Culture

Comment «Glee» a façonné toute une génération

Temps de lecture : 9 min

Malgré son lot de controverses, la série, qui fête ses treize ans cette année, a révolutionné à sa manière l'univers du petit écran.

Glee, saison 5 épisode 20, la performance «American Boy». | Capture d'écran via YouTube
Glee, saison 5 épisode 20, la performance «American Boy». | Capture d'écran via YouTube

Il y a treize ans, dans les allées du lycée McKinley à Lima, Ohio, une bande de misfits interprétait une version plutôt kitsch de «Sit Down, You're Rocking The Boat», sous l'œil approbateur d'un professeur d'espagnol qui n'en parle pas un mot. Petits gants blancs en dentelles et sourires Colgate, le numéro est un réel fiasco.

Il y a treize ans, Rachel Berry signait son nom d'une étoile dorée, les losers se prenaient des slushies glacés dans la figure, et Kurt Hummel tendait sa veste Marc Jacobs avant de se faire jeter dans la benne à ordures derrière l'établissement.

Il y a treize ans, en mai 2009, les Américains découvraient sur leur petit écran Glee, une série chantante à vocation familiale, diffusée sur la Fox. Aux manettes, Ryan Murphy, connu pour Nip/Tuck, acclamée par la critique. Il aura suffi d'un épisode de quarante minutes pour que les États-Unis soient pris d'une Glee fever. Cette fièvre se montrera contagieuse. Si le premier épisode est sorti en mai, il faudra attendre le mois de septembre pour voir le reste de la série. Mais, l'effet, lui, est immédiat. Là où Glee est diffusé, les fans se multiplient. Les chiffres sont renversants.

La première saison réunira 9,18 millions de téléspectateurs, la deuxième plus de 11,63 millions. Glee, ce sont six saisons, plus d'une centaine d'épisodes, deux tournées à guichets fermés, un budget de 3,8 millions de dollars par épisode, 194 nominations et 78 prix, des revenus publicitaires estimés à 300.000 dollars pour 30 secondes de spot, et des dizaines de chansons au sommet des charts américains.

Au fil des années, la teen série musicale s'est forgée une image de show novateur dans plusieurs domaines. À écouter ses fans, les «gleeks», Glee leur aurait tout simplement permis de façonner leur identité.

Se sentir «libre»

Clara, 24 ans, le dit d'emblée: «Glee m'a sauvée.» L'étudiante en master de sciences politiques à Nanterre insiste: «Sans Glee, je ne sais pas ce que j'aurais fait, qui j'aurais été.» En 2010, la série débarque à la télévision française, Clara se laisse tenter. Un épisode, puis deux, puis trois… Le sortilège est lancé. «J'ai accroché instinctivement. Au début, je ne savais pas pourquoi j'étais aussi fan, puis je l'ai rapidement compris», se souvient-elle.

À l'époque, Clara est en quatrième, dans un collège de l'Essonne. Au fond d'elle, il n'y a plus aucun doute: elle est attirée par les filles. «Je ne le disais à personne, car j'étais dans un environnement qui n'était pas gay-friendly, confie-t-elle. Être lesbienne n'était pas normalisé, accepté.» Alors, quand elle regarde Glee et qu'elle se retrouve sur les blogs de gleeks, elle se sent tout d'un coup «libre». «J'étais sereine, je respirais enfin. Je n'avais plus besoin de me cacher.»

L'une des forces de Glee a été de traiter frontalement la question de l'inclusivité, à une époque où les séries mainstream restaient très blanches et hétéros. C'est surtout sur la facette LGBT+ que Glee reste précurseuse. Tous les jeudis soirs, ce ne sont pas un, mais plusieurs adolescents issus de la communauté LGBT+ qui apparaissaient à l'écran.

Glee n'est pas la première série à mettre en avant des personnages queers à la télévision américaine, loin de là, mais «elle est la première à en parler sur une chaîne gratuite, la Fox, disponible à tous», explique Fanny Beuré, maîtresse de conférences en études cinématographiques à l'université de Lorraine. En cela, elle marque une très grande différence: là où The L Word ne passait que sur une chaîne du câble, donc payante, Glee s'introduit dans les foyers de millions d'Américains, et arrive sur les écrans du monde entier. Pour certains, Santana, Kurt, Blaine et Unique sont «les premières représentations queers qu'ils voient», analyse l'autrice Grace Medford. «C'est en cela que Glee a été crucial. Pour beaucoup, elle a éclaté les bulles d'ignorance.»

Santana Lopez, la révolutionnaire

Pour les adolescents qui se questionnent, la multiplication d'expériences LGBT+ revêt un symbole fort. Pour Clara, c'est le personnage de Santana Lopez, meangirl cheerleader à la voix rauque et aux diatribes percutantes, qui devient une évidence. Dans la saison 2, celle qui ne devait être qu'un personnage secondaire se retrouve au centre de l'intrigue. On la suit alors qu'elle tente de comprendre ses sentiments à l'égard de sa meilleure amie, Brittany S. Pierce. Des sentiments qu'elle lui révèlera en reprenant l'intemporel «Landslide» de Fleetwood Mac dans l'épisode 15.

«Santana découvrait sa sexualité en même temps que moi. Son histoire m'a vraiment aidée à me projeter», explique Clara. Son arc narratif, développé à l'origine par les fans et repris par les créateurs de la série, reste l'un des éléments les plus révolutionnaires dans l'univers du petit écran, et celui qui sera fortement remarqué par les critiques. Santana est hispanique et lesbienne, elle représente alors à elle seule deux communautés très peu visibles à la télévision.

«C'était très novateur pour l'époque. C'est ça, sa force: elle a été la première. Elle a ouvert la voie à de nouvelles représentations», relève Grace Medford, qui a écrit un article sur l'importance de ce personnage au sein des communautés hispaniques et lesbiennes.

Le décès prématuré de l'actrice qui l'incarnait, Naya Rivera, en juillet 2020, a été un choc pour la communauté gleek, et pour Clara: «J'avais l'impression que l'on m'ôtait une partie de mon adolescence. Santana m'a aidée à façonner la personne que je suis aujourd'hui, se remémore-t-elle. C'est la première fois que la mort d'une célébrité me prend autant aux tripes.»

Le personnage de Kurt Hummel, adolescent ouvertement gay et harcelé par l'une des brutes du lycée, Dave Karofsky, a lui aussi été fortement remarqué. C'est surtout sa relation avec son père, Burt, qui reste novatrice pour l'époque. L'écueil de la famille férocement opposée au coming out de son enfant est évité. Burt accompagne son enfant, le conseille, et le défend lorsque le fils de sa compagne, Finn Hudson, qui est également dans le Glee Club, insulte Kurt de «faggot» («tapette») dans la saison 1.

«Le personnage de Burt est l'une des plus belles réussites de Glee. Il envoie un message clair aux spectateurs: regardez ce que l'amour et le soutien apportent aux adolescents queers», poursuit Grace Medford.

Croire en ses rêves

Glee a aussi le talent de mettre en avant des personnages qui connaissent leur valeur, malgré le mépris et les obstacles imposés par leur environnement. C'est le cas du personnage de Rachel Berry, bébé biberonné aux comédies musicales et fan inconditionnelle de Barbra Streisand. Elle est infernale, diva sur les bords, moquée par l'ensemble du lycée, mais elle est ambitieuse. Les nombreux slushies et injures ne changeront rien, son rêve est ancré dans son esprit: aller à Broadway et interpréter Fanny Brice dans sa comédie musicale préférée, Funny Girl.

Fatma, qui a aujourd'hui 29 ans, est lycéenne lorsque Glee arrive en France. Le personnage de Rachel l'a profondément marquée. «C'était le vilain petit canard, la boloss du lycée, mais pourtant elle avait de grands rêves. Elle savait où elle allait. Je me reconnaissais tellement en elle», se souvient-elle. D'ailleurs, tous les personnages de losers ont cet état d'esprit: ils ont confiance en leur talent.

«Le personnage de Burt est l'une des plus belles réussites de Glee. Il envoie un message clair aux spectateurs: regardez ce que l'amour et le soutien apportent aux adolescents queers.»
Grace Medford, autrice

«Il y avait ce discours de “maltraitez-nous autant que vous voulez, vous ne nous changerez pas”», ajoute la jeune femme. À l'époque, Fatma est intéressée par les arts, mais dans son lycée, une carrière artistique n'est pas envisageable pour elle: «Personne ne croyait en nous. Le théâtre était notre seul moment d'évasion, c'était notre Glee club. Glee m'a permis d'échapper à une réalité sociale difficile et de croire en mes rêves.»

Il y a dans Glee cette revendication de refuser d'entrer dans un moule, de s'accepter dans sa différence. À la même époque, une autre diva fait son entrée dans les charts américains: Lady Gaga. Elle aussi promeut l'idée d'être une freak, un monstre, de revendiquer son originalité. D'ailleurs, la série rendra hommage à plusieurs reprises au fil des saisons au répertoire de la chanteuse qui incarne parfaitement l'ADN de Glee.

Dans la saison 2, les misfits chantent le tube planétaire «Born This Way». Chacun d'eux porte un t-shirt avec inscrit dessus ce qui le caractérise le mieux, ce qu'il assume ou qu'il aimerait assumer. «C'est si inspirant de voir des personnes de corpulences, d'origines et d'orientations sexuelles différentes. Ça m'a énormément décomplexée», se souvient Fatma.

La vogue des séries musicales

Ce qui a aussi fait le succès de Glee, c'est sûrement sa particularité première: la musique. Chaque épisode contient une sélection de chansons, allant du tube du moment («Locked Out of Heaven» de Bruno Mars, «Poker Face» de Lady Gaga, «The Scientist» de Coldplay…), aux classiques rocks («Jessie's Girl» de Rick Springfield, «Go Your Own Way» de Fleetwood Mac, «Bohemian Rhapsody» de Queen…), en passant par les iconiques de comédies musicales («My Man» de Funny Girl, «America» de West Side Story, «Summer Nights» de Grease…).

«Glee est avant tout une comédie musicale: tous les sentiments des personnages passent par la musique et la danse», analyse Fanny Beuré. L'élément musical revêt ainsi une importance essentielle dans la production de la série et permettra aux créateurs de générer encore plus de revenus. Albums, singles, tournées mondiales, Glee devient une véritable machine à fric, qui profite évidemment aux chanteurs originaux.

Les ventes de l'album de Britney Spears, Greatest Hits: My Prerogative (2004), ont augmenté de 413% après la diffusion de l'épisode spécial sur la pop star dans la saison 2. D'autres groupes ont vu leur carrière décoller grâce à la reprise de l'une de leurs chansons. C'est le cas du groupe d'indie pop Fun, dont le single «We Are Young» a été interprété lors de la saison 3. Finalement, Glee joue un rôle de prescripteur: tout ce que touche la série se transforme en or. «La série m'a ouvert à tout un catalogue de musiques que je ne connaissais pas, admet Fatma. J'ai découvert Fleetwood Mac et de nombreuses comédies musicales qui sont aujourd'hui dans ma playlist.»

«Glee a lancé la vogue des séries musicales, poursuit Fanny Beuré. À la différence d'autres genres comme le western et la science-fiction, qui ont été très tôt adaptés en série, la comédie musicale est toujours restée sur le carreau. Le succès de Glee a encouragé les networks à se lancer dans cette aventure.» La frilosité des chaînes s'explique par le coût de la production de ce genre de formats. Mais le raz-de-marée financier engendré par la série de Ryan Murphy a conforté les grands patrons: les comédies musicales sont appréciées. Après Glee, il y a eu Smash, Nashville, Empire… Toutes ont essayé de reproduire la recette de Ryan Murphy, sans pour autant réussir.

L'héritage «Glee»

Au début des années 2010, Glee surprend par ses aspects novateurs, et ne démérite pas au fil de ses six saisons. «Nous sommes, à présent, beaucoup plus attentifs aux questions d'inclusivité, de diversité, aux questions de représentations plus généralement dans les médias qu'on l'était avant Glee», explique Fanny Beuré.

Même s'il est impossible d'établir avec certitude le rôle de Glee dans la démocratisation de récits inclusifs sur le petit écran, il est évident que depuis la création de la série, les shows mettant en avant les identités queers, toutes les corpulences et les minorités, se sont multipliés. «Le succès de Glee a donné la possibilité aux producteurs de proposer des séries plus inclusives. Heartstopper sur Netflix a définitivement bénéficié de l'existence de Glee», poursuit Grace Medford.

Mais Glee n'est en aucun cas une série parfaite. Au contraire, de nombreuses polémiques l'entourent: l'outing de Santana dans la saison 3, le casting d'un acteur valide, Kevin McHale, pour jouer Artie, un personnage en fauteuil roulant, la problématique du personnage token largement utilisé par Ryan Murphy…

«Il y a dans la série de nombreux aspects beaucoup moins révolutionnaires, problématiques et conservateurs qu'il ne faut pas occulter, maintient Fanny Beuré. Mais ce sont des des erreurs que Ryan Murphy ne fera pas dans ses autres productions. Glee a contribué à mettre ces questions à l'ordre du jour. La diversité comme but en soi, c'est ce qui a changé depuis Glee

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