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Températures record, sécheresse... La Chine subit le changement climatique de plein fouet

Temps de lecture : 8 min

En réaction aux très fortes chaleurs subies cet été, le gouvernement chinois a incité les habitants à restreindre au maximum leur consommation d'eau et d'électricité, dans le but d'éviter les pénuries et de sauver son agriculture.

Une section de lit de rivière asséchée, le long du fleuve Yangtzé, dans le sud-ouest de Chongqing, en Chine, le 16 août 2022. | STR / AFP
Une section de lit de rivière asséchée, le long du fleuve Yangtzé, dans le sud-ouest de Chongqing, en Chine, le 16 août 2022. | STR / AFP

Comme le reste du globe, la Chine est touchée par le dérèglement climatique. Mais cet été, il a atteint un niveau considérable et parfaitement inédit. Depuis début juillet, les températures dans le sud du pays ont constamment dépassé les 40°C, ce qui n'avait jamais été enregistré depuis 1961, date de la création d'un service de météorologie à Pékin.

Au-delà des fortes chaleurs, ce qui préoccupe le plus est l'absence de pluies dans les provinces traversées par le Yangtsé, qui fournit de l'eau potable à près de 400 millions de Chinois. Le fleuve de 6.300 kilomètres qui sillonne la Chine, des hauts plateaux tibétains jusqu'à Shanghai, a connu un débit très inférieur à la normale et est à sec à nombre d'endroits. Tout autour de son parcours, dans le Hunan, l'Anhui, le Jiangxi et le Hubei, les rizières n'ont ainsi pas pu être suffisamment irriguées et en ont fortement souffert, de même que les champs de maïs et de soja.

Mais cette sécheresse a particulièrement touché le Sichuan, dont 80% de l'électricité provient de barrages hydrauliques qui, cet été, sont largement asséchés. Cette province chinoise de plus de 83 millions d'habitants, connue pour sa cuisine épicée, est surtout importante pour son activité économique qui lui permet, depuis une quinzaine d'années, d'atteindre des taux de croissance supérieurs au reste du pays.

Chengdu, la capitale régionale, s'est fortement modernisée avec des immeubles à l'architecture parfois futuriste, tandis que Chongqing –qui a un statut de municipalité autonome– est, avec 32 millions d'habitants, la ville la plus peuplée de Chine.

Électricité coupée, baisse
de l'activité...

L'assèchement des réserves d'eau dans le sud du pays a conduit le gouvernement à réagir, de façon aussi méthodique que possible. Le 18 août, une alerte nationale à la sécheresse a été décrétée pour la moitié sud de la Chine. Premier objectif: inciter la population à restreindre son utilisation de la climatisation, évidemment en vogue pour faire face aux fortes chaleurs, en instaurant un contrôle des bureaux et des habitations.

Dans le même temps, tout au long du mois, l'électricité a été coupée environ trois heures par jour dans l'ensemble des foyers, et les centres commerciaux des principales villes de la province n'ont été autorisés à ouvrir que de 16h à 21h.

De plus, les entreprises ont été appelées à s'arrêter certains jours. Au Sichuan, cet arrêt d'activité a notamment été imposé pendant une semaine au milieu du mois d'août. Les usines Toyota ou Volkswagen ont dû se plier à cet ordre venu de Pékin, tout comme Contemporary Amperex Technology (CATL), le principal fabricant de batteries au lithium pour voitures électriques.

À la mi-juillet, Chengde New Material, un gros producteur chinois d'acier inoxydable, a quant à lui fait savoir à ses clients qu'il suspendait jusqu'à nouvel ordre sa production deux jours par semaine et qu'il prévoyait une baisse de 20% de son rendement, soit 10.000 tonnes en moins par mois. Acté par de nombreuses entreprises, ce genre de décision va créer d'importants retards de livraisons pour toutes sortes de produits exportés par la Chine.

Quand chaque goutte compte

Les autorités ont visiblement considéré que les conséquences économiques de ces arrêts pesaient moins que les précautions à prendre face à la sécheresse. Depuis deux mois, le gouvernement chinois demande donc à la population de respecter les efforts demandés pour faire face à de «graves menaces sur la production agricole». Le 23 août, dans les médias écrits et télévisés, plusieurs ministères ont par exemple rappelé qu'il fallait «utiliser chaque goutte d'eau avec parcimonie».

Dans un avis, le ministère de l'Agriculture souligne également que «l'étendue rapide de la sécheresse, superposée à des températures élevées et des dommages causés par la chaleur, font peser une grave menace sur la production agricole d'automne».

Parallèlement, Pékin a débloqué, le 24 août, une enveloppe de 10 milliards de yuans (près de 1,5 milliard d'euros) pour soutenir les agriculteurs face à la sécheresse. Ces inquiétudes s'ajoutent à celles provoquées par les restrictions sanitaires contre le Covid-19: les échanges et la distribution de produits agricoles ont été compliqués et les semences de printemps retardées.

Aujourd'hui, la priorité pour le Parti communiste chinois est de limiter la consommation d'eau et ainsi d'affirmer qu'il se préoccupe avant tout de la situation de la population chinoise. Car, certes, le ralentissement du Sichuan risque d'avoir des répercussions sur les chiffres du PNB chinois. Mais aux yeux des dirigeants du pays, cela est moins grave qu'une totale pénurie d'eau, qui serait une véritable catastrophe, susceptible de provoquer un mécontentement populaire incalculable.

Des experts pour sauver les cultures

Dans ces conditions, nombre de médias ont rendu compte de l'envoi, début août, de «dix équipes d'experts et douze groupes de soutien» dans le sud du pays. Rien que dans la province du Hubei, 2.000 agronomes ont été mobilisés pour aider à faire face aux probables mauvaises récoltes d'automne. Et notamment pour «guider les travaux visant à inverser les dommages causés par la sécheresse et à éviter les pertes de céréales», indique une circulaire officielle.

Pour augmenter la résistance des cultures de riz à la chaleur, une régulation de l'eau a été mise en place, ainsi qu'une pulvérisation d'engrais, destinés à empêcher l'avortement du pollen. Une politique qui serait déjà couronnée de succès, selon le Bureau national des statistiques de Chine: le 29 août, il annonçait que la «production de riz précoce a[vait] atteint 28,12 millions de tonnes, soit une hausse de 106.000 tonnes par rapport à 2021».

De son côté, le ministère chinois de l'Agriculture continue de demander aux autorités locales de «surveiller de près» les changements de température et la croissance des cultures. «Une surveillance étroite de l'humidité du sol peut aider les experts à évaluer scientifiquement l'impact de la chaleur et de la sécheresse», précise un document édité à Pékin.

Ensemencement de nuages

Un responsable a désormais été nommé pour diriger la lutte contre la sécheresse: Xia Liming, anciennement chargé de l'agriculture et des affaires rurales à Changsha, le chef-lieu de la province du Hunan. Parmi les recommandations qu'il a émises le 15 août, lors d'une conférence de presse: «irriguer pendant la journée et drainer la nuit, afin de réduire la température des champs» dans les zones où il reste suffisamment de ressources en eau.

Le responsable a aussi préconisé l'utilisation de drones pulvérisant régulièrement de l'eau à la mi-journée sur les champs de riz, afin d'en augmenter le taux d'humidité. Et a annoncé qu'une «fertilisation scientifique» allait pouvoir améliorer la résistance du riz à la sécheresse –sans donner, toutefois, plus de précisions.

Les scientifiques estiment qu'envoyer de l'iodure d'argent dans le ciel comporte un risque pour les habitants des régions sur lesquelles retombent les pluies ainsi provoquées.

En attendant, il a été décidé à Pékin qu'il était temps d'essayer de faire tomber la pluie. Pour cela, des avions ou des canons au sol tirent des projectiles d'iodure d'argent dans les nuages. Le but de cet «ensemencement des nuages» est d'augmenter la condensation dans le ciel et, ainsi, de provoquer une pluie artificielle.

Le procédé a déjà été utilisé en Chine dans les jours précédant les Jeux olympiques de 2008 –à l'époque, le but était que le ciel soit invariablement bleu au cours des épreuves sportives–, et lors des congrès du Parti communiste. Mais le gouvernement chinois envisage même d'aller plus loin: selon Pékin, des avancées technologiques devraient permettre, d'ici à 2025, de maîtriser «un système de modification météorologique» qui permettrait, entre autres, d'agir en cas de sécheresses importantes.

Mais tout cela inquiète certains scientifiques d'autres pays. Ils estiment en effet qu'envoyer de l'iodure d'argent dans le ciel comporte un risque pour les habitants des régions sur lesquelles retombent les pluies ainsi provoquées. Ils pourraient notamment souffrir, par la suite, d'irritations des reins et des poumons.

Des millions de tonnes de charbon brûlées chaque jour

Un autre des soucis de Pékin est de parvenir à maintenir le niveau de la production d'électricité, alors que nombre de rivières et de fleuves sont quasiment à sec.

Pour ce faire, il a été décidé de relancer la production de charbon: pendant les deux premières semaines d'août, les centrales électriques chinoises ont ainsi brûlé quotidiennement plus de 8 millions de tonnes de charbon. Ce qui, comme l'indique très officiellement la Commission nationale du développement et de la réforme, représente une augmentation de 15% par rapport à 2021 –une moyenne sur l'ensemble de la Chine: dans le Sichuan, par exemple, certaines centrales à charbon ont augmenté leur production de 170%.

Aucun commentaire n'a été fait sur la manière dont ces chiffres pourront se concilier avec l'objectif que la Chine de diminuer l'utilisation des énergies fossiles, afin de respecter les accords internationaux qui visent à limiter le réchauffement climatique.

La crainte d'une pénurie alimentaire

Parmi les autres priorités actuelles de Pékin: faire en sorte que la population chinoise ne manque pas de nourriture. Il est probable que des réserves alimentaires soient conservées un peu partout dans le pays. Cependant, la Chine n'a pas suffisamment de terres cultivables et doit chaque année acheter hors de ses frontières une partie de la nourriture pour sa population.

En raison de la sécheresse de cet été, Pékin va donc devoir importer davantage d'aliments que d'habitude à la fin 2022 et en 2023. Le ministère américain de l'Agriculture estime ainsi que le pays devra acheter près de 6 millions de tonnes de riz cette année. Étant donné la situation géopolitique actuelle, il va par ailleurs lui être difficile de se procurer d'autres céréales auprès de l'un de ses fournisseurs traditionnels: l'Ukraine.

Face aux épisodes d'intensification des canicules, la Chine décide en tout cas seule de ce qu'elle doit et peut faire. Ce n'est pas la première fois, depuis que le régime communiste chinois a déclaré sa volonté d'ouverture à la fin des années 1970, que des catastrophes surviennent dans le pays. Il a essuyé l'épidémie de SRAS en 2003, puis le tremblement de terre au Sichuan –déjà– en 2008.

Lors de ce terrible événement, plusieurs pays occidentaux avaient envoyé des secouristes aider l'armée et les médecins chinois dans la recherche de blessés et à apporter des soins à ces derniers. Les très fortes chaleurs de cet été n'ont pas suscité pareille solidarité internationale.

D'abord, la plupart des pays dans le monde ont eu eux aussi à gérer des températures excessives. Et ensuite, la Chine d'aujourd'hui s'est largement refermée sur elle-même, les phases d'épidémie de Covid-19 l'ayant amenée à tenir l'étranger à distance.

Pour ne rien simplifier, la Chine a connu d'autres calamités que la sécheresse cet été: il y a eu des feux de forêts dans le nord du pays, un cyclone dans le sud-est et surtout, le 18 août, des pluies diluviennes dans la province du Qinghai, à l'ouest, qui ont provoqué des inondations et des glissements de terrain, entraînant la mort d'au moins vingt-six personnes.

Une accalmie... jusqu'à
la prochaine fois

Dans tout cela, il est difficile de mesurer la réaction des Chinois aux conséquences de la sécheresse que connaît leur pays et aux mesures contraignantes imposées par les autorités. Il semble cependant que les coupures d'électricité qui ne sont pas annoncées à l'avance soient mal vécues par la population. De même que les longues files d'attentes obligatoires quand il faut, sous la canicule, aller effectuer un test de dépistage lorsqu'un cas positif au Covid s'est révélé dans le quartier.

La presse chinoise a également publié des propos d'habitants du Sichuan qui, tous, racontent qu'ils ont trop chaud pour pouvoir s'endormir le soir et qu'une fois qu'ils y sont arrivés, sont réveillés le matin par la chaleur.

Cette semaine, la température a soudain baissé dans le Sichuan et des pluies torrentielles se sont déclenchées, s'abattant notamment sur Chongqing, au point qu'une alerte inondation a été lancée. Mais nombreux sont les Chinois qui pensent que le réchauffement climatique produira à nouveau et avec ampleur ses effets dès l'été prochain. Ils rejoignent en cela la plupart des scientifiques.

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