Égalités / Société

Comment les complexes autour de la cellulite ont été fabriqués par l'industrie cosmétique

Temps de lecture : 6 min

Il y a cent ans, la cellulite n'était une préoccupation pour aucune femme, pour la simple et bonne raison que le terme n'existait même pas.

«À cause de la propagande misogyne qu'on nous inflige depuis l'enfance, combien sommes-nous à galérer face à nos reflets?», s'interrogent l'autrice Erell Hannah et le dessinateur Fred Cham. | Gantas Vaičiulėnas via Unsplash
«À cause de la propagande misogyne qu'on nous inflige depuis l'enfance, combien sommes-nous à galérer face à nos reflets?», s'interrogent l'autrice Erell Hannah et le dessinateur Fred Cham. | Gantas Vaičiulėnas via Unsplash

Depuis plusieurs décennies, les magazines féminins regorgent d'astuces pour venir à bout de la cellulite. On y voit vantés les mérites de produits destinés aux femmes, les mêmes que l'on retrouve positionnés en tête de gondole dans les pharmacies et rayons cosmétiques des supermarchés.

«La cellulite indique une perturbation du tissu adipeux, situé sous la peau en couche très fine. La particularité de ce tissu est qu'il est hormonosensible, il évolue donc au gré des variations hormonales traversées par le corps féminin tout au long de sa vie», explique le docteur Michael Benzimra, phlébologue interventionnel à Paris, spécialisé dans l'esthétique des jambes et du corps.

«Le problème est qu'on fait souvent des liens erronés entre cellulite, surpoids et mauvaise hygiène de vie. Hors, la cellulite n'a rien de dangereux ou d'anormal: le corps féminin stocke du gras dans des zones gynoïdes pour favoriser la gestation, rien de plus naturel donc, quel que soit l'âge et le poids des individues.»

Malgré tout, pour de nombreuses femmes, la cellulite est une préoccupation de premier plan. Tous les coups sont permis pour éliminer celle que la presse féminine qualifie de «redoutable»: gels, crèmes, massages, ventouses, soins amincissants, compléments alimentaires, tisanes, régimes, etc. sont autant d'armes proposées aux femmes pour lutter contre ce fléau. Mais comment en est-on arrivé à faire d'un attribut naturel une source de complexes sans fin pour les femmes?

De l'image d'un corps gracieux
à celle d'un corps malade

Cette préoccupation de la part des médecins, de la société et des femmes pour la cellulite est en réalité plutôt récente. Elle date de l'après-Première Guerre mondiale, époque à laquelle le culte de la minceur a fait son apparition aux États-Unis et en Europe. Avant cela, l'idéal féminin par excellence était plutôt synonyme de courbes voluptueuses et de formes pulpeuses, à l'image des femmes représentées en peinture par Pierre Paul Rubens à la Renaissance, par Gustave Courbet au XIXe siècle ou par Auguste Renoir, auteur des Baigneuses (1918) arborant bourrelets et cellulite.

Jusqu'aux Années folles, la cellulite était ainsi considérée comme faisant partie intégrante de la morphologie féminine, comme l'explique Rossella Ghigi dans son article «Le corps féminin entre science et culpabilisation– Autour d'une histoire de la cellulite», publié en 2004 dans la revue Travail, genre et société: «La cellulite qui hante les vitrines de nos pharmacies aujourd'hui est un souci collectif qui a une date de naissance et un pays d'origine: les années 1920 en France», y écrit-elle.

Car après une première apparition du terme dans un dictionnaire de 1873 pour désigner «un état inflammatoire général», le mot «cellulite» a été repris en 1924 dans les travaux du docteur Alquier. Ce dernier y concluait que la cellulite était le symptôme d'un amas de déchets relevant d'un trouble fonctionnel hépato-digestif, qu'il fallait impérativement traiter. «La cellulite commençait ainsi à représenter une intoxication», souligne Rossella Ghigi, donnant une image du corps féminin s'opposant à lui-même et nécessitant une supervision médicale, au risque de s'auto-empoisonner…

Entre surveillance et contraintes

D'après Rossella Ghigi, la véritable entrée de la cellulite dans l'imaginaire collectif s'est effectuée plus tard, lors de tirages des magazines Votre Beauté en 1933 et Marie-Claire en 1937. Ces deux revues féminines, qui jouissaient alors d'un important succès éditorial et du soutien d'une industrie cosmétique alors en pleine expansion, ont abondamment communiqué sur la nécessité de dépister et de traiter la cellulite.

Entre ces pages, l'idée que le corps des femmes devait faire l'objet d'une surveillance permanente et d'efforts constants pour atteindre un idéal de beauté donné prenait forme… Et la cellulite telle qu'on la connaît aujourd'hui, soit l'ennemi numéro 1 des femmes, était née.

Révélatrices des liens tissés entre mode et médecine, «les revues féminines furent un lieu majeur de la production sociale du corps féminin», souligne Rossella Ghigi. «Marie-Claire et surtout Votre Beauté s'engagèrent assez clairement dans la construction d'une “nouvelle silhouette idéale” pour la femme française de l'entre-deux-guerres. Les proportions idéales d'un corps féminin s'amincirent. […] Le corps des femmes devait s'étirer, se raffermir, s'amincir selon les diktats de la “mode sculpturale” des grands couturiers et des médecins.»

Cette vision de la cellulite comme une chose uniquement féminine et devant impérativement disparaître imprègne encore fortement notre perception de la «peau d'orange» et de la «culotte de cheval» –des termes peu flatteurs qui ont fait leur nid dans le langage courant. Alors que «même s'ils sont moins nombreux que les femmes en raison de moindres manifestations hormonales, les hommes aussi peuvent avoir de la cellulite!», précise le docteur Benzimra.

Ce sont cependant bien des sujets féminins qu'on voit sur les publicités de produits contre cellulite, qui mettent en scène le côté d'une cuisse sur laquelle plusieurs pinces à linge sont accrochées, des fesses recouvertes de capitons rappelant l'apparence d'un canapé rembourré, ou encore une femme qui pince sa peau d'orange l'air désespéré

Une préoccupation miroir
de la domination masculine

Dans une courte bande dessinée publiée sur le blog Ils abusent grave en août 2022, l'autrice Erell Hannah et le dessinateur Fred Cham font la remarque suivante: «À cause de la propagande misogyne qu'on nous inflige depuis l'enfance, combien sommes-nous à galérer face à nos reflets? […] La cellulite n'est-elle pas le point culminant de ce regard misogyne? Rendez-vous compte, ils nous ont appris à détester nos corps de femmes… jusqu'aux cellules qui les composent».

«Les femmes, contrairement
aux hommes, sont encouragées
à se vivre de manière fragmentaire,
en morceaux.»
Anne Taïeb Chapelon, docteure en psychopathologie clinique

Pour Rossella Ghigi, cette médicalisation du gras féminin ne doit rien au hasard, bien au contraire. Elle a même joué un rôle majeur dans la construction des relations de pouvoir hommes-femmes au cours du XXe siècle, époque à laquelle les femmes ont investi le monde du travail et gagné le droit de vote.

«L'idéal de la minceur féminine, synonyme de fragilité et de souplesse, est un support du pouvoir masculin. [Cette] image de la femme subjuguée par elle-même […] n'est qu'un effet de la domination masculine, puisqu'elle finit par soutenir l'idée que le devoir propre à la femme est de se maîtriser elle-même, en laissant à l'homme le devoir (et le privilège) de maîtriser les autres».

Grande amie du capitalisme

Cette croisade contre la cellulite, orchestrée par l'industrie cosmétique et la presse féminine, donne ainsi lieu à un business ultra-lucratif de produits et soins destinés aux femmes.

Une industrie à l'intersection entre santé et beauté, dont le matraquage publicitaire encourage les femmes à passer au crible les moindres recoins de leur corps, comme l'explique Anne Taïeb Chapelon, docteure en psychopathologie clinique: «Les femmes, contrairement aux hommes, sont encouragées à se vivre de manière fragmentaire, en morceaux. Ainsi, elles se regardent comme à travers un microscope et se réduisent à leur poids, leur cellulite, un nez jugé difforme, etc.»

Cette tendance fait les beaux jours de l'industrie de la minceur qui, en France, pèse 3,6 milliards de dollars par an et est majoritairement financée par les femmes. «Pour les femmes, le travail le plus important est de réapprendre à se regarder comme un tout et non comme un assemblage d'attributs perçus comme disgracieux», analyse la spécialiste.

Aucun remède miracle n'existe

Dans le cabinet du docteur Benzimra, la cellulite est toujours au cœur des préoccupations des patientes: «Même lorsqu'on essaie de la démystifier et de faire de la sensibilisation sur le fait que cela fait partie intégrante de la manière dont le corps féminin fonctionne, que ça n'est pas un problème de santé mais un enjeu purement esthétique, il n'y a rien à faire. Les patientes sont prêtes à dépenser beaucoup d'argent et de temps pour s'en débarrasser.»

Pour le praticien, c'est bel et bien le marché cosmétique, véritable fabrique à complexes qui engrange des sommes astronomiques grâce à des produits parfois peu efficaces, qu'il faut questionner. Et aux femmes d'accepter que leur corps produise de la cellulite: «Aujourd'hui, la réalité est qu'il n'existe aucun remède miracle. Certains traitements et techniques médicales peu invasives permettent de l'atténuer ou de ralentir son évolution, mais on ne peut garantir une absence totale et définitive de cellulite.»

D'après le praticien, une activité physique régulière, préférablement aquatique pour améliorer la circulation du sang, ainsi qu'une alimentation saine et équilibrée, sont ce qui se fait à ce jour de plus efficace contre la cellulite… Des conseils qui, au passage, peuvent aussi s'appliquer à toute personne, homme comme femme, visant un corps en relativement bonne santé, en dehors de toute considération esthétique misogyne et socialement construite.

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