Politique

La gauche manichéenne fait preuve du même simplisme que les néoconservateurs américains

Temps de lecture : 6 min

La dégradation de la situation internationale ravive un débat vieux de vingt ans sur l'incapacité d'une partie de la gauche à penser la géopolitique.

Jean-Luc Mélenchon à la tribune de l'université d'été de la Nupes, le 28 août 2022, à Châteauneuf-sur-Isère (Drôme). | Jeff Pachoud / AFP
Jean-Luc Mélenchon à la tribune de l'université d'été de la Nupes, le 28 août 2022, à Châteauneuf-sur-Isère (Drôme). | Jeff Pachoud / AFP

Les dernières semaines ont démontré que la coalition de gauche était toujours traversée par des clivages importants concernant les relations internationales. Qu'il s'agisse des déclarations de Jean-Luc Mélenchon sur Taïwan et la Chine, ou de son silence au moment de l'attentat commis contre Salman Rushdie, un vent de polémique s'est réveillé. Quant aux partenaires des «insoumis», l'insoutenable légèreté de leur interprétation des rapports de forces géopolitiques semble hors de toute capacité d'offrir un contrepoids aux embardées de l'ancien candidat à l'élection présidentielle.

La gauche radicale peine depuis vingt ans au moins à définir une conception claire de la situation géopolitique, la soumettant par son désir d'opposition à ce qu'elle croit être le nœud du problème: l'usage des médias par les classes dominantes. Ce faisant, elle se fourvoie.

Les relations internationales,
un sujet empoisonné

Michael Bérubé, professeur à Penn State University en Pennsylvanie, a développé une critique fouillée de la façon dont la gauche radicale conçoit le monde. Depuis deux décennies, il s'est livré à une mise en cause vigoureuse et acérée de l'évolution d'une partie de la gauche anglo-saxonne.

Au début des années 2000, il questionne la vision binaire de nombre de penseurs et d'auteurs issus de la gauche radicale, comme Noam Chomsky ou Susan Watkins, qu'il combat ardemment. Il définit dans un livre paru en 2010, The Left at War, les contours de cette «gauche manichéenne», dont les prises de position sont souvent mues par une forme de binarité aveugle sur les alliances objectives qui sont les siennes.

Tout écrit n'est plus rejeté seulement «en horreur de l'auteur», mais en fonction de l'identité des actionnaires du média en question.

Bérubé porte l'étendard d'une gauche inspirée par Stuart Hall et les «cultural studies», qui essaye de faire preuve de discernement et s'en prend aux thèses de Noam Chomsky. Toutefois, les «cultural studies» se sont abimées dans l'étude de faits marginaux et ont perdu de leur force. Sa critique académique rejoint une critique politique des raisonnements de la gauche radicale dans plusieurs conflits impliquant les États-Unis. Si Stuart Hall a livré la plus intelligente critique qui soit du thatchérisme, ses disciples n'ont pas progressé depuis, et surtout pas sur le plan de l'analyse des relations internationales.

En matière académique, il explique que le champ des «cultural studies» a été saccagé par la génération qui a succédé à Stuart Hall. N'est pas Hall qui veut; et cela, au moins, nombre de chercheurs l'ont en effet prouvé à leurs dépens. Chomsky règne sur la gauche radicale internationale, à laquelle il insuffle une vision manichéenne dont la critique des médias est le cœur battant. Cette critique des médias postule que «les médias mentent» en reprenant la théorie de la fausse conscience. Tout ce que l'on nous dit serait faux parce que, les médias étant aux mains de la classe dirigeante, celle-ci en fait des séides aussi obéissants que zélés et obséquieux.

Le débat a déteint sur la vie politique franco-française, où tout écrit n'est plus rejeté seulement «en horreur de l'auteur», mais en fonction de l'identité des actionnaires du média en question. Cette gauche-là trouve des artisans non moins zélés qui peuvent tour à tour dénoncer à raison les bombardements de l'OTAN sur la Serbie, mais en relativisant à tort le caractère néfaste du régime «socialiste» de Milošević. De même, il pointe une certaine ambiguïté de la gauche radicale quant aux tensions entre les pays occidentaux et l'Iran.

Au moment de la guerre d'Irak de 2003, il se trouve des penseurs éminents de la gauche radicale internationale pour comparer l'occupation de Bagdad et l'instauration d'un nouveau pouvoir post-Saddam Hussein à «Vichy sur le Tigre», comme l'écrivit Susan Watkins. S'il y avait, comme on l'a vu par la suite, de justes raisons de s'opposer à l'invasion de l'Irak, certains ont bruyamment fait connaitre les plus injustes raisons de le faire.

Les défenseurs de l'«anti-impérialisme» se sont entravés dans des raisons binaires, et d'autant plus problématiques pour l'intelligence de la situation qu'ils postulaient que Saddam Hussein et le Baas faisaient partie du camp anti-impérialiste –ce qui n'était le cas qu'en terme de vulgate assénée par l'État baasiste.

Provocations et silences mélenchonistes

Les récentes déclarations de Jean-Luc Mélenchon relatives à la question de Taïwan et de la Chine ont ravivé le débat sur le rapport qu'entretient une partie importante de la gauche radicale, dans ses secteurs les plus militants, avec la situation internationale. Comme dans d'autres domaines, cette posture se construit en opposition avec un ennemi essentialisé: les États-Unis, les «Nord-Américains», pour reprendre un terme importé d'Amérique latine.

Les déclarations fréquentes et polémiques de Jean-Luc Mélenchon ne sont véritablement intéressantes qu'en tant que réceptacle des éléments constitutifs de la gauche manichéenne et comme révélateur des processus intellectuels et politiques inhérents à une partie importante de la gauche radicale. La faiblesse persistante des analyses géopolitiques des «insoumis» en est le produit résiduel.

Nous devons déchirer le voile de la fausse conscience qu'on nous impose.

On remarquera que Jean-Luc Mélenchon s'est abstenu de toute réaction à l'attentat contre Salman Rushdie, qui fut pourtant une figure de proue des intellectuels opposés à Thatcher avec Harold Pinter et Tariq Ali. Chacun en déduira ce qu'il veut quant à la hiérarchie qu'établit le leader des «insoumis» entre la fatwa de Khomeini et l'œuvre d'un géant de la littérature internationale.

Le Monde diplomatique, à ses heures, c'est-à-dire fréquemment, n'hésite pas à se faire l'organe officiel de la gauche manichéenne, dans le sillage de Chomsky. Le viatique de la gauche radicale est très simple: tout ce qui s'oppose à «l'Empire» est peu ou prou un allié. Et comme les médias sont la propriété de la classe dominante, ils mentent. S'ils mentent, par voie de conséquence, tout ce qui est dit sur l'Irak de Saddam Hussein, le Hamas, la Corée du Nord ou Poutine est faux. Nous devons déchirer le voile de la fausse conscience qu'on nous impose.

Pour preuve, l'expression d'un grand nombre de sympathisants de la gauche radicale insoumise est empreinte d'une monomanie dénonciatrice de toute prise de position des pays «occidentaux», et évidemment d'Israël au premier chef. Si le discernement doit dominer, c'est avant tout dans le domaine des relations internationales. Or, les «informés» ont toujours une explication semi complotiste des relations internationales.

D'un manichéisme l'autre

Pourtant, on fait fausse route quand on relie le soutien de la gauche radicale à Chávez ou Morales. Rappelons que la Fondation Carter a toujours soutenu que les processus électoraux de l'ère Chávez (1998-2013) étaient fiables et respectueux de la démocratie. C'est la gauche manichéenne qui fait un contresens grossier en frappant d'équivalence toutes les prises de position internationales.

La défense d'un gouvernement démocratiquement élu s'entend parfaitement et mérite respect. Cependant, la confusion entre Evo Morales et le PCC intrigue sur les motivations premières de la gauche radicale en matière internationale.

La gauche manichéenne et les néoconservateurs sont les édifices jumeaux de la déraison internationale des sociétés occidentales. Ce sont deux forces manichéennes qui sont les plus susceptibles d'entrainer des fautes lourdes en matière géopolitique.

Il y a dans la gauche manichéenne une forme de simplisme que l'on retrouve chez les néoconservateurs.

Le conflit israélo-palestinien et l'occupation de la Cisjordanie permettent à une partie de la gauche radicale de donner libre cours à son manichéisme, comme en témoigne la récente proposition de résolution initiée (encore!) par des députés de gauche. Une édition de la Fête de l'Humanité a vu les stands pavoiser aux couleurs du gouvernement de Ramallah. Les débats ont porté sur la répression de l'occupant israélien en Cisjordanie, mais ont évité de questionner la corruption endémique du Fatah ou la nature et les objectifs du pouvoir de fait à Gaza dirigé par le Hamas.

De même, une partie de la gauche radicale a été plus qu'évasive dans l'attentat contre Charlie Hebdo. Voyant –avec un paternalisme certain– dans l'islam la «religion des opprimés», une partie de la gauche radicale s'était faite la critique acerbe du journal satirique. Que cette critique ait débouché sur le silence et la gêne de nombre de personnalités de la gauche radicale est particulièrement intrigant.

Pour une partie de cette gauche radicale, la victoire de Donald J. Trump en 2016 fut véritablement une divine surprise. Il est vrai que les inspirations de Trump puisent dans l'isolationnisme et le paléo-conservatisme. Ces sentiments présents dans la société américaine plaidaient pour le retrait des États-Unis. De fait, Trump n'engagea pas de nouvelle action militaire.

La pensée binaire est particulièrement dangereuse dans le domaine géopolitique. Opposer deux camps au niveau international empêche d'appréhender avec la subtilité nécessaire les fragiles équilibres de la famille des nations. Comme on l'a vu, il y a dans la gauche manichéenne une forme de simplisme que l'on retrouve chez les néoconservateurs américains notamment. Dans la poudrière mondiale, ce qui était hier une opinion marquée par une certaine légèreté peut se faire détonateur.

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