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Élections générales italiennes: la coalition des droites dans un fauteuil?

Temps de lecture : 6 min

Les Italiens sont de nouveau appelés aux urnes le 25 septembre prochain, pour une élection qui pourrait consacrer le retour en force d'une coalition des partis de droite et d'extrême droite vieille de bientôt trente ans.

Giorgia Meloni a réunifié l'essentiel de l'ancienne Alliance nationale. | Vincenzo Pinto / AFP
Giorgia Meloni a réunifié l'essentiel de l'ancienne Alliance nationale. | Vincenzo Pinto / AFP

Il y a plusieurs grilles de lecture pour comprendre un événement politique, en particulier quand il s'agit d'une élection nationale en temps de crise. Le 25 septembre, l'Italie doit voter pour élire ses sénateurs et députés, et l'Europe ne devrait pas découvrir de surprise dans les résultats à venir. Ils devraient peu ou prou être à l'image du système partisan qu'elle a connu du mitan des années 1995 au début des années 2010.

Ce qui peut changer, ce sont les conséquences de ces élections générales sur les relations entre partenaires européens. Les attentes des Italiens sont en effet liées à la gouvernabilité de leur pays, aux personnalités qu'ils souhaitent voir à la tête de leur pays, au rapport que nation et Europe entretiennent et à leurs interrogations sur l'identité italienne dans une zone méditerranéenne en ébullition et une Europe au bord de la guerre.

Forza la crise!

Comme beaucoup de pays d'Europe, l'Italie vient de vivre une décennie de turbulences économiques, sociales et politiques. Ces événements ont provoqué l'émergence ou l'envol de forces politiques nouvelles et précipité la disparition de figures marquantes de la vie politique.

Les années dominées par la présidence de Silvio Berlusconi ont été marquées par une stagnation économique qui a notamment fragilisé les plus jeunes. La chute du cabinet Berlusconi et la constitution du gouvernement Monti (2011-2013) avaient presque été accueillies avec soulagement à cet égard, avant que les conséquences sociales des mesures du nouveau gouvernement ne favorisent l'ascension du Mouvement 5 étoiles (M5S) et l'essor de la Ligue du Nord (Lega). Mais cette parenthèse laissant la Lega et le M5S dominer momentanément les élections et s'allier au pouvoir semble en voie de se refermer.

Silvio Berlusconi a mené un raid gagnant en 1994: il s'est comporté comme un repreneur d'entreprises.

Les familles politiques qui s'affrontent sont, sinon les mêmes, du moins sensiblement identiques à celles qui ont vu le jour entre 1990 et 1994. Il y a trente ans, les deux grands partis de gouvernement qu'étaient le Parti socialiste italien (PSI) de Bettino Craxi et la Démocratie chrétienne (DC) disparaissaient de la vie politique, happés par les affaires et sombrant dans les limbes des instructions judiciaires et de procès en série.

Capitalisant sur des décennies d'une construction politique patiente, le Parti communiste italien (PCI) et les néofascistes du Mouvement social italien (MSI) étaient alors vierges de tout scandale et dotés d'un encadrement et d'un savoir-faire politique avéré. Silvio Berlusconi (Forza Italia) a quant à lui mené un raid gagnant en 1994, se comportant comme s'il reprenait une entreprise. Il a récupéré des cadres du PSI en nombre, trusté l'espace électoral de l'aile droite de la DC et des petits partis du centre, et s'est allié à deux partis hors système: la très populiste Ligue du Nord en pleine ascension au nord du pays, et le MSI au sud.

Le parti Frères d'Italie (FDI, extrême droite), fondé en 2012 et dont la leader, Giorgia Meloni, est candidate à la présidence du Conseil, correspond à l'ancienne Alliance nationale (AN), née le 27 janvier 1995 et héritière du Mouvement social italien. C'est une famille politique qui a déjà gouverné avec Silvio Berlusconi, été à la présidence de l'Assemblée nationale et occupé le ministère de la Défense –et bien d'autres.

L'UE connaît beaucoup de dirigeants de FDI et personne ne croit aux «fascistes bientôt au pouvoir en Italie». Mais le problème principal vient du changement de contexte en Italie et en Europe.

Danger dans la continuité,
dangers d'un nouveau contexte

La droitisation de l'Italie ne tient plus du sujet de colloque. C'est un processus dont le fruit est l'avance des droites dans les sondages –et, peut-être, le 25 septembre dans les résultats des élections.

Le trio de 1994 n'a pas évolué: la Ligue du Nord s'est nettement essoufflée après s'être agrippée au gouvernement, et FDI a, avec Giorgia Meloni, opéré une percée significative. Quant à Berlusconi, il surnage encore et si ses deux alliés dominent sa formation, c'est bien dans sa résidence romaine que se sont rencontrés les responsables de droite sitôt connue la date de retour aux urnes des Italiens.

Notons que, dans le rapport que l'Italie entretient avec l'histoire du XXe siècle, Berlusconi a cédé aux néofascistes les moyens leur permettant d'instaurer de progressives et pointillistes révisions qui ont modifié le rapport d'une partie de la jeunesse avec l'ère fasciste. Les flots de touristes déferlant à Predappio, dans la région Émilie-Romagne, témoignent du succès d'une patiente politique de redéfinition du passé qui rend obsolète toute dramatisation.

L'essentiel de la direction du Parti démocrate emprunte aujourd'hui à deux traditions politiques: celle de l'ancienne jeune génération du PCI et de l'ancienne aile gauche de la Démocratie chrétienne (DC). Enrico Letta est issu de la DC; son prédecesseur, Nicola Zingaretti, des jeunesses du Parti démocrate de la gauche (PDS), l'héritier du PCI. Depuis trente ans, ces deux familles politiques ont donné à l'Italie et à l'Europe Massimo D'Alema, Walter Veltroni, Romano Prodi et Enrico Letta.

Depuis dix ans, l'euroscepticisme
a fait son apparition en Italie.

Il semble cependant que l'évolution dans le pays soit moins favorable au centre-gauche que chez ses partenaires européens, qui affectionnent ces personnalités de talent. Enrico Letta a assurément la capacité d'agir et de davantage gouverner que Giorgia Meloni, car il maîtrise davantage, et son parti également, les complexes rouages de l'action publique en Europe. Il pâtit néanmoins d'un certain chaos à sa gauche et a été manifestement freiné dans le lancement de sa campagne par les exigences et concurrences de ses possibles petits partenaires, amenés à faire monter les enchères.

Giorgia Meloni est, quant à elle, l'héritière directe du MSI, dont elle fut membre, qui a longtemps vu dans la construction européenne un moyen de préserver l'Italie du communisme, qui a adhéré à la monnaie unique et qui a vu Gianfranco Fini devenir vice-président de la Convention Giscard.

Deux conceptions

Depuis dix ans, l'euroscepticisme a fait son apparition en Italie, ainsi qu'en témoigne l'efflorescence de petites formations ouvertement eurosceptiques couvrant l'ensemble du spectre politique, allant jusqu'à promouvoir un «frexitalia».

L'ex-MSI a esquissé un pas de deux avec le «souverainisme». Gianni Alemanno, l'ancien maire de Rome, ainsi que Francesco Storace, ancien proche du clan Almirante-De Medici, n'avaient-ils pas esquissé les contours d'un souverainisme à l'italienne? Cependant les paradoxes italiens quant à l'UE ont trouvé en chemin l'affirmation nationale des Frères d'Italie, pétrie d'ambiguïtés à l'égard de l'UE.

Ce n'est pas la droite italienne
qui a profondément changé, c'est
son contexte.

Matteo Salvini semble avoir prouvé ses faiblesses stratégiques et idéologiques. Un temps championne de l'ensemble de la droite italienne, la Ligue du Nord retrouve un rôle moins central, redevenu plus septentrional que national et à la remorque, désormais, des Frères d'Italie. Giorgia Meloni invoque souvent l'identité chrétienne, mais ce sont moins les Évangiles qu'elle invoque qu'une posture identitaire, destinée à définir l'italianité dans un contexte de flux migratoires qui se sont intensifiés depuis une décennie. La référence chrétienne est, il faut le dire, largement partagée dans la vie politique italienne –à l'exception de quelques formations.

Avec ces élections, on assiste aussi au début de la fin du moment populiste de la dernière décennie, dont la Ligue du Nord sort comme un joueur qui n'aurait pas su engranger ses gains assez tôt. Giorgia Meloni est cependant bien de la même génération que Matteo Salvini, dans le style, et tranche avec ses prédécesseurs Giorgio Almirante ou Gianfranco Fini. Ce n'est pas la droite italienne qui a profondément changé, c'est son contexte. Giorgia Meloni a réunifié l'essentiel de l'ancienne Alliance nationale, a attiré de nouveaux cadres, et il est aujourd'hui possible qu'elle accède au palais Chigi.

L'Italie se montre soucieuse de la stabilité de ses approvisionnements énergétiques, de celle de la Méditerranée et du continent, et désire récupérer une certaine marge de manœuvre en différents domaines –au moins de façon transitoire. Enrico Letta et Giorgia Meloni, ce sont bien, en la matière, deux façons différentes d'envisager la politique en Italie et la politique de l'Italie.

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