Santé / Société

Les piqûres sauvages, épidémie ou psychose collective?

Temps de lecture : 6 min

Dans les boîtes de nuit comme dans les festivals, les signalements de piqûres sauvages se sont multipliés cet été. Mais que sait-on vraiment de ce phénomène?

«Les rumeurs et légendes urbaines sont à la fois collectives, enracinées dans le vécu commun et structurées de manière métaphorique ou symbolique.» | Kajetan Sumila via Unsplash
«Les rumeurs et légendes urbaines sont à la fois collectives, enracinées dans le vécu commun et structurées de manière métaphorique ou symbolique.» | Kajetan Sumila via Unsplash

Le phénomène a démarré en Angleterre, où les premiers faits ont été rapportés dès septembre 2021. Les victimes, principalement des jeunes femmes, racontent toutes la même expérience: alors qu'elles se trouvaient dans un lieu public, elles ont eu la sensation d'avoir été piquées par une aiguille. Très vite, les médias rapportent des cas provenant de tout le pays et baptisent le phénomène sous le nom de «needle spiking», («piqûres sauvages» en français). Plus de 1.300 cas ont été signalés outre-Manche.

Depuis, le phénomène s'est répandu dans toute l'Europe. En Allemagne, en Belgique, en Suisse ou encore en Espagne, on indique que des personnes ont été piquées à leur insu. En France, les premiers signalements apparaissent au début de l'année 2022. À ce jour, deux milliers de cas ont été recensés rien que dans notre pays.

Des applications, des protocoles et des dérives

Les boîtes, les festivals, mais aussi des lieux d'événements populaires comme les fêtes de Bayonne: tous les endroits festifs, tous les rassemblements sont concernés. Dans le cadre de certains festivals, des applications ont été même été lancées afin de permettre aux personnes piquées de signaler qu'elles l'ont été.

Certaines victimes de piqûres rapportent des malaises. Dans la foulée du mouvement «Balance ton bar», qui dénonçait les tentatives d'emprises chimiques, on a alors craint des injections de psychotropes comme le GHB.

«Plusieurs personnes sont venues consulter pour des piqûres ces derniers mois, notamment en début d'été», explique Marie, infirmière aux urgences du CHU de Dijon. «Toutes les deux semaines, de nouveaux cas de piqûres se présentent.» Devant l'épidémie, les soignants ont aussi dû s'adapter. À Dijon, le CHU a mis en place un protocole spécifique.

La crainte des piqûres conduit parfois à des dérives, avec des dénonciations calomnieuses et même des lynchages.

«Ne surtout pas uriner avant la prise en charge» et «rejoindre un service d'urgences le plus rapidement possible», enjoint ainsi le site du CHU. Des prélèvements sanguins et urinaires sont pratiqués pour dépister des virus comme les hépatites ou le VIH, et des substances comme le GHB. Pourtant, jusqu'ici, à l'échelle nationale, aucun toxique n'a été retrouvé.

On retrouve parfois des marques de piqûres, comme lors des ferias à Nîmes, mais «ça ne veut pas dire que [ces] personnes ont été volontairement piquées, même par des imbéciles qui jouent à faire peur», nuance Mounir Benslima, chef de l'unité de médecine légale du CHU, auprès de l'AFP. «C'est simplement des personnes qui croient avoir été piquées et qui peuvent avoir été griffées, ou qui ont été prises de malaise sans qu'il y ait un lien avec des piqûres.»

La crainte des piqûres conduit parfois à des dérives, avec des dénonciations calomnieuses et même des lynchages. Fin juillet, dans l'Aude, un enfant a fait un malaise durant une fête de village. Les parents, persuadés qu'une piqûre en était à l'origine, se sont rabattus sur deux hommes extérieurs au village, qui ont été alors pris pour cible et tabassés par la foule. «J'ai cru que j'allais mourir», témoigne l'un des deux hommes, qui s'en est finalement tiré avec six jours d'ITT. «Sur place, nous n'avons pas retrouvé de seringues», rapporte le gendarme en charge de l'affaire. «Il y a une vraie psychose autour de ce sujet.»

Médias et réseaux sociaux ne font qu'amplifier cette peur. «Il y a une véritable psychose qui conduit les uns et les autres à raconter n'importe quoi sur les réseaux sociaux», renchérit Jérôme Bourrier, procureur de la République de Bayonne, interrogé à l'occasion des ferias.

Défi ou malveillance

À ce jour, le phénomène est encore largement inexpliqué. Aucune substance n'a été identifiée, pas plus en France qu'ailleurs. Et les piqueurs ont rarement été retrouvés. Ainsi, au VYV Festival qui s'est tenu à Dijon, après que plusieurs cas ont été rapportés, deux adolescents ont été interpellés pour avoir piqué des visiteurs avec des punaises. Qu'est-ce qui a bien pu pousser ces jeunes à vouloir faire peur aux festivaliers?

Dans un article consacré aux piqûres sauvages, l'Observatoire socio-épidémiologique alcool-drogues affirme pour sa part que «l'hypermédiatisation peut finir par donner de mauvaises idées à des personnes qui s'amuseraient à entretenir des peurs par défi ou par malveillance».

Y a-t-il un effet Werther de la piqûre?

Ce ne serait pas le premier exemple d'acte délictueux qui se répand à la suite d'une forte médiatisation. Les voitures incendiées du nouvel an à Strasbourg sont devenues un marronnier attisé par les médias et dont le traitement journalistique fait débat. Faut-il montrer les voitures en feu ou bien évoquer les chiffres, au risque de susciter des vocations et de provoquer une compétition entre quartiers?

Sur le sujet du suicide, ces phénomènes d'imitation via les médias sont déjà connus sous le nom d'effet Werther. On retrouve ce même mécanisme avec les attentats, les tueries de masse sur les campus américains ou encore avec les «copycat killers», ces meurtriers qui s'inspirent et en copient d'autres.

«Il est prouvé que des reportages sensationnalistes de meurtres peuvent déclencher d'autres homicides. Ces incidents font généralement l'objet d'une vaste couverture médiatique», rappelle l'OMS, qui conseille donc aux médias de rapporter ces faits avec précaution.

Cette attention médiatique entraînerait-elle des imitations à travers toute l'Europe? Y a-t-il un effet Werther de la piqûre? «Il s'agit d'un phénomène de psychose davantage qu'un phénomène réel», relativise Rima Abdul Malak, ministre de la Culture.

Une psychose collective?

C'est aussi l'hypothèse de Robert Bartholomew, sociologue médical, qui s'est déjà attaqué au syndrome de La Havane. Selon lui les piqûres sauvages seraient l'une des conséquences de la pandémie.

«Les paniques sociales apparaissent dans un contexte d'anxieté», écrit Bartholomew. «Alors que durant deux ans, [les jeunes] ont été bombardés de nouvelles angoissantes sur le Covid et que les clubs viennent tout juste de réouvrir, il y avait toujours cette peur du virus et cette culpabilité qu'ils pourraient l'attraper et de le transmettre à des proches. L'aiguille est un objet de peur pour beaucoup de personnes. Elle représente peut-être l'anxiété de la vaccination et la peur des contaminations. Comme les légendes urbaines, les piqûres sauvages fonctionnent comme un récit moral. La boîte est la forêt hantée. Le psychopathe à la seringue, le plus grand méchant loup.»

«Cette peur est là, dans les structures festives, depuis toujours.»
Safiatou Mendy, coordinatrice de l'association Consentis

Ainsi, les épidémies de piqûres seraient un mythe urbain, comme la légende des seringues infectées au VIH dans les salles de cinéma ou les stations-service. Ou encore bien encore comme la rumeur d'Orléans, étudiée par Edgar Morin, selon laquelle les boutiquiers juifs enlevaient des clients pour faire de la traite des blanches.

La peur de la nuit

Comme le rappelle Le Monde, des épidémies de piqûres ont déjà été rapportées sur tous les continents et à toutes les époques, mais ne sont en vérité que de simples rumeurs. L'une d'entre elles concernait les jeunes femmes, dans le Paris de 1819.

Selon l'Observatoire socio-épidémiologique alcool-drogues en Wallonie et à Bruxelles, «l'hypothèse la plus probable consiste à considérer le “needle spiking” comme un phénomène de peur sociale, favorisé par un contexte anxiogène post-Covid et entretenu par les médias». Mais l'Observatoire rappelle aussi que les phénomènes de soumission chimique sont une réalité mal connue et sous-estimée contre laquelle il faut lutter.

«Les rumeurs et légendes urbaines sont à la fois collectives, enracinées dans le vécu commun et structurées de manière métaphorique ou symbolique», écrit Florian Dauphin, maître de conférence en sociologie. «Elles cristallisent les représentations collectives des individus. Ainsi, comme l'indique Renard, “La société parle de ses propres questionnements dans un langage symbolique parce qu'elle ne veut pas ou ne peut pas dire autrement.”»

Qu'il s'agisse d'une rumeur ou du fait d'imitateurs malintentionnés, ce que ce phénomène d'épidémies de piqûres sauvages nous dit de l'époque actuelle, c'est que prédomine un sentiment de peur. Et pour Safiatou Mendy, coordinatrice de Consentis, une association qui vise à rendre la vie nocturne plus sûre, «cette peur est là, dans les structures festives, depuis toujours».

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