«Chez moi, je ne faisais que des bêtises»: en séjour de rupture au Maroc, des ados français se reconstruisent
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«Chez moi, je ne faisais que des bêtises»: en séjour de rupture au Maroc, des ados français se reconstruisent

Temps de lecture : 6 min
Rozenn Le Berre Rozenn Le Berre

Partir pour mieux revenir: depuis 2015, des adolescents en difficulté passent six mois au Maroc, en immersion totale. Pour certains, c'est une alternative à l'incarcération. Pour tous, un second souffle dans leurs vies souvent tumultueuses.

«Incasable»: c'est le mot qu'on entend parfois pour désigner ces adolescents pour qui tout a été tenté. De ces jeunes qui naviguent de foyers en familles d'accueil, quand ils ne sont pas en fugue. La plupart sont déscolarisés, certains bataillent avec leurs addictions, d'autres ont déjà effectué plusieurs séjours en hôpitaux psychiatriques. «Ils ont 15 ou 16 ans, et on leur fait déjà comprendre qu'il n'y a de place pour eux nulle part», se désole Xavier Velly, directeur du Dispositif d'accueil diversifié (DAD) de l'association Sauvegarde de l'enfance du Finistère (ADSEA 29).

Ces ados pour lesquels l'Aide sociale à l'enfance (ASE) ne parvient pas à trouver de structure ou de famille d'accueil adaptée seraient environ 6.000 en France, selon l'association Oser. Cela représente 2% des enfants suivis par les services de protection de l'enfance des conseils départementaux.

Pour ces jeunes, le risque que ces grandes difficultés sociales ouvrent la porte à la délinquance demeure important. Certains sont déjà suivis par des juges des enfants pour des délits. Xavier Velly et son équipe tentent d'ouvrir une nouvelle voie pour aider ces adolescents à reprendre pied. Une voie qui tient en trois mots: séjour de rupture.

Couper les liens

Ces séjours nés dans les années 1990 reposent sur un postulat: parfois, il est nécessaire de couper brutalement tous les liens, de partir loin pour prendre le temps de réfléchir et de se retrouver. Les raisons de leur fuite sont variées: une dette liée au trafic de drogue, un réseau de prostitution qui les surveille, de mauvaises fréquentations qui les rattrapent dès qu'ils tentent de s'en sortir. L'équipe du DAD, basée à Quimper, organise pour eux des séjours de rupture, sur la base du volontariat. Une vingtaine de jeunes partent chaque année pour des séjours de six mois au sein de trois pays: le Sénégal, le Maroc et l'Espagne.

S'ils peuvent être jusqu'à six à se retrouver dans la même ville en séjour de rupture, tout est fait pour qu'ils ne puissent pas se croiser.

Au Maroc, c'est dans la ville de Taroudant, une cité ancienne entourée de murailles et chargée d'histoire, que les adolescents sont accueillis. L'association marocaine Ahlan, partenaire du DAD et de la Sauvegarde de l'enfance du Finistère, est installée dans l'une des innombrables ruelles de la médina. Rachid Birouk, directeur, et Maryam Amazzal, cheffe de service, reçoivent dans le grand salon de l'association. Sur place, ce sont eux qui s'occupent des adolescents, en lien avec leurs collègues français installés à Quimper.

Maryam Amazzal assure la coordination du dispositif. | Rozenn Le Berre

«Tu fais un très grand pas»

L'une des quatre ados accueillis en ce moment pousse quelques soupirs sur les canapés du salon: un exercice d'anglais lui résiste. Imane[1] est arrivée depuis un mois. La Roubaisienne de 14 ans a choisi de venir ici car, sinon, elle «n'arrête pas de faire des bêtises avec [ses] copines». Son sourire timide camoufle mal toutes les épreuves traversées. Ici, elle réalise un stage dans une école de coiffure. «Les mèches, les colorations, tout ça, j'aime bien.»

Seule difficulté, quand elle voit les élèves et les formateurs essuyer le rasoir sur leur avant-bras pour en enlever la mousse. «Ça me fait trop penser à ce que je faisais quand j'avais des problèmes», dit-elle pudiquement. Le chemin sera long pour se reconstruire, mais elle pose ici les premiers jalons. «C'est un très grand pas que tu fais en étant ici», lui assure Xavier Velly.

Xavier Velly échange avec une jeune sur son lieu de stage. | Rozenn Le Berre

Comme tous les jeunes accueillis ici, Imane est hébergée en famille d'accueil et rythme ses journées par des stages et du soutien scolaire. Au quotidien, elle ne fréquente que des Marocains. Seul lien avec la France: les adolescents peuvent passer un appel hebdomadaire à leur famille et à leurs éducateurs de Quimper. Le reste du temps, le téléphone leur est interdit et la connexion internet restreinte à une trentaine de minutes par semaine. Il faut cela pour que la rupture se crée et commence à porter ses fruits.

Dans sa bulle

Imane ignore tout des autres jeunes français accueillis par Ahlan. S'ils peuvent être jusqu'à six à se retrouver simultanément dans la même ville en séjour de rupture, tout est fait pour qu'ils ne puissent pas se croiser. «C'est l'expérience», explique Maryam Amazzal. «À chaque fois que les jeunes se sont croisés, ça a été très dur à gérer.» Car lorsqu'ils se retrouvent, ils retombent facilement dans les problèmes qu'ils ont tenté de fuir en venant ici. «Celui qui s'engage est perturbé par celui qui n'est pas engagé», précise Rachid Birouk.

Des jeunes, en bande, ont ainsi commis des actes de délinquance dans la ville. Ahlan veille donc à ce que chaque jeune soit «dans sa bulle». Concrètement, cette fragile bulle tient aussi grâce aux slaloms en moto de El Habib, éducateur, qui prend toujours des itinéraires différents lorsqu'il conduit les jeunes et veille à ne jamais passer devant les lieux de stage ou d'habitation des uns et des autres.

«Une fois, une maman m'appelle et me dit: “Qu'est-ce que vous avez fait avec mon fils?”»
Maryam Amazzal, cheffe de service

Imane ne sait donc pas qu'à quelques pas de son école de coiffure, Loeiza[1], elle, vient de retirer sa blouse noire flanquée du logo du café Ashraf dans lequel elle fait son stage en cuisine. «Ça se passe très très bien ici», annonce la jeune fille de 17 ans avec un large sourire. Elle précise: «Il fallait que je parte pour réaliser mon projet, parce que j'avais perdu confiance en moi. Ici, je la retrouve.» Elle est hébergée chez Aziza Skiri, une dame lumineuse, aussi accueillante que sa maison. La mère de famille l'affirme sans détour tout en inondant la table de boissons et sucreries: elle traite Loeiza «comme si c'était [sa] propre fille».

Loeiza reçoit les équipes du DAD et du DSR «chez elle», dans la famille où elle est accueillie. | Rozenn Le Berre

Dans une maison plus éloignée de la médina, Kylian[1] rentre lui aussi chez lui après sa journée de stage en atelier automobile. Comme d'habitude, il s'est arrêté à l'épicerie. Chaque soir, il fabrique des babouches en discutant avec Mohamed, épicier et cordonnier à ses heures. Parfois, c'est même Kylian qui garde la boutique quand Mohamed doit faire une course. Et quand Kylian rentre, il suffit de quelques minutes pour que sa mère d'accueil, Hayat El-Mehyry, dresse la table pour lui.

Chez lui, Kylian ne mangeait plus en famille. Il passait parfois plusieurs journées sans dormir, dehors. Pour faire quoi? «Rien du tout. Traîner, c'est tout.» Il n'allait plus en cours. «Il est très gentil, on n'a aucun problème avec lui», sourit Hayat en le couvant du regard. Quand elle descend du taxi avec les courses, Kylian se précipite pour l'aider. Un ado exemplaire qui semble bien loin de ce que son «dossier» annonçait. Ici, c'est une tout autre personne.

Un cas loin d'être isolé. «Une fois, une maman m'appelle et me dit: “Qu'est-ce que vous avez fait avec mon fils?”», explique Maryam Amazzal. Avant son départ, mère et fils ne se parlaient plus. Au retour de son séjour, la mère avait trouvé son adolescent transformé.

Page blanche

C'est là tout l'intérêt des séjours de rupture: arriver dans un nouveau pays avec une page blanche. Pour eux qui sont en général «connus par tous les services», c'est une chance à saisir. Rachid et Maryam s'étonnent souvent: même si tout n'est évidemment pas simple, le décalage est immense entre ce qu'ils savent des jeunes avant leur arrivée et ce qui se joue sur place. «Je me demande toujours: “Est-ce que c'est juste parce qu'il a une opportunité d'être quelqu'un d'autre et que personne ne connait son passé qu'il est différent, ou est-ce qu'au retour il va changer dans la durée?”», interroge Maryam.

En attendant, ils goûtent à une vie enfin douce, dans un milieu culturel totalement nouveau, entouré d'une famille qui prend soin d'eux. L'occasion aussi de découvrir différents métiers: garagiste, jardinière, cuisinier ou serveuse. Pour trouver des patrons prêts à accueillir ces jeunes en stage, Myriam a sillonné la ville. Avec un critère principal: «Il faut que le patron ait la fibre sociale, sinon ça ne passe pas.»

Au retour, certains s'engagent dans une formation, reprennent goût à des activités.

Pour les familles d'accueil, c'est pareil: certaines ont dû affronter les cris, les fugues, un feu de matelas dans une chambre calfeutrée. Mais la plupart du temps, lorsque l'adolescent trouve ses marques, tout devient calme. «Pour nous, c'est important d'accueillir et d'aider ces jeunes», précise Hayat El-Mehyry. «Pour mes enfants, c'est aussi intéressant de comprendre que certains jeunes ont eu une vie plus difficile que la leur.»

Kylian s'entretient avec El Habib, son éducateur. | Rozenn Le Berre

Au retour, certains s'engagent dans une formation, reprennent goût à des activités. D'autres basculent à nouveau dans les réseaux qu'ils ont tenté de fuir. Une donnée qui n'entache pas l'optimisme de Xavier Velly: «On ne change pas tous les jeunes du tout au tout en six mois. Pour certains, c'est une graine qui a été semée et qui portera peut-être ses fruits dans cinq ou dix ans. Ils ont un bien-être, un apaisement, sans que cela se traduise directement par une réussite sociale.» Quelques-uns choisissent de ne jamais rentrer en France. Ils ont trouvé, sur place, ce qui leur manquait dans leur pays d'origine: des amis, une famille ou un métier. Une place à eux.

1 — Les prénoms des mineurs ont été modifiés. a, b, c

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