Médias / Monde

Comment les journalistes ukrainiens couvrent la guerre dans leur pays

Temps de lecture : 3 min

Depuis la fin février et le début de la guerre déclarée par Vladimir Poutine, le métier de journaliste a radicalement changé.

Ces dernières années, la presse ukrainienne a été sujette à de multiples pressions, notamment de la part des oligarques. | Dimitar Dilkoff / AFP
Ces dernières années, la presse ukrainienne a été sujette à de multiples pressions, notamment de la part des oligarques. | Dimitar Dilkoff / AFP

À Kiev et Lviv (Ukraine).

La guerre a transformé tous les journalistes ukrainiens. L'éthique journalistique a été particulièrement bouleversée: d'une volonté de neutralité objective hier à un partisanat assumé aujourd'hui. Le journaliste ukrainien doit désormais raconter la guerre sans jamais rien dire qui puisse aider l'ennemi. Préserver les informations stratégiques mais aussi ne pas critiquer Zelensky ou l'armée… Quelle limite, cependant, à cet engagement?

L'affaire avait fait grand bruit. Fin juin, des journalistes de l'Ukrayinska Pravda –un des principaux journaux ukrainiens– font tomber Liudmila Denisova, Commissaire aux droits de l'homme en Ukraine. Denisova avait annoncé plus de crimes de guerre russes qu'elle ne pouvait le prouver –alors, pourtant, qu'ils étaient déjà si massifs. Les plaies de Bucha ne sont pas refermées, le conflit fait rage et cette affaire donne du grain à moudre aux médias russes qui nient tous les crimes de guerre commis par la Russie: l'opinion publique ukrainienne blâme aussitôt les révélateurs, plus que les révélations.

Plus récemment, c'est au tour du Kyiv Independant de pénétrer dans cette zone trouble qu'est l'objectivité journalistique en période de guerre. Le Kyiv racontait le 17 août comment les commandants d'une unité des forces internationales étaient en fait des repris de justice polonais et comment leur commandement avait été médiocre, voire criminel. Le débat se pose: que dire des siens quand d'autres nous font la guerre?

Une liberté croissante?

Artem a fondé Radio Skovoroda, une radio locale: «Nous avons moins d'auditeurs qu'avant, quelques dizaines de milliers seulement, mais nos podcasts, eux, font souvent le million», présente-t-il. Sur son métier de journaliste, dans un pays ravagé par la guerre, il explique: «Nous pouvons critiquer Zelensky. Nous pouvons critiquer l'armée. Mais nous ne le voulons pas. L'Ukraine doit rester unifiée et cohérente face à l'adversité.» Cet engagement remonte à avant la guerre: «C'est deux ans après Maïdan que je décide de fonder la radio, en 2015 donc. J'y étais d'ailleurs!»

«On doit aussi choisir entre l'information stratégique et celle qui ne risque pas de causer la destruction ou la mort chez les nôtres.»
Theodore, journaliste à l'Ukrainian Pravda

L'engagement politique d'Artem et son métier de journaliste peuvent se comprendre non comme une contradiction mais comme une suite logique: Maidan a favorisé une plus libre circulation de l'information et moins d'ingérence du gouvernement dans les affaires des journalistes. La Freedom House, ONG chargée de mesurer la liberté de la presse, confirme cette libéralisation de l'information dans l'ère post-Maïdan. Cependant, il est impossible de nier que, dans les dernières années, la presse ukrainienne a été sujette à de multiples pressions, notamment, et principalement, par les oligarques qui tiennent les médias.

«Les oligarques ont été le mal absolu de l'Ukraine après 2013», admet Artem. «Ce n'est pas seulement la presse mais toute la société qu'ils dominaient.» Ce sentiment d'une presse aux ordres de quelques riches puissants avait donné à la série Serviteur du peuple de Zelensky, puis surtout à sa carrière politique, toute leur force. Est-ce que les choses ont depuis changé?

«Des lois sont passées et ont été mises en application», répond Olha, directrice de Pershyi Zahidnyi, une télévision très implantée dans l'ouest de l'Ukraine. «Notamment la loi anti-oligarque qui facilite les appellations: désormais un oligarque est publiquement appelé un oligarque, c'est un début… Le 11 juillet, Rinat Akhmetov, l'homme le plus riche d'Ukraine, voyait son empire médiatique être complètement nationalisé par l'État

Olha tempère néanmoins: «Akhmetov garde néanmoins tout le matériel et les studios à son nom…» À ce propos, Artem trouve son espérance ailleurs, même dans le pire: «La guerre a forcé les oligarques à céder sur beaucoup de points, notamment dans leur emprise médiatique. Du mieux peut émerger de l'enfer

Reconversion express

C'est ce même enfer de la guerre qui a instantanément transformé le métier de tous les journalistes. Qu'ils aient été spécialisés dans la gastronomie, ou encore le monde du train, les journalistes ukrainiens racontent une même reconversion: «Tous les journalistes ukrainiens sont devenus en quelques heures des journalistes de guerre», indique Theodore; de l'Ukrainian Pravda, dans un récit qui pourrait être celui de tant d'autres.

«Journaliste de guerre, c'est un autre métier pourtant. Non seulement on doit trier entre le vrai et le faux, mais on doit aussi choisir entre l'information stratégique et celle qui ne risque pas de causer la destruction ou la mort chez les nôtres.» Theodore ajoute: «C'est une guerre de l'information, une guerre des faits et des mots. Je suis d'accord avec les autres journalistes, il n'est pas nécessaire de s'attaquer à Zelensky ou à l'armée, de diviser le pays pour rien, mais on se doit de garder une objectivité, comme pour l'affaire Denisova… Mais vous savez, le plus dur reste quand on vous rapporte le pire, comme les viols, et qu'en attendant les preuves, dans un devoir d'objectivité, on ne peut rien publier…»

Le journaliste de l'Ukrainian Pravda conclut: «Nous avons choisi notre camp, clairement… Pour des raisons évidentes. Mais aussi car cette guerre se fait contre nous, les journalistes. On sait une chose des plans russes si Kiev était tombée dans les premiers jours de la guerre: de tous, nous aurions été parmi les premiers à être emmenés.»

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