Culture

Festival de Venise 2022, résilience et fragments d'une Mostra

Temps de lecture : 6 min

​Aperçus de belles rencontres au hasard de la programmation de la soixante-dix-neuvième édition (31 août-10 septembre) du festival né il y a quatre-vingt-dix ans.​

Nathalie Boutefeu en Sophie Tolstoï dans Un couple de Frederick Wiseman. | Météore Films
Nathalie Boutefeu en Sophie Tolstoï dans Un couple de Frederick Wiseman. | Météore Films

À 90 ans, le doyen des festivals de cinéma affiche sur les rives de la lagune une santé que ni son passé récent, ni les incantations funèbres quant à l'avenir du cinéma ressassées ad nauseam par les propagandistes du tout-en-ligne n'aurait laissé présager.

La vieille Mostra a vécu au tournant des années 2000-2010 une crise qui a failli avoir sa peau, victime d'une concurrence étrangère (le Festival de Toronto, aux mêmes dates et alors en plein essor), une concurrence intérieure (le Festival de Rome, machine de communication démagogique de politiciens aux poches très bien remplies), la marginalisation dans son propre pays de ce que le cinéma y inventait de plus intéressant, le désintérêt des puissances publiques et des médias.

Depuis, Toronto a perdu de sa superbe, lui-même durement concurrencé en Amérique du Nord par les festivals de Telluride et de New York, et la manifestation romaine est en pleine déconfiture –une nouvelle direction trouvera peut-être une issue.

L'inoxydable et toujours souriant directeur de la Mostra, Alberto Barbera, qui en a repris les rênes depuis 2011, a mis en œuvre sans états d'âme une martingale privilégiant explicitement ce qui pouvait encore intéresser les télés et les réseaux: des stars hollywoodiennes dont bon nombre mis dans la lumière par des séries et TikTok, et une bonne dose de nationalisme italien.

Autour de ces deux piliers efficaces à défaut de susciter une adhésion sans réserve pour qui se soucie surtout de cinéma et de diversité, le festival convie des réalisations extraordinairement hétérogènes, où il serait bien hasardeux de prétendre repérer une ligne directrice.

Dérive dans cet archipel, sans souci d'une impossible exhaustivité ni considération particulière pour le star system ou les «grands sujets», qui mobilisent trop unilatéralement tant de commentaires.

Présence documentaire

Une tendance, pourtant: la présence inhabituelle dans les grandes manifestations généralistes de documentaires, y compris en compétition.

Nan Golding dans le film de Laura Poitras. | Biennale de Venezia

Parmi ceux-ci, on retiendra surtout All the Beauty and the Bloodshead, de l'Américaine Laura Poitras, devenue une figure majeure du genre depuis son mémorable Citizen Four consacré au lanceur d'alerte Edward Snowden.

Son nouveau film est construit autour de la photographe Nan Goldin, avec davantage de recherche dans la composition de ce portrait qui évoque selon un cheminement intelligemment non linéaire l'enfance et l'environnement familial toxique de l'artiste, sa carrière sur la crête des mouvements de l'underground new-yorkais, son engagement aux côtés des victimes du sida, la qualité de son regard sur les marginaux de la société américaine.

Tissé comme un fil rouge dans cette complexe et vibrante tapisserie, la lutte infatigable de la photographe contre la famille Sackler, propriétaire du géant pharmaceutique responsable avec son médicament OxyContin de 400.000 morts américains mais donateur majeur des grands musées (dont la plupart de ceux qui possèdent des œuvres de Nan Goldin dans leurs collections) renforce la puissance de cette authentique proposition de cinéma.

On n'en dira pas autant d'A Compasionate Spy de Steve James, dont tout l'intérêt tient à son sujet, et aux archives le concernant. Mais quel sujet!

La description méthodique de la manière dont un jeune physicien ayant participé à la fabrication de la première bombe atomique, Ted Hall, décida d'en donner la formule aux Soviétiques, n'apporte rien à l'art du film, mais constitue un récit journalistique de première intensité.

Alors que le cinéma mobilise ses puissances avec la nouvelle proposition de Sergei Loznitsa, qui réussit l'étonnant tour de force de présenter trois films dans trois grands festivals en un an, après Mr. Landsbergis à Amsterdam et Histoire naturelle de la destruction à Cannes.

The Kiev Trial de Sergei Loznitsa. | Atom and Void

Montage d'archives tournées en 1941 et 1946, The Kiev Trial apparaît comme une nouvelle pièce de l'immense puzzle de réflexion historique et politique qu'élabore le cinéaste ukrainien, pièce contiguë à Babi Yar: contexte, film majeur attendu en salles le 14 septembre. Est-il besoin de souligner que ce montage des archives liées au procès des bourreaux nazis de l'Ukraine durant la Deuxième Guerre mondiale résonne aussi avec le présent?

Une femme au jardin, deux femmes au tribunal

Un autre documentariste était présent à Venise, le plus respecté de tous, nul autre que le grand Frederick Wiseman. Mais pour un film de fiction, Un couple, modeste et lumineuse mise en image de fragments du journal de Sophia Tolstoï, interprétée par Nathalie Boutefeu, coautrice du scénario avec le réalisateur.

Dans le décor sublime du jardin La Boulaye, la beauté, la tristesse, la violence, les ambivalences conscientes de cette femme si douée, écrasée par la stature de son génie de mari, et circulant entre révolte, dévotion et fatalisme est bien davantage qu'une évocation littéraire.

En à peine plus d'une heure, Un couple se révèle une méditation profonde et délicate sur les formes d'attachement, les ressorts complexes d'une soumission à laquelle les femmes surtout auront eu, ont encore affaire. Et pas seulement les femmes, même si d'abord elles.

Guslagie Malanda dans Saint Omer d'Alice Diop. | Les Films du Losange

Délicatesse et complexité, extrême violence et réalité historique irriguent le film peut-être le plus important découvert à la Mostra, Saint Omer d'Alice Diop, et à nouveau centré sur deux femmes.

Première fiction de la réalisatrice de Nous, cette évocation du procès d'une mère ayant tué son bébé et auquel assiste une autre jeune femme, toutes deux d'origine sénégalaise, dans le Nord de la France, est un bouleversant labyrinthe d'interrogations et d'émotions, dont on attend avec une particulière impatience la sortie en salles, prévue le 23 novembre.

D'Italie, d'Irlande, du Japon, d'Iran...

S'ils atteignent eux aussi nos grand écrans, il sera temps alors d'en dire plus de L'immensità, bonne surprise signée Emanuele Crialese sur le machisme version Italie années 1960, de l'Irlandais The Banshees of Inisherin de Martin McDonagh, paradoxal buddy movie insulaire et un peu gore, comme de l'étonnant Love Life du Japonais Kôji Fukada, mélodrame d'un couple confronté à une tragédie, et qui réussit chacune de ses scènes quand on n'aurait pas parié un yen sur son pitch.

Mais il importe de mentionner encore au moins trois films, pour la multiplicité des manières de filmer qu'ils matérialisent, tout autant que pour leur qualité.

Le festival a été l'occasion, ô combien légitime et nécessaire, de dénoncer l'emprisonnement récent de trois cinéastes par le régime iranien. Parmi eux, le plus célèbre, Jafar Panahi, présentait No Bears, montré en fin de festival et dont on attend une prochaine opportunité pour le découvrir.

Navid Mohammadzadeh dans Beyond the Wall de Vahid Jalilvand. | Biennale de Venezia

Mais, au fil des différentes sections, la sélection offrait aussi de rencontrer trois autres films de cette origine, dont l'impressionnant Beyond the Wall de Vahid Jalilvand. Aux confins du réalisme social et du fantastique, cette fable kafkaïenne et violente est une évocation sans demi-mesure de la dureté des existences dans le pays.

Un western classique et un film noir furieux et foudroyant

Tout autre chose, mais ce «tout autre chose» dit, en ce cas pour le meilleur, la multiplicité des propositions vénitiennes: Dead for a Dollar du vétéran Walter Hill. C'est un western, un bon, un vrai.

Rachel Brosnahan, Christoph Waltz, Warren Burke: la chevauchée, plurielle et classique, de Dead for a Dollar de Walter Hill. | Biennale de Venezia

S'il est dédié à Budd Boetticher, il pourrait l'être à Ford, à Walsh, à Peckinpah, à Leone, à Eastwood… Film d'aujourd'hui, il assume notamment par la multiplicité des points de vue, qu'il ne cesse de recombiner, une narration à la fois décontractée, amusée et pourtant amoureuse des canons du genre.

Enfin, une merveille un peu à part, qui, pour n'être pas en compétition alors qu'il dure plus de trois heures, se retrouve exclu de l'agenda de beaucoup de festivaliers.

When the Waves Are Gone est une nouvelle merveille signée du grand cinéaste philippin Lav Diaz, six ans après l'extraordinaire La femme qui est partie, qui lui avait valu un Lion d'or à Venise.

John Lloyd Cruz et Shamaine Centenera-Buencamino dans le somptueux et furieux When the Waves Are Gone de Lav Diaz. | Biennale de Venezia

Film noir et poème visuel, c'est aussi un terrible cri de rage contre les assassinats de masse perpétrés par le dictateur Duterte sous prétexte de lutte contre la drogue. Hanté par la folie, la violence, le désespoir, il explore avec un alliage tranchant et d'une douceur surnaturelle les ressources de la mise en scène pour mieux donner à ressentir la tragédie d'un pays, et des humains qui tentent d'y vivre.

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