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L'esthétique soviétique est partout dans notre pop culture (et c'est parti pour durer)

Temps de lecture : 5 min

L'influence de l'URSS sur la mode, le design et l'art au sens large survivra à Mikhaïl Gorbatchev. Son esthétique née de la manipulation n'a jamais cessé d'essaimer.

Le plus célèbre poster de Rodchenko (1924) a notamment inspiré, quatre-vingts ans après sa création, l'illustration de la pochette d'un album du groupe Franz Ferdinand. | Alexander Rodchenko via Wikimedia Commons
Le plus célèbre poster de Rodchenko (1924) a notamment inspiré, quatre-vingts ans après sa création, l'illustration de la pochette d'un album du groupe Franz Ferdinand. | Alexander Rodchenko via Wikimedia Commons

La mort de Mikhaïl Gorbatchev a donné lieu à de nombreux portraits-hommages. L'ancien président de l'URSS, maître d'œuvre de la fin de la guerre froide, y est souvent représenté comme bonhomme et sympathique. Des Simpsons à Pizza Hut, caricature et autodérision ont participé à faire briller l'aura de bienveillance du lauréat du prix Nobel de la paix.

Son portrait est même reproduit et recolorisé, métamorphosé en icône pop à la manière d'Andy Warhol, au même rang que Marilyn, par Alexander Kosolapov en 1991. Un cool factor qui n'est pas aussi innocent qu'il en a l'air.

Un succès qui ne se dément pas

Dans la pop culture, l'esthétique soviétique fait florès: ces dernières années, on a vu apparaître nombre de vêtements inspirés de ceux des ouvriers de l'ex-bloc soviétique, ou de pièces de sportswear parées de faucilles, marteaux et autres slogans en cyrillique.

Les garants de cette mode dont le succès ne se dément pas s'appellent Gosha Rubchinskiy, Ria Keburia, Yulia Yefimtchuk, leur figure de proue est le directeur artistique de la maison de couture Balenciaga, Demna Gvasalia: ce «style post-soviétique» est promu par des créateurs issus de pays qui se tenaient jadis derrière le rideau de fer.

Ces derniers se déclarent autant inspirés par des souvenirs de leur propre enfance que par des sous-cultures occidentales dont l'anarcho-punk (régulièrement remis au goût du jour, comme en 1997 par Banksy et son Lénine affublé d'une crête) –mouvements qui empruntent à une certaine esthétique de l'idéologie communiste, plus particulièrement venue de la Russie.

«L'art appartient au peuple»

Pour Karl Marx, l'art n'était pas à prendre à la légère: dans sa Critique de l'économie politique parue en 1859, le théoricien de la révolution insiste sur l'importance de l'art et son aptitude à transformer les individus et la société, évoluant avec les avancements techniques.

«L'objet d'art –comme tout autre produit– crée un public apte à comprendre l'art et à jouir de la beauté. La production ne produit donc pas simplement un objet pour le sujet, mais aussi un sujet pour l'objet», estime-t-il. L'artiste est donc un travailleur comme les autres, et même un peu plus: c'est un rebelle faisant fi de l'idéologie bourgeoise qui voudrait le cantonner à un rôle superficiel.

Dans l'idéologie marxiste-léniniste, l'art est un moyen de subsistance autant que de résistance. Et Vladimir Ilitch Lénine va faire en sorte qu'il ne soit pas réservé aux élites mais rendu compréhensible et accessible (intellectuellement et économiquement) au plus grand nombre.

Car selon lui, «l'art appartient au peuple. Ses racines doivent pénétrer, le plus largement possible, au plus profond du cœur des masses laborieuses. Il doit être compréhensible pour ces masses et être aimé d'elles.» Une démarche validée par le caractère universel pérenne de l'art et du design graphique russes, dont l'influence est omniprésente.

C'est dans la foulée de la révolution de 1917 que naît l'art de l'affiche de propagande russe. Gosizdat, la maison d'édition d'État créée en 1919, en produit ainsi pas moins de 3,2 millions d'exemplaires en 1920 (elle n'est pas la seule), auxquelles s'ajoutent 7,5 millions d'affiches distribuées au cours des trois années suivantes. Leur style est frappant –est-ce la propagande qui a façonné l'art russe de l'époque, ou le contraire? Allégoriques, les affichent glorifient le rôle du peuple russe et scandent des messages simples et marquants.

Est-ce la propagande qui a façonné l'art russe de l'époque, ou le contraire? | Domaine public via Wikimedia Commons

S'il s'en dégage «indéniablement excitation et optimisme» et qu'elles font preuve d'une intéressante approche expérimentale dans le traitement des images, ces affiches ne mettaient pas moins en avant «une version biaisée et aseptisée de la réalité, qui contribuait à consolider une dictature brutalement répressive», estime Jon Mogul, conservateur du musée Wolfsonian de Miami.

Rien d'étonnant à ce que le style imposé par le réalisme socialiste déplaise profondément aux artistes de l'avant-garde, bientôt étiquetés contre-révolutionnaires. La fuite de ses membres les plus éminents va durablement marquer l'histoire de l'art.

L'Union soviétique, à l'avant-garde de l'art et du design

Découpages géométriques dynamiques, caractères en gras, police sans empattement (sans sérif): les œuvres de l'avant-garde de l'ex-bloc soviétique sont intemporelles. Elles explorent le design graphique, le collage, la photographie ou le textile, flirtent avec l'abstraction et le minimalisme.

On reconnaît encore la patte des artistes réfugiés en Allemagne dans les années 1920, membres du Bauhaus, dans les logos de Netflix, McDonald's ou Nike. Certains marqueront les domaines du cinéma, de la publicité ou même du visual merchandising des grands magasins, comme László Moholy-Nagy.

Ils sont constructivistes, futuristes, suprématistes –comme Kasimir Malevitch qui invente l'Agitprop, un art de la révolution, et l'art abstrait. Leur héritage est partout. El Lissitzky inspire le groupe Kraftwerk dans les années 1970; un poster d'Alexander Rodchenko, réalisé en 1924, est réinterprété par les Écossais de Franz Ferdinand en 2005, pour la pochette de leur album You Could Have It So Much Better.

Jusque dans les années 1930, les affiches de film réalisées en Russie font elles aussi preuve d'un modernisme étonnant, qu'il s'agisse de films américains importés comme de la production locale. Mais à partir de 1934, Staline met le couvercle sur cette foisonnante créativité pour imposer le réalisme socialiste, un art nettement plus… daté.

Un «amour mortel» et particulièrement viral

La guerre froide et l'obsession pour la conquête de l'espace fourniront de nouveaux sujets: les formidables posters vantant les ambitions et réussites du programme spatial soviétique renouent avec la force jubilatoire des affiches de propagande de la première partie du siècle. Une éloquence visuelle que même la NASA leur enviera

On ne serait pas étonnés d'apprendre que leur audace stylistique a fait impression sur l'artiste américain Shepard Fairey (son poster Hope pour Obama montrait déjà quelque signes de l'influence stylistique héritée de la propagande soviétique). Son écusson pour les astronautes de la Station spatiale internationale semble en fournir la preuve.

Mi-août s'est éteint Dmitri Vrubel, l'artiste russe auteur du plus célèbre graffiti ayant orné le mur de Berlin. My God, Help Me to Survive This Deadly Love (1990) reproduisait une photographie prise par le Français Régis Bossu pour le magazine Paris Match en octobre 1979.

En pleine guerre froide, pour célébrer le 30e anniversaire de la République démocratique allemande, une parade militaire est organisée à Berlin. L'invité d'honneur, Léonid Brejnev, secrétaire général du Parti communiste de l'Union soviétique, est alors immortalisé embrassant Erich Honecker, son homologue allemand.

Mi-août s'est éteint Dmitri Vrubel, l'artiste russe auteur du plus célèbre graffiti ayant orné le mur de Berlin: My God, Help Me to Survive This Deadly Love. | Gzen92 via Wikimedia Commons

Détruite avec le mur, l'œuvre a été répliquée par son auteur, mais également largement détournée, notamment par la marque de vêtements Benetton (la fameuse campagne de publicité «Unhate» en 2011) ou, plus récemment, lorsque la façade d'un restaurant lituanien, taguée d'un Vladimir Poutine et d'un Donald Trump enlacés dans un baiser passionné est devenue virale en 2016.

L'URSS a été dissoute l'année suivant la réalisation de la fresque de Dmitri Vrubel, mais l'influence de son imagerie, teintée de propagande et d'utopie, elle, s'est avérée pérenne.

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