Société / Culture

La puissance émotionnelle des cassettes audio

Temps de lecture : 5 min

Playlists enregistrées à la volée, déclarations d'amour ou d'amitié, archivage familial… Les accros du magnéto des décennies 1970-1990 témoignent de leur rapport à la K7 audio.

«Je ne sais pas ce qu'elle signifiait pour lui à l'époque, mais pour moi, cette cassette était sacrée», se souvient Béatrice, 69 ans, à propos d'une compil que lui avait faite un ex-copain. | cottonbro via Pexels
«Je ne sais pas ce qu'elle signifiait pour lui à l'époque, mais pour moi, cette cassette était sacrée», se souvient Béatrice, 69 ans, à propos d'une compil que lui avait faite un ex-copain. | cottonbro via Pexels

La série Stranger Things a remis aux goûts du jour la bande-son eighties, son sacro-saint walkman Sony et ses cassettes, symboles d'une époque que les moins de 20 ans (30 ans?) n'ont pas connue.

C'est à Lou Ottens, ingénieur néerlandais, que l'on doit l'invention de la «Compact Cassette» en 1963. Et lui comme son employeur, Philips, étaient bien loin d'imaginer la petite révolution, à la fois musicale et intime, que ce boîtier en plastique, sa bande magnétique et ses deux bobines allaient provoquer. En illustre l'émoi des personnes que Slate.fr a interrogées lorsqu'elles évoquent ces après-midi à confectionner la playlist parfaite, le souvenir d'une cassette reçue, celle d'une voix défunte qui surgit du passé…

La K7, avec le magnéto qui l'accompagne, ouvre en effet le champ des possibles en matière d'enregistrements, de circulation de la musique. Voici venu le temps des compilations faites maison, des playlists peaufinées en chinant ses morceaux dans les vinylothèques des potes ou l'oreille arrimée au poste de radio, le doigt prêt à bondir sur le bouton «record».

Le journaliste Jean-Daniel Beauvallet, dans un article rendant hommage à la cassette, s'enthousiasme d'ailleurs à ce propos. «On choisissait avec expertise et mauvaise foi les chansons dignes d'y figurer; on en déterminait le tracklisting, chronomètre en main; on en réalisait amoureusement des pochettes avec des lettres décalcomaniées vendues par la marque adorée qu'était Letraset: on devenait curator, selector et graphiste.»

Créer sa compil comme on écrirait une déclaration d'amour

La parfaite cassette relevait presque du sacerdoce pour Marie-Hélène, 46 ans: «J'étais dans les starting-block pour ne pas rater le début de la chanson à la radio. Ce n'était pas facile, d'autant que je suis assez perfectionniste, donc si ce n'était pas parfait, je rembobinais et recommençais.»

Faire une cassette, une compil pour soi comme pour quelqu'un, demandait donc du temps, de l'investissement. C'était une démarche qui se muait parfois en déclaration d'amour ou d'amitié. Dans le roman de Nick Hornby Haute Fidélité, le personnage de Rob Fleming, un disquaire trentenaire, construisait ainsi sa compilation comme on déclare sa flamme à l'écrit, avec minutie.

«J'ai mis des heures à concevoir cette fameuse cassette. Pour moi, c'est un peu comme écrire une lettre –effacer beaucoup, repenser, recommencer–, et je voulais qu'elle soit vraiment bien, vu que... vu que, pour être franc, je n'avais rencontré personne d'aussi prometteur depuis que j'étais DJ, alors que rencontrer des femmes prometteuses était censé faire partie du job. Une compil réussie, comme une rupture, c'est délicat», y lit-on.

«Il y avait cet usage intime, individuel, cette matérialité de l'objet
et le lien personnel que l'on entretenait
avec elle.»
Caroline Courbières, professeure en sciences de l'information et de la communication

D'ailleurs, Béatrice, 69 ans, a encore dans ses cartons la cassette réalisée par un ex-copain. Bien qu'elle ignore si, à l'instar de Rob Fleming, l'ex en question y a mis toutes ses tripes. «Je ne sais pas ce qu'elle signifiait pour lui à l'époque, mais pour moi, cette cassette était sacrée. Je l'ai tant écoutée...»

Caroline Courbières, professeure en sciences de l'information et de la communication à l'université Toulouse-III-Paul-Sabatier, estime que c'est ce temps consacré, cette intention affective mise dans la confection d'une cassette, qui lui confère cette charge émotionnelle: «Quand on se faisait une cassette, pour soi comme pour ses amis, il y avait cet usage intime, individuel, il y avait cette matérialité de l'objet et le lien personnel que l'on entretenait avec elle. Aujourd'hui, la plateformisation des sons, des images a bouleversé tout cela.»

La cassette intime

Constance, 37 ans, avait, elle, l'habitude de faire des playlists hybrides à ses amies. Elle compilait les chansons du moment sur lesquelles elle chantait et ponctuait ce karaoké fait maison «d'interludes», des ponctuations où elle racontait ses (més)aventures de collégienne. «C'était avant tout un plaisir un peu égoïste, car j'adorais chanter, se souvient-elle. J'ai appris plus tard que ça faisait plaisir. C'était une démarche plutôt mignonne, c'est vrai, ça me prenait un temps fou, mes parents n'en pouvaient plus de m'entendre chanter à fond tous les soirs.»

Margaux a reçu quelques-unes de ses cassettes. «Elle faisait son show, mais c'était aussi une déclaration d'amitié, ça voulait dire qu'elle prenait du temps pour la confectionner, en pensant à moi. Je les ai gardées longtemps, je les écoutais encore lors de mes allers-retours à la fac, dans ma Punto qui avait alors un lecteur radiocassette. J'ai dû les égarer lors d'un de mes innombrables déménagements. Je donnerais beaucoup pour les réécouter.»

La K7 offrait une révolution des usages, en dehors de la sphère musicale. En guise de journal intime, la romancière Marie Darrieussecq avait par exemple l'habitude de s'enregistrer sur des cassettes. Depuis, elle s'y est replongée et en a fait le point de départ de son roman Clèves.

«Ce sont des heures honteuses de bla-bla –“Machin ne m'a pas invitée à sa boum”– et avec l'amour comme sujet principal. Mais j'y ai retrouvé la bande-son émouvante de la maison: le clac des talons de ma mère sur les tommettes, les perruches dans la cuisine, les moutons dans le pré, le coq de la voisine», confiait-elle au Monde en juin dernier.

«Une façon d'archiver des voix,
des souvenirs»

Car parfois, ces cassettes se transforment en capsules temporelles, avec des voix éteintes qui résonnent à nouveau, des bruits qui font l'effet de madeleines sonores, des états d'âme d'une époque révolue. À leur réécoute, ces sons, ces voix peuvent devenir «un déclencheur (trigger) de nostalgie», comme l'analyse Caroline Courbières.

Denis, 72 ans, a passé de longues années pas trop loin de son magnéto, acheté avec son premier salaire. «J'ai pris, en quelque sorte, le relais de mon père, qui était ingénieur du son à Chaillot, raconte-t-il. De temps en temps, il ramenait à la maison un magnéto portable, qui avait alors la taille d'une valise. Il posait le micro sur la table et enregistrait des discussions de famille. Des années plus tard, j'ai fait un peu pareil.»

Dans ses centaines de capsules sonores, il y a de la «musique, des concerts, des émissions de radio», mais aussi la mémoire de la vie de ses proches. «J'ai interrogé des membres de ma famille, mon père, sur ce qu'il a vécu pendant la guerre, une tante paternelle sur la généalogie familiale, mes enfants quand ils étaient petits... Une façon d'archiver des voix, des souvenirs. Mais je suis quelqu'un d'assez nostalgique et les réécouter peut m'emmener dans un voyage un peu trop profond dans le passé.»

«Les voix prennent toute l'ampleur, c'est très fort»

Marie-Hélène, elle aussi, a multiplié les enregistrements familiaux. Elle a mis en boîte les chansons de sa petite sœur «pour garder l'empreinte de quelque chose de mignon» et les récits de ses deux grands-pères, prisonniers de guerre, «dans une volonté de mémoire, d'archive». Du haut de ses 15 ans, elle a posé le micro sur la table familiale et a demandé à ses grands-pères de raconter ce qu'ils avaient vécu entre 1939 et 1945. Sept ans d'une vie dont il est parfois difficile de témoigner.

«On entend les silences et les souffrances de mon grand-père paternel, les chansons de mes grands-parents maternels, mes grands-mères qui, chacune, essaient d'accompagner le récit de leur mari…» Elle a précieusement gardé ces cassettes emplies d'une charge mémorielle, enregistrements qu'elle a numérisés, il y a quelques années. «Le son, sans l'image, offre une certaine proximité, les voix prennent toute l'ampleur, c'est très fort.»

Les cassettes, comme les voix, ne sont malheureusement pas immortelles. Elles pouvaient s'abîmer à force d'écoutes ou de manipulations maladroites, de rewind intempestifs. Ce qui les rendait d'autant plus précieuses. Dans un billet d'humeur pour Section 26, le journaliste Nicolas Kssis-Martov notait ainsi que «la K7 appartenait à une époque où nous savions que nous pouvions perdre ce que nous adorions, ce que nous avions confectionné parfois des après-midi entières, passées à choisir les bons morceaux. Un clic suffit désormais pour tout réparer.»

Newsletters

La classe moyenne, insaisissable créature du capitalisme

La classe moyenne, insaisissable créature du capitalisme

La «classe moyenne» fait partie des notions les plus utilisées et les plus floues dans les discours politiques.

Où commencent les violences conjugales?

Où commencent les violences conjugales?

Contrairement à certaines idées reçues, elles ne se résument pas à des coups portés répétés. Elles peuvent aussi être verbales ou psychologiques.

Présente dans la série Netflix, la sœur d'une victime de Jeffrey Dahmer sort du silence

Présente dans la série Netflix, la sœur d'une victime de Jeffrey Dahmer sort du silence

Elle reproche à la plateforme de ne l'avoir jamais contactée et de faire son beurre avec le malheur des autres.

Podcasts Grands Formats Séries
Slate Studio