Boire & manger / Société

Hommes et steaks: une question légitime de l'inaudible Sandrine Rousseau

Temps de lecture : 4 min

La députée de Paris n'a pas tort: le steak est bien un appendice de virilité. Elle a tort: ses propos ne servent en rien la lutte contre le réchauffement climatique.

Sandrine Rousseau a mis le doigt sur l'un de nos impensés: la bidoche est une composante de l'identité masculine. | Emerson Vieira via Unsplash
Sandrine Rousseau a mis le doigt sur l'un de nos impensés: la bidoche est une composante de l'identité masculine. | Emerson Vieira via Unsplash

«That's my steak, Valance. […] You pick it up.» Quand on parle de steak, impossible de ne pas penser à L'Homme qui tua Liberty Valance.

En dépit de son premier prénom (il se nommait Marion Robert Morrison), John Wayne n'a pas vraiment laissé le souvenir d'un homme déconstruit. Nous sommes en 1962 et John Ford sort l'un de ses meilleurs westerns. Il y est question d'un changement d'époque.

À Shinbone, petite bourgade de l'ouest américain, Tom Doniphon (John Wayne) et le bandit Liberty Valance (Lee Marvin) ont la gâchette facile. Mais survient Ransom Stoddard (James Stewart), fraîchement diplômé en droit. Les deux premiers personnages disparaîtront lorsque le troisième grimpera les échelons et sera élu sénateur: la loi s'impose face à la force.

Les cow-boys au régime steak

Dans une scène célèbre, c'est autour d'un énorme morceau de viande, un steak, que se cristallise cet affrontement. Il y a là deux hommes, deux mâles, deux parangons de virilité qui se toisent. Et un troisième qui met fin à ce choc plein de testostérone en ramassant le steak, tombé sur le sol alors qu'il allait le servir aux clients du restaurant.

On pourrait juger le personnage de Ransom Stoddard déconstruit pour l'époque: il est maladroit avec son revolver; faute de pouvoir vivre de ses talents d'avocat, il fait la plonge; le voici serveur, il porte un tablier, presque une robe... Dans un western, ça fait beaucoup.

Tout dans cette scène dit la virilité du steak. L'alcool, les revolvers, le duel, une salle 100% masculine, un métier «féminin» («Look at the new waitress», se moque Liberty Valance), la violence... Je vous défie de trouver l'équivalent avec des femmes et une salade.

Le bidoche des vrais mecs

Comme ceux du communiste Fabien Roussel sur la «bonne viande» en janvier dernier, les propos de Sandrine Rousseau sur le steak sont devenus en quelques heures un sujet majeur du débat socio-déglingo-politique français. La députée de Paris a-t-elle vu le film de Ford? Peu importe. Son imaginaire, le nôtre, sait tout du steak et des cow-boys.

Sandrine Rousseau a mis le doigt sur l'un de nos impensés: la bidoche est une composante de l'identité masculine. Oui, le steak est associé à des images de western, la viande rouge donne de la vigueur à l'ouvrier, la grande bouffe est un truc d'hommes (chez Marco Ferreri, mais aussi Lino Ventura, Bertrand Blier et Jean Gabin) et le barbecue permet aux mecs de jouer à la cuisinière en buvant des bières. J'ai d'ailleurs souvenir de journaux qui invitaient il y a quelques années leurs lectrices à s'imposer au barbecue, ce «monopole masculin», dixit Le Parisien. Une joyeuse transgression.

Un imaginaire, une dominante, ne sont pas une loi générale. Oui, il y a des femmes qui mangent de la viande et adorent le charbon de bois. Oui, il y a des hommes vegans qui préfèrent la verdure au saignant. Et alors? Est-ce que ça change nos représentations? Est-ce que ça modifie notre imaginaire en le remplissant brusquement de gars musclés qui s'empiffrent de tofu? Évidemment que non.

Oui, c'est à la fois une affaire de goût et une question de représentation. Combien de films où des femmes s'empiffrent de viande avez-vous vus? Combien de scènes de grillades entre potes opposeriez-vous à des scènes de charbon de bois entre copines?

La production de viande,
un problème écologique

La viande est plutôt un truc d'hommes, les femmes sont davantage portées sur les légumes. C'est bien documenté. On peut arguer que c'est culturel ou inné mais, au fond, qu'il y ait un patriarcat du steak, qu'il ait deux siècles ou deux millions d'années, on peut parfaitement s'en tamponner la merguez, à condition de ne pas gueuler trop fort si le sujet est abordé à table.

En revanche, que cet imaginaire soit à ce point ancré dans notre identité pose souci, car la production de viande est aujourd'hui un problème écologique. Et il serait bon de le traiter comme tel, en évitant des polémiques aussi grotesques que vaines.

Car, malheureusement, le sujet est hautement sensible. Aucune ingestion n'est innocente, aucune digestion n'est neutre. La bouffe nous détermine, touche à nos identités. Elle est joyeuse, du repas de famille aux grillades. Elle est religieuse, des traditions de Noël aux ruptures de jeûne post-ramadan. Elle est coupable (les vidéos de L214), tapageuse (les homards de François de Rugy), sympa (le kebab de Benoît Hamon), faussement bienveillante et sournoisement raciste (l'apéro saucisson-pinard à la Goutte-d'Or), caricaturée à souhait (de la «gauche caviar» à la «gauche quinoa»).

Et si on en parlait sereinement?

C'est pourquoi remettre en cause ce qui est perçu comme légitime (habitude, plaisir, etc.) devient une agression insupportable. Les propos de Sandrine Rousseau ont déclenché des réactions épidermiques, souvent agressives. À grand renfort de photos de viande saignante, les défenseurs du steak (dont quelques femmes) ont confirmé en creux ce qu'elle disait.

Ce dialogue de sourds n'est pas du tout une bonne nouvelle. Le réchauffement climatique est un sujet trop grave pour être traité de manière polémique et donc stérile. Oui, la production de viande est largement responsable du changement climatique. Oui, notre consommation de viande est excessive et nous devons la réduire –c'est d'ailleurs ce que nous avons commencé à faire.

C'est un début: les Pays-Bas ont entamé des négociations avec les éleveurs pour réduire la production de viande. Qui peut croire que cette politique restera isolée? Aborder ce sujet sereinement devrait être une priorité pour chaque responsable politique.

Moqueries et barbecues vengeurs

Sandrine Rousseau pose donc une question légitime. Malheureusement, parce qu'elle est devenue totalement clivante, la députée de Paris démonétise le sujet aussitôt qu'elle l'aborde. Quand elle passe à la télé, elle se met à dos la moitié des réseaux sociaux. Loin de convaincre les sceptiques, elle les excite.

Elle n'est pas seule, loin de là, à jouer ce jeu à somme nulle. Ainsi de son duo avec Fabien Roussel, qui semble désormais bien rodé: bonne viande contre couscous en janvier, «sexe des escalopes» versus steak mâle en juillet. De tels propos ne rendent pas service à la lutte contre le réchauffement climatique. Mieux: ils permettent de s'exonérer de toute responsabilité en dénonçant une atteinte à notre sociabilité ou à la liberté individuelle.

Nuance. Parfois des propos surprenants, un débat virulent, des oppositions tranchées peuvent aider à une prise de conscience. Mais il y aura probablement, dans les jours qui viennent, davantage de barbecues vengeurs que de discussions apaisées. Au fait: les cow-boys mangeaient souvent des haricots.

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