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Pourquoi la droite américaine a peur des drag queens

Temps de lecture : 5 min

Un programme de lecture pour enfants animé par des drag queens s'est retrouvé au cœur de la guerre culturelle qui fait rage aux États-Unis.

Une drag queen se produit lors des célébrations du mois des fiertés le 25 juin 2022 à Raleigh, en Caroline du Nord. | Allison Joyce / AFP
Une drag queen se produit lors des célébrations du mois des fiertés le 25 juin 2022 à Raleigh, en Caroline du Nord. | Allison Joyce / AFP

Les militants du groupe d'extrême droite Proud Boys se sont faits connaître aux États-Unis pour leurs contre-manifestations anti-Black Lives Matter et leur présence lors de l'assaut du Capitole le 6 janvier 2021. Mais ces derniers temps, ils se sont trouvé une autre mission: lutter contre les drag queens.

En juin dernier, pendant le mois des fiertés LGBT, ils ont perturbé plusieurs spectacles de drag queens près de San Francisco, dans l'Indiana, ou encore le Nevada. Pour les Proud Boys, les activités de lecture pour enfants animées par des drag queens dans certaines bibliothèques municipales sont du lavage de cerveau pro-LGBT orchestré par de potentiels pédophiles.

C'est aussi ce que pensent de nombreux parents et militants conservateurs qui protestent régulièrement contre ces événements avec des pancartes comme «stop à la sexualisation des enfants». Les tensions sont telles qu'au Texas, des militants de gauche armés ont récemment dû défendre l'entrée d'un restaurant où se produisait une drag queen. La veille, le propriétaire de l'établissement avait pourtant précisé que le spectacle de Trisha Delish ne serait pas érotique.

Endoctrinement de masse

Pendant longtemps, les drag queens n'étaient pas des cibles privilégiées de la droite américaine. L'association Drag Queen Story Hour, qui organise des séances de lecture dans les bibliothèques, existe depuis 2015 et a une trentaine de branches dans le pays, même dans les États conservateurs. Les drag queens qui y participent adaptent leur style à l'âge du public et se présentent comme «des clowns, mais en plus jolies», qui diffusent des messages sur le respect de la différence et la célébration de l'expression personnelle. Elles lisent des classiques de la littérature pour enfants et parfois des livres qui expliquent que les garçons aussi peuvent aimer les sirènes et les princesses.

Or depuis 2020, des politiciens comme le gouverneur de Floride Ron de Santis combattent farouchement ce qu'ils appellent l'idéologie du genre, notamment à l'école. À partir de quelques rares exemples de profs qui veulent enseigner les concepts de transidentité à des enfants de 5 ans, De Santis et ses camarades trumpistes dénoncent un endoctrinement de masse menaçant tous les petits Américains.

Pour le gouverneur de Floride, qui joue sa réélection en novembre et a des ambitions présidentielles, il s'agit aussi d'une stratégie pour mobiliser un électorat galvanisé par ces sujets. Le message est également relayé par des associations comme Moms for Liberty («mamans pour la liberté»), qui a désormais près de 100.000 membres déterminées à lutter contre la rhétorique antiraciste et pro-LGBT à destination des enfants.

Après la diffusion sur les réseaux sociaux de vidéos de drag queens ayant dansé de façon suggestive devant des enfants dans des bars, De Santis a dit qu'il songeait à envoyer les services sociaux enquêter sur les parents qui emmènent leurs familles à ce genre de spectacle. De même, l'élue de Géorgie Marjorie Taylor Greene déclarait en juin qu'elle ferait une proposition de loi pour que les enfants ne puissent pas assister à des spectacles de drag queens. Des élus locaux du Texas et de l'Arizona ont aussi évoqué des projets similaires.

Spectacles érotiques dangereux

À l'origine, cette panique est une réaction à l'augmentation du nombre de jeunes qui s'identifient comme trans, ainsi qu'au nouveau mouvement radical de déconstruction de la binarité de genre. Des militants conservateurs populaires sur Twitter (notamment le compte «Libs of Tik Tok») sélectionnent les exemples les plus absurdes de ces nouvelles tendances sur les réseaux sociaux (par exemple, une TikTokeuse qui explique comment utiliser des néo-pronoms comme «ey/em» ou «glim/glims») pour donner l'impression qu'une sorte de dictature de la non-binarité approche.

À partir de là, le rejet s'est étendu à tout ce qui est lié aux questions LGBT. En 2022, Ron De Santis a fait adopter une loi limitant les discussions sur l'orientation sexuelle et l'identité de genre à l'école primaire. Et depuis deux ans, de nombreux parents et élus locaux demandent l'interdiction de livres avec des thèmes sur l'homosexualité, étant même prêts à couper les fonds des bibliothèques municipales qui refusent de censurer des ouvrages, comme c'est actuellement le cas à Jamestown dans le Michigan.

Un des principaux architectes de cette panique est le militant conservateur Christopher Rufo, qui a inspiré plusieurs lois contre la «théorie critique de la race» à l'école en 2021, et a depuis étendu sa campagne. Cette année, il a suggéré d'attiser la peur contre les drag queens en les nommant autrement: «Les conservateurs devraient commencer à utiliser le terme “stripteaseuse trans” au lieu de “drag queen”. Ça a une connotation plus choquante et ça permet de faire glisser le débat vers la sexualisation», écrivait-il sur Twitter.

Peu importe que les drag queens soient en grande majorité des hommes gay et pas des femmes trans, et qu'ils ne fassent pas de striptease: le but est de donner l'impression qu'il s'agit de spectacles érotiques dangereux.

Paradoxalement, ces tensions arrivent au moment où les drag queens étaient devenues plus aseptisées, présentes bien au-delà des bars gays, que ce soit dans des fêtes d'entreprise ou divers festivals. Mais une partie de la droite américaine n'a pas digéré cette évolution. Pour certains, le fait que des drag queens puissent être invitées à lire dans des bibliothèques ou des écoles publiques (comme c'est le cas à New York) est le signe que la civilisation occidentale judéo-chrétienne est en danger.

«Moins de drag queens, plus de Chuck Norris»

En 2019, Sohrab Ahmari, un jeune intellectuel phare de la nouvelle droite américaine, s'était ému d'une de ces séances de lecture pour enfants et avait écrit un article appelant à «se battre dans la guerre culturelle pour vaincre l'ennemi». Son indignation avait lancé un débat au sein de la droite, entre ceux qui pensent qu'il faut défendre les valeurs traditionnelles dans un cadre démocratique et ceux qui pensent que la menace progressiste «woke» est telle qu'une certaine forme de réaction autoritaire est nécessaire. Les intellectuels du deuxième camp comme Ahmari sont admirateurs de Viktor Orbán, le président de Hongrie qui justement, n'hésite pas à restreindre les libertés individuelles pour combattre certaines idées, interdisant par exemple les études de genre à l'université.

Invité à une conférence conservatrice au Texas en août dernier, en présence de plusieurs sénateurs et gouverneurs républicains, Orbán avait justement parlé des menaces que les progressistes faisaient peser sur la «civilisation occidentale» et présenté son pays comme un exemple de riposte possible: «Mon gouvernement défend l'ordre sans compromis. Nous avons décidé que nous n'avons pas besoin de plus de genres, nous avons besoins de plus de militaires. Moins de drag queens, plus de Chuck Norris», avait-il dit, faisant référence à l'acteur américain de films d'arts martiaux.

Malgré elles, les drag queens se retrouvent donc embarquées dans un conflit où elles représentent la décadence des sociétés occidentales, devenant ainsi des cibles potentielles d'insultes et de violence dans la guerre culturelle qui divise les États-Unis.

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