Sciences / Monde

La mode du gazon artificiel est en train de tuer la nature

Temps de lecture : 5 min

Les pelouses synthétiques ne sont rien d'autre que du plastique sous lequel tout meurt, et qui empêche la pollinisation. Au Royaume-Uni, cette tendance pose déjà de nombreux soucis.

C'est cher, ça demande énormément d'entretien et c'est très mauvais pour l'environnement. | Adrian Curiel via Unsplash
C'est cher, ça demande énormément d'entretien et c'est très mauvais pour l'environnement. | Adrian Curiel via Unsplash

Ça a la couleur de la paille et une texture similaire. Complètement dévitalisée, la véritable pelouse emprisonnée sous un gazon artificiel est desséchée et se brise entre les doigts. Pourquoi donc? «Parce qu'une structure du sol a besoin d'eau et d'air», explique Charlotte Howard, paysagiste et consultante en horticulture.

«Il faut que les vers et d'autres organismes puissent aller et venir depuis la surface. Ils ramènent sous terre des feuilles mortes, plein de choses qui nourrissent les sols, ainsi que de l'air. S'ils ne peuvent pas effectuer ce travail, le sol devient compact. Il n'y a ni air ni mouvement, et rien ne peut y passer. Ce n'est pas loin d'être comme du béton. Alors que la qualité des sols est primordiale à notre survie», indique-t-elle.

Influenceurs et téléréalité

C'est aux États-Unis, dans les années 1960, que sont nées les pelouses artificielles. Puis, après avoir pavé les complexes sportifs où jouaient équipes de baseball et de football américain, le produit prend un air plus naturel au crépuscule du XXe siècle et sort du cadre sportif. «Mais c'est un business qui a explosé depuis les confinements, assure la paysagiste. Chez eux plus souvent, les gens devaient apprécier leurs jardins plus que d'habitude. Ils ont voulu que cela ressemble aux hôtels où ils avaient l'habitude d'aller, à Dubaï ou en Espagne.»

Ces dernières années, le mythe sarcastique du «Great British Summer», synonyme de périodes de pluie sans fin, de pulls sur les épaules, de parapluies dans le sac et de températures sous la barre des 20°C, commence à s'estomper. Cet été, la canicule n'a pas épargné le Royaume-Uni, où des températures supérieures à 40°C ont pour la première fois été enregistrées le 19 juillet. Les Britanniques passent donc de plus en plus de temps dehors et les compagnies qui font leur beurre sur la fausse pelouse annoncent, depuis 2019, des augmentations de ventes de l'ordre de 60% à 200%.

D'après Charlotte Howard, le cœur de cible serait les «jeunes familles qui aspirent à une sorte d'élévation sociale et ont un peu d'argent à dépenser». Nombre de trentenaires britanniques suivraient ainsi les recommandations d'influenceurs comme Mrs Hinch, une dame qui aime beaucoup le fond de teint et poster des clichés de sa maison «très propre, qu'elle nettoie tout le temps», tout en faisant la pub de sa propre ligne de produits d'entretien.

«Elle a fait poser une pelouse synthétique par une compagnie du nom de LazyLawn [«gazon flemmard», ndlr] et tout le monde a voulu un jardin à la Mrs Hinch», relate la paysagiste. Le gazon artificiel fait également partie intégrante des décors de Love Island, émission de téléréalité très suivie en Angleterre et comparable aux Marseillais en France.

Plus de nectar pour
les pollinisateurs

«Pour ces gens-là, le jardinage est un truc de vieux, synthétise Charlotte Howard. C'est ringard. Ils paraissent totalement déconnectés de la nature. Ma coiffeuse est comme ça. Elle a la vingtaine et elle m'a expliqué qu'elle aime les maquillages qui ont l'air de coûter cher et qui donnent un rendu artificiel. Il s'agit de toute une catégorie de personnes qui aiment les choses fausses.»

Depuis les années 1930,
97% des prairies de fleurs sauvages
ont disparu. C'est trois millions d'hectares où se nourrir en moins
pour les pollinisateurs.

D'autres apprécient simplement la facilité. Notamment les jeunes parents. «De nombreuses nouvelles propriétés sont actuellement bâties avec de tous petits jardins aux mauvais sols, renseigne l'experte. Les gens ne savent pas quoi en faire.» Et c'est là que le marketing intervient: «Vous avez des enfants? Un chien? Vos vies sont fatigantes? Vous travaillez toute la journée avant d'amener les gosses au foot et à la danse? Épargnez vous la boue et le jardinage!»

Ce sont toutes ces raisons qui font que le business de la fausse pelouse est en plein boom. En 2021, il a été estimé que 8 millions de mètres carrés de gazon artificiel ont été vendus au Royaume-Uni. Et c'est peu dire que cela arrive à un moment de l'histoire loin d'être idéal: depuis les années 1930, 97% des prairies de fleurs sauvages ont disparu des campagnes anglaises et galloises.

C'est trois millions d'hectares où se nourrir en moins pour les insectes pollinisateurs, dont la population est en déclin depuis le milieu des années 1980. Or, un tiers de l'alimentation mondiale résulte de la pollinisation et certaines régions de Chine font aujourd'hui appel à de minuscules drones pour polliniser leurs fleurs. «On perd tellement de nature que les jardins individuels deviennent importants pour la faune», note ainsi Charlotte Howard. Étouffer les sols sous du plastique n'arrange rien, mais beaucoup semblent s'en moquer.

Le greenwashing de McDonald's

Le 6 août, une vingtaine d'activistes d'Extinction Rebellion manifestaient devant une enseigne McDonald's d'Harringay, dans le nord de Londres. Motif: la chaîne de fast-food venait de couper onze arbres afin de recouvrir le sol de gazon artificiel. Conseiller municipal à Childwall, une banlieue de Liverpool, Alan Tormey n'en revenait pas: «McDonald's a déclaré que, d'ici à 2030, le groupe aura fait en sorte de ne plus contribuer à la déforestation. Ils disent qu'ils travaillent avec des agriculteurs afin d'améliorer la santé des sols et derrière, ils vont abattre des arbres! J'ai ressenti cela comme un mensonge.»

Quelques heures plus tard, il déposait une motion au conseil municipal de sa ville, expliquant que le gazon artificiel est source de grands volumes de plastique, qu'il ne peut pas toujours être recyclé, que les microplastiques polluent le sol, qu'il a une déplorable empreinte carbone, n'apporte rien à la vie sauvage et peut surchauffer au point de devenir inutilisable.

«Un jour, alors qu'il ne faisait que 26°C, une cliente qui souhaitait retirer du gazon artificiel de chez elle a mesuré sa température, raconte ainsi Charlotte Howard. Elle grimpait à 60°C. Le plastique fond à 80°C, on en n'est pas loin! Donc, pour le refroidir, les gens l'arrosent… On nage dans l'absurde.»

Oui, c'est absurde. Surtout lorsque l'on sait que produire un mètre carré de artificial turf coûterait 3.750 litres d'eau, et la sécheresse qui a frappé l'Europe cet été n'a semble-t-il pas entendu parlé du Brexit: le 9 août, le sud-est anglais avait déjà connu cent-quarante-quatre jours avec peu ou pas de pluie en 2022, ce qui n'était pas arrivé depuis les années 1970.

«Laissez pousser votre pelouse!»

Que faire? Alors que la ville de Newcastle a décidé de ne plus installer de gazon artificiel en juillet, Alan Tormey réclame, dans sa motion, une taxe sur les poses et des limitations de son utilisation, dans sa ville puis dans tout le Royaume-Uni. De son côté, Charlotte Howard propose que l'installation de gazon artificiel soit soumise à une sorte d'autorisation similaire à un permis de construire.

«Dans certaines circonstances, on peut l'autoriser. Pourquoi pas. On dit que cela peut être pratique pour certaines personnes handicapées et on peut respecter cela. Cela dit, même en cas de handicap, il y a d'autres solutions. Cela coûte environ 3.000 livres [3.400 euros, ndlr] de poser un gazon artificiel qui peut durer quinze ans. Cela coûte moins cher de payer un jardinier pour tondre de la véritable pelouse. Ou alors, laissez pousser votre pelouse! Personnellement, je n'ai tondu que trois fois cette année…»

Au Royaume-Uni, le mouvement No Mow May invite en effet villes et particuliers à laisser leurs gazons pousser durant le mois de mai, afin de laisser les plantes prospérer et ainsi offrir assez de nectar aux insectes pollinisateurs.

Après s'être heurté à un conservatisme enraciné dans des traditions obsolètes, l'idée devient de plus en plus populaire: dans certains quartiers, le mauvais voisin devient celui qui tond sa pelouse, plutôt que celui qui la laisse pousser. «On peut espérer que la mode du gazon artificiel passe vite, veut croire Charlotte Howard. Mais il faut qu'elle passe vraiment vite, si on ne veut pas se retrouver avec des millions d'hectares supplémentaires couverts de plastique vert.»

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