Culture

«Tár»: Cate Blanchett, cheffe d'orchestre brillante à la nature sombre

Temps de lecture : 4 min

Le nouveau film de Todd Field, écrit pour Cate Blanchett et présenté à la Mostra de Venise, offre une complexification bienvenue de la réflexion sur les enjeux de pouvoir et de domination.

La nature sombre de l'héroïne ne se révèle que très lentement à nous, même si Todd Field sème des indices furtifs dès le premier plan. | Capture d'écran Universal Pictures France via YouTube
La nature sombre de l'héroïne ne se révèle que très lentement à nous, même si Todd Field sème des indices furtifs dès le premier plan. | Capture d'écran Universal Pictures France via YouTube

Lydia Tár est «une cheffe d'orchestre considérée comme l'une des meilleures dans son domaine, et la toute première femme de l'histoire à diriger un grand orchestre allemand». En lisant le synopsis de Tár, on pourrait s'attendre à un biopic féminin, voire féministe. Une histoire de talent incommensurable, un récit de triomphe contre l'adversité.

Mais comme le film, ce bref résumé est plus retors qu'il en a l'air: sa vraie nature se cache dans les espaces et les silences (que Tár distille avec expertise). Et si la cheffe d'orchestre incarnée par Cate Blanchett est un pur produit de fiction, son comportement, lui, est ancré dans une réalité qui nous est bien familière: celle des abus de pouvoir dans l'industrie créative.

Opprimée ou oppresseur?

Ces mots, «la première femme à diriger un grand orchestre», évoquent une habitude un peu fâcheuse, qui consiste à célébrer une avancée tragiquement tardive pour les femmes et à s'en contenter, comme si être «la première» était une fin en soi. Et ce n'est qu'un des nombreux pieds de nez que fait Tár aux mille hypocrisies et contradictions observables dans le milieu créatif (en l'occurrence, celui de la musique classique).

Lydia est une artiste visionnaire, une musicienne et professeure brillante qui capte l'attention partout où elle passe, observée avec un mélange d'admiration et de crainte. Immédiatement, on aimerait l'ériger en héroïne: après tout, elle bénéficie du charisme colossal de Cate Blanchett, pour qui le film a été écrit.

Mais ce que l'élogieux synopsis du film ne dit pas, et qu'on ne comprendra que très progressivement, c'est que Lydia Tár traîne derrière elle des accusations d'abus et de harcèlement. On s'attend à ce que cette lesbienne iconoclaste prenne la défense des opprimés avant de comprendre que l'oppresseur, c'est elle.

Sujets épineux

Todd Field, cinéaste rare mais redoutablement talentueux, a l'habitude de s'attaquer à des sujets difficiles et politiquement incorrects. Son dernier long métrage, Little Children, remonte à 2006, et mettait en scène une liaison extraconjugale entre deux parents joués par Kate Winslet et Patrick Wilson. Dans leur quartier, on suivait aussi un homme condamné pour exhibitionnisme, et sa tentative de réinsertion dans la communauté.

Présenté en compétition à la Mostra de Venise 2022, l'imposant Tár (158 minutes au compteur) est une nouvelle réussite qui désamorce les idées préconçues et déstabilise habilement le spectateur. Le thriller examine, avec son script cruel et facétieux, des sujets contemporains aussi épineux que la «cancel culture», les abus de pouvoir et la séparation entre l'homme et l'artiste –ou dans ce cas précis, la femme et l'artiste.

La nature sombre de l'héroïne ne se révèle que très lentement à nous, même si Todd Field sème des indices furtifs dès le premier plan, dans lequel deux assistantes échangent des SMS moqueurs sur Lydia: «Ah bon, elle a une conscience?»

S'ensuit une très longue scène d'introduction, où la cheffe d'orchestre est interviewée par un journaliste. Ses réponses sont figées, prétentieuses. La scène dure et l'héroïne enchaîne les poncifs devant un public pourtant inexplicablement conquis. Quelque chose cloche.

Plus tard, elle remet en place un élève qui refuse de s'intéresser à la musique de Bach en raison de sa misogynie. «Ne sois pas si désireux d'être offensé», lui dit-elle d'un ton mordant. Dans ces scènes, le silence est oppressant –le travail méticuleux sur le son est d'ailleurs une des plus grandes réussites du film. Cate Blanchett livre quant à elle une performance magistrale, qui sera à coup sûr saluée lors de la saison des Oscars.

Un film de l'après-#MeToo

Avec ce portrait d'une femme aussi fascinante que repoussante, Tár va au-delà des dichotomies de genre –dans une scène, Lydia se présente d'ailleurs comme «le père» de sa fille–, et montre que l'abus peut avoir de nombreux visages. C'est en érigeant Lydia Tár au rang d'héroïne féministe et d'intouchable que le monde lui a donné le pouvoir de broyer les autres.

Lors d'une conférence de presse, Cate Blanchett a affirmé que Tár n'était pas un film #MeToo: «C'est beaucoup plus existentiel que ça pour [elle].» Il serait effectivement réducteur de résumer à un simple slogan ce film si intelligent, qui échappe aux catégorisations et aux analyses simplistes. Même si on ne peut s'empêcher de remarquer que, cinq ans après le séisme de l'affaire Weinstein à Hollywood, l'étiquette «#MeToo» semble déjà en faire fuir certains.

Tár n'est pas un film #MeToo, mais ce qui vient après. Une complexification bienvenue des enjeux, qui pointe vers le cœur du problème: les systèmes de pouvoir et de domination, et la difficulté à les démanteler sans en créer de nouveaux.

À la fin du film, le personnage de Lydia s'aventure dans une jungle et apprend que la rivière sur laquelle elle se trouve est remplie de crocodiles. «Ils se sont échappés lors d'un tournage avec Marlon Brando», lui explique le guide. Depuis, les reptiles n'ont pas disparu: «Ils survivent.» #MeToo a bel et bien marqué le début d'une remise en question et les «premières femmes» sont de plus en plus nombreuses à s'imposer. Mais les prédateurs, eux, sont toujours là.

Tár

de Todd Field

avec Cate Blanchett, Mark Strong, Julian Glover

Sortie le 22 février 2023

Durée: 2h38

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