Société / Culture

La transidentité au cœur des récits à la Mostra de Venise

Temps de lecture : 6 min

Pour sa 79e édition, le prestigieux festival de cinéma propose plusieurs longs métrages bienveillants et respectueux permettant de mieux comprendre les enjeux de la transition de genre.

D'une extrême pudeur, le film Monica évite tous les écueils auxquels on pourrait s'attendre. | Capture d'écran Screen International via YouTube
D'une extrême pudeur, le film Monica évite tous les écueils auxquels on pourrait s'attendre. | Capture d'écran Screen International via YouTube

Du Père Noël est une ordure à Tomboy, les œuvres de cinéma qui parlent de transidentité existent depuis longtemps, même si elles ne le font pas toutes de manière égale. La façon dont les minorités sont représentées à l'écran peut souvent solidifier des clichés et perpétuer, dans la vraie vie, un regard intolérant ou biaisé.

Par exemple, le fait d'attribuer des rôles de femmes trans à des acteurs masculins –comme Melvil Poupaud dans Laurence Anyways ou Jared Leto dans Dallas Buyers Club– est une habitude fréquemment critiquée, car elle vient renforcer le cliché selon lequel les femmes trans ne seraient que des hommes déguisés en femmes.

Fini les clichés, place au respect

Beaucoup de personnes trans et militants LGBT+ regrettent aussi la propension à se focaliser sur les parties génitales des personnages trans, comme si ce qui se trouve entre leurs jambes était ce qui permettrait de les définir –une critique à laquelle le film Girl, de Lukas Dhont avait par exemple été soumis.

Sans parler de la tendance à faire des personnages trans des psychopathes (Le Silence des agneaux), ou des figures au destin tragique (de Boys Don't Cry à Dallas Buyers Club) –des clichés déshumanisants et particulièrement prévalents dans les représentations LGBT+.

Heureusement, comme l'analysait très bien le documentaire Disclosure (disponible sur Netflix), les représentations évoluent depuis quelques années. À la Mostra de Venise 2022, une des plus belles surprises a été de découvrir la diversité et la richesse des regards sur la transidentité.

Des récits pudiques, sensibles et bouleversants, qui réussissent à ne jamais essentialiser ou déshumaniser leurs protagonistes. Des propositions de cinéma fortes, qui portent un regard aimant, bienveillant et respectueux sur leurs personnages, et qui permettent de mieux comprendre les enjeux de la transidentité. Fait notable, plusieurs de ces films sont en compétition pour le Lion d'or, le prix le plus prestigieux du festival.

«Monica», récit pudique
mais puissant

Parmi eux, il y a Monica, une des propositions les plus fortes et les plus émouvantes de cette édition vénitienne. Le film d'Andrea Pallaoro suit Monica, une femme trans américaine qui se rend au chevet de sa mère malade. Cette dernière, jouée par une Patricia Clarkson impeccable, n'avait pas vu sa fille depuis sa transition et ne la reconnaît pas. Mais une intimité touchante se développe entre les deux femmes.

D'une extrême pudeur, le film évite tous les écueils auxquels on pourrait s'attendre dans ce genre de récit. Le mot «trans» n'y est pas prononcé une seule fois, mais les dialogues, ainsi que l'identité de l'actrice principale (l'excellente Trace Lysette, découverte dans la série Transparent) permettent au public de comprendre tous les enjeux du film.

À aucun moment la mère de Monica ne mégenre son enfant, ni ne l'appelle par son deadname (le prénom que les personnes trans ont reçu à la naissance et ont décidé de changer lors de leur transition). Si Monica ne subit aucun acte de transphobie, cela ne l'empêche toutefois pas de ressentir une multitude d'émotions puissantes et contradictoires au cours du film.

Dans un rôle très interne et presque silencieux, Trace Lysette livre une des performances les plus mémorables du festival. La réalisation superbe, en format carré, enferme visuellement l'héroïne et masque souvent son visage dans la première partie, traduisant l'étouffement psychologique que la jeune femme subit, son incapacité à se montrer entièrement. C'est un film d'une grande réserve, dénué de tout sensationnalisme, un beau portrait de femme qui aborde la transidentité, sans en faire l'unique caractéristique du récit ou de son personnage.

La voix des personnes trans

En compétition à la Mostra, on trouvait aussi L'Immensità, dans lequel Penélope Cruz incarne une mère tourmentée dans la Rome des années 1970. Écrasée par un mari violent et par les conventions étouffantes de la société italienne de l'époque, elle trouve son seul salut dans la relation aimante et complice qu'elle entretient avec ses trois enfants.

Le film s'ouvre sur l'aîné, Andrea, en train de prier les cieux. Un gros plan sur les poupées Barbie désarticulées avec lesquelles jouent son frère et sa sœur offre un premier indice sur la thématique du film. Cheveux courts, tenue masculine, flirt avec une fille du voisinage: on part immédiatement du principe qu'Andrea est un garçon, jusqu'à ce que ses parents se mettent à l'appeler «Adriana» et à le genrer au féminin. On comprend alors que le petit Andrea ne se reconnaît pas dans le genre féminin, mais qu'il ne dispose pas vraiment des mots pour formuler ce qui lui arrive.

Le film est raconté du point de vue de l'enfant, perdu face à la féminité parfaite de sa mère et la culture patriarcale mortifère à laquelle souscrit son père. La présentation à Venise de L'Immensità a revêtu un sens tout particulier lorsque son réalisateur, l'Italien Emanuele Crialese, a profité de la conférence de presse pour faire son coming out trans. «C'est inspiré de mon enfance et de ma propre histoire. Je suis né biologiquement femme», a affirmé le cinéaste, en activité depuis vingt-cinq ans.

C'est aussi à la Mostra que Sébastien Lifshitz est venu présenter son nouveau documentaire, Casa Susanna, dans la sélection Giornate degli Autori. Dans ce film, le réalisateur d'Adolescentes et de Petite Fille donne la parole à plusieurs femmes trans, qui racontent comment elles se réunissaient clandestinement dans la campagne américaine, loin du regard des autres, dans les années 1950 et 1960.

C'est un documentaire bouleversant, qui entremêle images d'archives et témoignages précieux pour raconter à quoi ressemblait la vie de la communauté LGBT+ il y a plus d'un demi-siècle.

Une thématique proche de celle qu'on trouve dans le documentaire italien Le Favolose, présenté dans la sélection parallèle Notti Veneziane. Le film de Roberta Torre montre un groupe de femmes trans qui se retrouvent pour les funérailles d'une amie, enterrée dans des habits masculins choisis par sa famille.

Enfin, du côté de la Semaine de la critique, la thématique est aussi abordée de manière plus allégorique dans le film allemand Aus meiner Haut (Skin Deep), où des couples échangistes se rendent sur une île et finissent par carrément échanger leurs corps.

Une multitude de récits queer

Au-delà des récits trans, la Mostra a fait la part belle aux histoires queer dans toute leur diversité, que ce soit avec le héros gays de The Whale, l'histoire vraie d'un procès homophobe dans l'Italie des années 1960, racontée dans Il Signore Delle Formiche, ou encore l'héroïne lesbienne de Tár jouée par Cate Blanchett, qui déjoue subtilement nos attentes.

L'une des propositions les plus marquantes du festival restera sans doute All the beauty and the bloodshed de Laura Poitras (Citizenfour). Ce nouveau documentaire époustouflant retrace la carrière de la photographe bisexuelle Nan Goldin, ainsi que son combat contre la famille Sackler, qui a commercialisé l'OxyContin et est accusée de s'être enrichie grâce à la crise des opioïdes.

À travers la vie et l'œuvre de la photographe, le film nous plonge dans l'histoire de la contreculture queer américaine et entremêle de nombreuses thématiques, pour arriver à un message bouleversant sur la nécessité de l'art et du militantisme pour survivre.

Les Français ne sont pas en reste: à la Semaine de la critique, on a aussi pu découvrir le très charmant Trois Nuits par semaine, premier film de Florent Gouëlou. Cette romcom raconte comment un jeune homme a priori hétéro tombe amoureux d'une drag queen (incarnée par la vraie star du drag parisien Cookie Kunty) et remet en cause son propre rapport au genre et à la sexualité.

Derrière sa structure très conventionnelle, le film réinvente des images classiques du cinéma romantique, en mettant en leur centre une figure queer: la superbe Cookie Kunty, filmée et sublimée comme une Marilyn Monroe moderne.

Avec ses personnages gays, bis, séropositifs, masculins ou efféminés, Trois Nuits par semaine prône la tolérance et montre qu'il est possible (et peut-être même souhaitable) de transcender les étiquettes. Preuve de cette diversité narrative plus riche que jamais, dix-neuf films de la Mostra sont éligibles au Queer Lion cette année.

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