Monde / Culture

Elizabeth II sur grand écran, la déférence ou l'irrévérence

Temps de lecture : 6 min

Il y eut certes Helen Mirren, mais aussi Jeannette Charles.

Image tirée d'Elizabeth, regard(s) singulier(s) de Roger Michell. | capture d'écran Mongrel Media via YouTube
Image tirée d'Elizabeth, regard(s) singulier(s) de Roger Michell. | capture d'écran Mongrel Media via YouTube

Soixante-dix ans de règne, jusqu'à trente-deux États indépendants sous sa direction: avec une telle longévité et une telle emprise, il aurait été anormal qu'Elizabeth II échappe aux radars du septième art. Celle qui eut aussi les honneurs (?) du petit écran avec The Crown (dans lequel Claire Foy, Olivia Colman puis Imelda Staunton lui prêtèrent leur visage) fut ainsi un personnage principal ou secondaire d'un certain nombre de films.

Au lendemain de sa disparition à l'âge de 96 ans, le moment est venu de revenir sur certaines de ses apparitions cinématographiques, en attendant qu'un jour, sans doute, un biopic en bonne et due forme voie le jour, qui risque de ravir autant le public que l'académie des Oscars.

Jeannette Charles, une interprète presque officielle

L'actrice qui a joué le plus grand nombre de fois Elizabeth II au cinéma est loin d'être aussi connue que certaines de ses congénères pourtant moins prolifiques. Née en octobre 1927, soit dix-huit mois après Elizabeth II, Jeannette Charles aurait aimé devenir comédienne de théâtre, mais selon les dires de cette citoyenne britannique, sa ressemblance troublante avec la monarque lui a coûté plus d'un rôle. En 1972, les choses basculèrent, comme elle le racontait en mai dernier dans les colonnes de The Guardian:

«Ma carrière de sosie de la reine n'aurait peut-être jamais débuté si en 1972 je n'étais pas tombée sur une publicité dans un journal local. Je manquais d'idées de cadeau pour l'anniversaire de mon mari Ken, et je suis tombée sur l'annonce de l'artiste Jane Thornhill, qui proposait aux membres de sa clientèle de peindre leur portrait. Je me suis dit “Pourquoi pas?”»

Le résultat, apparemment très réussi, fut alors soumis par la peintre afin d'être intégré à une exposition estivale de la Royal Academy. Persuadés que le tableau représentait Elizabeth II, les responsables de l'académie d'art décidèrent de contacter Buckingham Palace dans le but de savoir si la reine avait posé pour ce projet –et obtinrent une réponse négative. L'exposition étant réservée à des œuvres immortalisant la vie réelle, le tableau fut retoqué.

La presse finit par se mêler de l'affaire, et dès lors, le téléphone de Jeannette Charles ne cessa plus de sonner. Approchée par un agent, elle commença alors sa carrière officielle de sosie de la reine d'Angleterre. Ses apparitions publiques et prestations télévisées furent nombreuses; en 2009, elle entra même temporairement dans le «loft» de l'émission britannique «Big Brother» afin de piéger un candidat de la saison 10, qui croyait dur comme fer être en train de rencontrer la souveraine.

Le cinéma fit énormément appel à elle, principalement dans le cadre de comédies et de films où il était simplement question qu'elle joue les silhouettes. C'est ainsi qu'elle apparut notamment dans Y a-t-il un flic pour sauver la reine?, premier des films consacrés par le trio Zucker-Abrahams-Zucker au lieutenant Frank Drebin (joué par l'inoubliable Leslie Nielsen, comme dans la série télévisée Police Squad!).

La comédie prête à tout

Dans cette comédie pleine de truculence et de non-sens datant de 1988, la police new-yorkaise apprend que la reine Elizabeth II risque d'être la cible d'un attentat durant sa visite aux États-Unis. Et malgré son incompétence notoire, Drebin finira par faire partie de sa garde rapprochée.

Le film a vieilli mais il reste toujours aussi drôle. En cette période de deuil, on se gardera bien de décrire en détail la meilleure séquence mettant en scène la reine dans le film. On y voit en tout cas Drebin, alias le plus gros gaffeur de tous les temps, tenter de la protéger d'un assaillant qui n'en est pas un, et créer par la même occasion une situation ô combien gênante.

Elizabeth II est une institution, un personnage respecté que l'on ne peut côtoyer qu'à condition de respecter strictement le protocole; d'où le fait que le cinéma comique prenne autant de plaisir à la malmener et à faire preuve d'irrévérence. Il faut croire que la reine avait de l'humour; en 2005, elle accepta même de rencontrer Leslie Nielsen lors des festivités données pour le centième anniversaire de la province canadienne de Saskatchewan, dont il était originaire. Malgré tout ce que lui fait subir son personnage de Y a-t-il un flic pour sauver la reine?, leur face-à-à-face se déroula sans accroc.

Pour en revenir à Jeannette Charles, elle joua aussi les doubles royaux dans des films comme Bonjour les vacances 2 (comédie avec Chevy Chase, où elle apparaît lors d'une séquence de rêve aux côtés de Diana Spencer) ou encore Austin Powers: Goldmember. Avant de prendre sa retraite en 2014, pour couler des jours tranquilles loin d'Elizabeth II et de son existence si remplie.

Le cinéma a souvent joué avec l'image de la reine, et l'un des derniers exemples en date provient d'un film d'animation belge. En 2019, dans Royal Corgi, les réalisateurs Vincent Kesteloot et Ben Stassen bâtissaient ainsi tout un long-métrage autour de Rex, son chien favori, qui vivait mille mésaventures après avoir été déchu de son trône de grand chouchou de Sa Majesté.

Une séquence retenait particulièrement l'attention, dans laquelle Rex finissait par mordre à l'entrejambe un certain Donald Trump, convié à la table royale. Le début de la fin pour ce pauvre toutou habituellement si irréprochable. Aussi étrange soit-il, le film constitue en tout cas une forme d'hommage au penchant de la reine pour les chiens.

«The Queen», l'incontournable

Impossible d'évoquer les apparitions cinématographiques d'Elizabeth II sans évoquer The Queen, écrit par Peter Morgan et réalisé par Stephen Frears, qui valut à Helen Mirren le premier Oscar de sa carrière, en 2007.

Le film se déroule au lendemain de la mort de Lady Di, il y a tout juste vingt-cinq ans, mais son titre est presque mensonger; le personnage de Tony Blair, joué par un excellent Michael Sheen, y est quasiment aussi central que celui de la reine.

Considéré comme la première œuvre critique à l'égard de la reine, The Queen la dépeint comme une brillante gestionnaire de crise, bien épaulée par son Premier ministre. Le film, dont la production fut loin d'être aisée («Il suffit de dire que vous faites un film sur la famille royale et les portes se ferment», expliquait son directeur artistique à Libération fin 2005), manque hélas un brin d'envergure.

Il faut dire que le Stephen Frears des années 2000 n'avait déjà plus le même mordant que celui des eighties; mais rien que pour la prestation de Mirren, qui lui donne une fermeté non dépourvue d'humanité, le film continue à valoir le détour.

Tout reste à faire

Le cinéma documentaire s'est lui aussi intéressé à Elizabeth II, mais toujours avec un grand respect, là où nous aurions adoré qu'il fasse au moins preuve de causticité ou qu'il déterre des secrets enfouis. Mais difficile d'attendre cela d'Une reine est couronnée, documentaire datant de 1953 dans lequel le poète et dramaturge Christopher Fry retrace le couronnement de la reine.

Nommé aux Oscars l'année suivante, le film bénéficie notamment de la voix de Laurence Olivier –promu narrateur– mais aussi d'une photographie assez impeccable qui le rend aujourd'hui encore très plaisant à voir. Nul doute que, sauf problèmes de droits, le film devrait être ressorti des cartons et proposé rapidement à la location. Actuellement, il semble difficile de le voir autrement que via la version proposée sur YouTube.

Plus récemment, le réalisateur de Coup de foudre à Notting Hill y alla lui aussi de son documentaire sur la reine. Dans ce qui restera comme son dernier film (il est mort en septembre 2021, à l'âge de 65 ans), Roger Michell combine images d'archives d'Elizabeth II, extraits de reportages d'époque sur la vie de la population britannique, et morceaux d'œuvres de fiction. Un projet initié durant le confinement de 2020, lorsqu'il ne lui était plus possible de travailler à l'extérieur.

Le résultat est joliment présenté mais relève de l'hagiographie gentiment décalée, plus chargée en musique –elle y est incessante– qu'en informations capitales. En France, il fut projeté dans les salles de cinéma à l'occasion du jubilé de la reine, les 2 et 5 juin 2022. C'est dire son statut: pas assez singulier pour avoir accès aux grands festivals ou aux salles de projection des musées, Elizabeth, regard(s) singulier(s) semblait aussi avoir un potentiel commercial limité en raison de son manque de linéarité et de croustillant. Et si les grands films sur Elizabeth II restaient à faire?

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