Santé / Monde

Colonisation au Canada: le VIH en héritage

Temps de lecture : 5 min

Dans les communautés autochtones du Canada, les taux d'infection au virus sont près de quatre fois plus élevés que dans le reste de la population du pays.  

En 2016, les Autochtones représentaient 4,9% de la population canadienne totale. | Ksenia Makagonova via Unsplash
En 2016, les Autochtones représentaient 4,9% de la population canadienne totale. | Ksenia Makagonova via Unsplash

«Je devrais vous parler [la langue] cri», se désole Margaret Kisikaw Piyesis, à l'autre bout du fil. Dans un anglais d'où pointent des intonations bien canadiennes, la PDG de Communities, Alliances and Network (CAAN), ex Réseau canadien autochtone du sida, explique qu'«à cause de la colonisation et des pensionnats, [elle est] encore en train d'apprendre [sa] propre langue».

À en croire Margaret Kisikaw Piyesis, les conséquences de la colonisation ont affecté tous les aspects de la vie des Autochtones, de la culture jusqu'à la santé physique et psychologique. Alors que s'est achevée la vingt-quatrième conférence internationale sur le VIH et le sida à Montréal, elle soutient qu'«il y a une ligne directe entre le VIH et la colonisation».

En 2016, les Autochtones représentaient 4,9% de la population canadienne totale. La même année, les populations autochtones étaient concernées par 11,9% des nouvelles infections au virus d'immunodéficience humaine (VIH), des chiffres en hausse depuis 2011.

Derrière les chiffres

Pour comprendre la prévalence du VIH au sein des communautés autochtones du Canada, Kevin Barlow soutient qu'il faut remonter le fil de l'histoire, jusqu'à l'arrivée des premiers colons européens en Amérique du Nord. «C'est vraiment là qu'a commencé le traumatisme», affirme le consultant culturel auprès de la Dr Peter AIDS Foundation de Vancouver.

Au début du XVIe siècle, les colons français, espagnols et anglais accostent sur la côte est du continent et propagent de nouvelles maladies, comme le typhus et la variole, au sein des Premières Nations. Les deux siècles suivant les premiers contacts avec les populations autochtones des Amériques auraient provoqué un dépeuplement de l'ordre de 90 ou 95%.

S'en suit la colonisation territoriale, l'instauration du système des réserves et les pensionnats, ce qui fait dire à Kevin Barlow, lui-même membre de la nation Mi'kmaw, que «la colonisation a eu des effets disruptifs sur plusieurs centaines d'années», incluant la surreprésentation des Autochtones dans les taux d'infection au VIH et au sida.

Entre le XVIIe siècle et la fin des années 1990, au moins 150.000 enfants autochtones ont fréquenté les pensionnats. Gérés par l'État et les églises, ils avaient pour objectif de «tuer l'Indien dans l'enfant», c'est-à-dire de les assimiler et de les évangéliser par la force. On estime qu'entre 3.000 et 6.000 enfants y auraient trouvé la mort, alors que de nombreux survivants dénoncent y avoir subi des violences sexuelles, physiques et psychologiques. Une histoire que Kevin Barlow se remémore à demi-mot.

«Les conséquences de la colonisation se manifestent notamment dans l'usage d'alcool, de substances et de drogues injectables.»
Kevin Barlow, consultant culturel auprès de la Dr Peter AIDS Foundation de Vancouver

«Le trauma est définitivement le facteur principal, mais la stigmatisation, le racisme, la discrimination, le fait de ne pas avoir d'outils suffisants pour trouver de l'emploi et donc, de vivre sous le seuil de la pauvreté, entrent également en ligne de compte», poursuit-il. En 2016, le taux de chômage des membres inscrits des Premières Nations vivant sur les réserves était de 23%, contre 6% chez les non-autochtones, d'après Statistiques Canada. Dans les centres urbains, les Autochtones sont deux fois plus susceptibles d'être sans domicile fixe que le reste de la population canadienne.

«Les conséquences de la colonisation se manifestent notamment dans l'usage d'alcool, de substances et de drogues injectables», souligne également Kevin Barlow. Les consommateurs de drogues injectables sont soixante fois plus à même de contracter le VIH.

Sur le millier de participants autochtones interrogés dans le cadre de l'enquête Track sur les utilisateurs de drogues injectables au Canada, 87,5% affirmaient avoir été victimes de violences physiques, sexuelles et/ou psychologiques dans l'enfance.

Racisme systémique en santé

Lors de la Conférence internationale sur le VIH et le sida, le ministre fédéral de la Santé, Jean-Yves Duclos, a annoncé un budget de 17,9 millions (13,7 millions d'euros) dédié au dépistage.

Un investissement qui vise notamment la distribution ciblée de trousses d'autotests du VIH afin de contourner les discriminations qui minent le dépistage et le traitement de communautés marginalisées, notamment les Autochtones.

Ces lacunes dans le dépistage sont confirmées par les résultats de l'enquête Track. Margaret Kisikaw Piyesis les explique par «le racisme des institutions canadiennes, [qui] empêche les personnes autochtones d'avoir accès aux soins de santé nécessaires pour détecter et traiter le virus».

Pour les Autochtones atteints du VIH et du sida, le chemin vers la guérison n'est pas que médical.

En 2020, la mort de Joyce Echaquan, une femme atikamekw de 37 ans dans un hôpital du Québec, avait provoqué une onde de choc: enregistrée par la patiente peu de temps avant son décès des suites d'un œdème pulmonaire, une vidéo Facebook live dans laquelle on entend deux membres du personnel médical tenir des propos racistes et dégradants à son égard, devient virale.

Le coroner responsable de l'enquête, Géhane Kamel, a affirmé que la patiente «a bien été ostracisée et que sa mort aurait pu être évitée». Le Premier ministre Justin Trudeau a a quant à lui reconnu qu'il s'agissait d'un exemple de racisme systémique.

Guérison et réconciliation

Au Dr Peter Centre, géré par la fondation du même nom, Kevin Barlow a mis sur pieds le programme «Culture of care» («culture du soin») pour mieux venir en aide aux Autochtones séropositifs, qui constituent environ le tiers de la clientèle du centre.

Au menu, des activités culturelles, artistiques, des cérémonies traditionnelles, une offre de traduction linguistique et culturelle afin de «créer un environnement où [les patients autochtones] sentent qu'ils ne seront pas jugés», dit Kevin Barlow. Il souligne l'importance de ce type de programmes dans la détection du virus et dans l'accompagnement médical, «surtout lorsqu'on a affaire à une clientèle qui se débat avec des problèmes de consommation, d'itinérance ou de santé mentale».

Selon lui, les Autochtones ont «le savoir culturel et la connexion nécessaire avec les séropositifs» pour les assister. «Il ne manque que les ressources», dénonce-t-il, rappelant que «maintenant que les patients ont une espérance de vie plus longue, le suivi médical coûte plus cher».

Mais pour les Autochtones atteints du VIH et du sida, le chemin vers la guérison n'est pas que médical.

«Nous devons laisser aller le passé», croit Kevin Barlow. Il se réjouit d'ailleurs des excuses du pape François aux peuples autochtones pour «les crimes commis par de nombreux chrétiens envers eux», lors de sa visite au Canada, fin juillet.

Kevin Barlow souhaiterait également voir la France et l'Angleterre suivre les pas du pape et reconnaître leur responsabilité dans «les effets dévastateurs qu'a eus la colonisation sur les peuples autochtones». «Nous avons besoin de ces excuses pour avancer.»

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