérimentation un peu étrange en participant d'une sorte de quête, safari calibré par une lointaine arrière-petite-nièce de James Joyce pour qui les mots ne seraient qu'une composante du labyrinthe.

D'un coin à l'autre de l'Europe, deux solitaires s'envoient des signaux selon des codes différents. Golestan cultive les fleurs de son immense culture, Godard sirote à petite gorgée l'omniprésence de sa relation à un deuil (de la jeunesse? de l'amour? de la révolution? du cinéma?) dont il a fait depuis quelque quarante ans la pierre philosophale de son alchimie sensitive, hypnotique.

Chez l'un, avec l'autre, Mitra Farahani compose, assemble, capte des échos. La nuit vient. Le sourire reste.

Les critiques cinéma de Jean-Michel Frodon sont à retrouver dans l'émission «Affinités culturelles» de Tewfik Hakem, le dimanche de 15h à 16h sur France Culture.

À vendredi, Robinson

de Mitra Farahani

avec Ebrahim Golestan, Jean-Luc Godard

Séances

Durée: 1h37

Sortie le 14 septembre

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