Égalités / Société

Et si la bisexualité était la clef d'une sexualité féminine épanouie?

Temps de lecture : 6 min

Dans son ouvrage «Vivre fluide–Quand les femmes s'émancipent de l'hétérosexualité», Mathilde Ramadier analyse en quoi la bisexualité peut être, aujourd'hui plus que jamais, un puissant vecteur d'affirmation de soi et d'ouverture vers l'autre.

Se découvrir fluide, c'est abolir le clivage, le «ou bien, ou bien», pour s'ouvrir à ce qui peut, toujours, advenir autrement. | Roman Khripkov via Unsplash
Se découvrir fluide, c'est abolir le clivage, le «ou bien, ou bien», pour s'ouvrir à ce qui peut, toujours, advenir autrement. | Roman Khripkov via Unsplash

Vivre fluide–Quand les femmes s'émancipent de l'hétérosexualité est un livre-enquête intime et riche. L'autrice Mathilde Ramadier nous fait voyager sur le vaste continent de la bisexualité féminine, de l'Antiquité à la pop culture. Avec sincérité et une belle plume, elle mêle sa voix à celles d'une cinquantaine de femmes.

En s'appuyant sur son vécu personnel, Mathilde Ramadier fait le constat suivant: au sein de la galaxie LGBT+, le B de la bisexualité est une lettre singulièrement ignorée. Pourtant, selon de récentes études, plus de la moitié des femmes ont déjà éprouvé du désir pour d'autres femmes. Et si se dessinait là un nouvel horizon pour le féminisme?

Vivre fluide–Quand les femmes s'émancipent de l'hétérosexualité est paru le 8 septembre 2022 aux éditions du Faubourg. Nous en publions ici deux extraits.

J'ai rencontré Claire lorsque j'ai débarqué dans ce lycée où je ne connaissais personne. Le premier jour, nous nous sommes repérées dans la cour, comme le font deux adolescentes: connexion de regards cernés de khôl, repérage de codes esthétiques (cheveux teints) ou symboliques (carton à dessin) communs, échange de sourires maladroits et nous voilà assises l'une à côté de l'autre pour la première heure de cours de mathématiques, au fond de la salle, ratatinées contre le radiateur.

Claire est bonne élève, moi aussi. Fayoter au premier rang ne nous intéresse pas, traîner avec les cancres non plus. Nous faisons un peu bande à part, comme si personne ne nous comprenait vraiment. Nous sommes des premières de la classe en quête d'une fibre rebelle. Bref, nous sommes des ados.

Après quelques semaines, je me coupe les cheveux court pour être coiffée comme elle. Nous découvrons les goûts de l'autre et jouons avec le mimétisme. Puis nous parlons de sexe, en échangeant sans fard sur nos désirs, en jouant à la surenchère sur ce qu'on aimerait essayer. Elle a un copain avec qui elle s'ennuie (déjà). La vie est longue, quand on a 14 ans! Un gobelet de café à la main, nous parlons de tout cela dans les couloirs du lycée, dans un coin de la cour, sur une marche d'escalier. Puis dans un lit.

Cela nous arrivera de temps en temps, très discrètement, sans que ce soit enfoui dans un profond et lourd secret. Sans que les parents soient au courant, bien sûr, mais sans la crainte d'être découvertes puis reniées.

Quelques complices triés sur le volet sont au courant, sans qu'on s'en inquiète outre mesure, sans qu'on leur livre les détails, sans qu'on se touche devant eux, sans qu'on en fasse la publicité. Il n'y a pas vraiment de sentiment amoureux entre nous mais une amitié augmentée, une complicité décuplée, «et plus si…». Des moments de joie et d'exploration, sans volonté d'engagement. On ne forme pas un couple mais un duo formateur, comme on en voit beaucoup dans cette période de transition par excellence, de lisière entre l'enfance et l'âge adulte.

Je mesure la chance que j'ai eue de pouvoir vivre ces premières expériences avec autant de naturel et de liberté, sans être stigmatisée. J'ai tout de suite su que ce qui m'arrivait n'était ni un hasard ni un accident. Je n'ai pas pour autant pensé une seule fois que j'étais lesbienne. Je tournais autour de ce pivot, qui me permettait de trouver le parfait équilibre.

Le passage à l'acte était pour moi la confirmation évidente de ce que j'avais toujours ressenti: je pouvais être physiquement attirée tantôt par un garçon, tantôt par une fille. J'avais envie des deux, presque indistinctement. C'est pour cela que, dans mon cas, je continue de parler de bisexualité sans utiliser le terme de pansexualité, même si ce dernier me paraît plus intéressant –j'y reviendrai.

Pour moi, les hommes étaient là pour certaines situations, certaines relations physiques, amicales et (ou) amoureuses. Idem pour les femmes. Les types d'attirance impliqués ne se situaient pas sur le même plan –et cette distinction s'est poursuivie à l'âge adulte. Bisexuelle, mais plutôt hétérosentimentale, dirais-je. Attirée par les deux genres en matière de désir, mais amoureuse d'un seul. Je me suis pourtant toujours gardé le loisir de déplacer les curseurs comme je le voulais, quand je le voulais, au gré des expériences et de mon cheminement solitaire.

C'est ainsi que je vis ma bisexualité, qu'elle soit psychique, ancrée dans un état d'esprit, une pratique, ou revendiquée dans ma personnalité, c'est selon. Mais il y a mille autres façons de le faire. Je ne compte pas livrer ici de recette et encore moins de définition unique, de représentation dogmatique. Je souhaite explorer ce qui fait la richesse de cette orientation lorsqu'on la sent poindre en soi, afin d'informer celles (et ceux) qui se poseraient ces questions, à tout âge de la vie.

Se découvrir fluide, c'est abolir
le clivage, le «ou bien, ou bien», pour s'ouvrir à ce qui peut, toujours, advenir autrement. C'est réduire la part d'étrangeté dans le rapport aux autres.

J'ai donc enquêté sur ce que l'histoire, la philosophie, la mythologie, les symboles, la psychologie, la sociologie, les histoires individuelles d'hier et d'aujourd'hui nous en disent, de l'Antiquité à la quatrième vague du féminisme, en passant par les études de genre et les études gays et lesbiennes. J'ai voulu analyser en quoi la bisexualité peut être, aujourd'hui plus que jamais, un puissant vecteur d'affirmation de soi, d'ouverture vers l'autre –et non le signe d'une indétermination tiède, un hiatus dans l'histoire (récente, nous le verrons!) de la sexualité féminine.

[...]

J'ai raconté au début de ce livre la façon dont, je crois, est né chez moi le désir, aussi loin que mon souvenir puisse me mener. À vrai dire, je ne sais dans quels moments de découverte il a commencé, où il a pris racine, de même que je ne peux prédire s'il restera pour toujours tel qu'il est. Je ne saurais dire comment le découvrir autrement qu'en étant à l'écoute de ce qui change en soi, des frissons qui nous parcourent, des émotions qui font qu'on cesse toute activité en croisant le regard de quelqu'un, même un tout petit instant, furtivement, au coin d'une rue. La rencontre avec autrui nous enrichit, nous change, nous pousse à nous demander où s'arrête ce qui fait que nous sommes nous-mêmes.

Où se trace la frontière entre l'autre et moi? Et où commence l'autre en moi? Être fluide, c'est diluer cette surface de séparation. C'est accepter de rencontrer l'autre à l'intérieur de soi, puisque c'est se poser la question de ce qu'on désire chez l'autre, qui serait à la fois semblable et différent de nous. Se découvrir fluide, c'est embrasser l'altérité au creux de soi et la mêmeté chez l'autre, aussi lointain de nous soit-il.

Se découvrir fluide, c'est abolir le clivage, le «ou bien, ou bien», pour s'ouvrir à ce qui peut, toujours, advenir autrement. C'est réduire la part d'étrangeté dans le rapport aux autres.

Quand elle jette un regard sur son passé adolescent, Carolin Emcke se demande si elle se rendait déjà compte qu'elle désirait autrement. Ayant grandi dans un village où la possibilité d'aimer des filles n'en était pas vraiment une, elle décrypte les mille ruses du désir, à commencer par le sien, et déplore, entre autres, que rien n'ait été dit au sujet du plaisir dans les cours d'éducation sexuelle à l'école.

«Eût-il été possible de découvrir ma propre soif tout en découvrant que cette soif était légèrement différente du désir des autres? Plus incertain encore: le désir, comment le découvre-t-on? L'envie a-t-elle un noyau, un cœur qui vibre de s'exprimer, qui cherche une forme? Est-ce que le désir se forme, se cristallise, se concrétise, son appétit se précise-t-il en fonction de ce que nous vivons, le désir se forme-t-il d'abord à l'intérieur de l'expérience, par le biais de l'expérience, l'imagination a-t-elle besoin de connaître les potentialités, ou se nourrit-elle d'elle-même?1»

Je crois que l'imagination se nourrit de tout. Elle s'enrichit chaque jour un peu plus de notre expérience directe du monde et, par ricochet, de nos mondes intérieurs qui s'embrasent et se réorganisent. L'imagination met le désir au travail. Qu'il nous pousse à l'exil, qu'il nous fasse éternellement revenir sur nos pas ou prendre des chemins de traverse, le désir est la première étape de la volonté.

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