Politique / Économie

«Fin de l'abondance»: Emmanuel Macron en a à la fois trop dit et pas assez

Temps de lecture : 6 min

Les réactions très vives aux propos tenus par le président le 24 août sont-elles justifiées? Oui, si on pense qu'il s'agit de faire accepter des réformes difficiles. Non, si on estime qu'il est nécessaire d'effectuer un vrai changement de cap.

Emmanuel Macron lors d'un discours donné à la Sorbonne, à Paris, le 25 août 2022. | Mohammed Badra / POOL / AFP
Emmanuel Macron lors d'un discours donné à la Sorbonne, à Paris, le 25 août 2022. | Mohammed Badra / POOL / AFP

En faisant filmer –fait exceptionnel– les propos liminaires qu'il a tenus lors du conseil des ministres de rentrée du mercredi 24 août, Emmanuel Macron savait qu'il allait provoquer de vives réactions. Celles-ci n'ont pas manqué et elles sont sans nuance, comme en témoignent les discours de Jean-Luc Mélenchon, de Fabien Roussel pour le Parti communiste, de Philippe Martinez pour la CGT, ou de dirigeants du Rassemblement national.

Ce qu'a dit le président est-il vraiment si inquiétant? Cela laisse-t-il présager une politique qui menacerait particulièrement les classes populaires? Ce n'est pas aussi simple que semblent le croire des opposants au président, dont l'indignation est largement surjouée.

Faire face à la réalité

Avant d'entrer plus avant dans l'analyse des propos présidentiels, il peut être utile de rappeler que le chancelier allemand social-démocrate Olaf Scholz a publié le 17 juillet, dans le Frankfurter Allgemeine Zeitung, une tribune partiellement reprise par Le Monde sous le titre «Après le tournant historique qu'a constitué l'attaque de Poutine contre l'Ukraine, rien ne sera plus comme avant».

Dans ce texte, il décrit longuement une «réalité nouvelle», un «tournant historique», une menace contre la démocratie. Et il pose ces mots à propos de la situation de crise que traverse l'économie «face à un défi sans précédent depuis des décennies»: «Chaînes d'approvisionnement interrompues, pénurie de matières premières, incertitude régnant sur les marchés énergétiques: tout cela fait grimper les prix à l'échelle mondiale. Aucun pays au monde ne peut s'opposer à lui seul à un tel développement.»

Certes, cette tribune visait surtout à justifier, auprès de l'opinion publique allemande, la recherche d'une plus grande unité européenne –son titre, dans le Frankfurter Allgemeine, est: «L'UE doit devenir un acteur géopolitique». Mais est-il si éloigné sur le fond de ce qu'a dit Emmanuel Macron?

Comme l'écrit Olaf Scholz au tout début de son texte, «la politique commence par la contemplation de la réalité. Surtout quand celle-ci ne nous plaît pas.» Et on a l'impression que certains leaders français de l'opposition reprochent surtout à Emmanuel Macron de décrire une réalité qu'ils refusent de voir parce qu'elle les contrarie.

Le 21 juillet, alors que le gouvernement français travaillait au programme de stabilité pour les cinq prochaines années qu'il allait envoyer à Bruxelles, les économistes de l'Observatoire français des conjonctures économiques ont publié leur propre évaluation de la situation économique. Et dans ce texte, les mots qui reviennent le plus souvent tournent autour des notions de risque, de choc, d'incertitude et, au moins temporairement, de ralentissement de la croissance.

Un régime de rareté

Quant à l'économiste Patrick Artus (Natixis), il publiait le jour même du conseil des ministres un texte intitulé «Peut-on échapper à un régime économique de rareté?». Et sa conclusion était sans appel: «Il est difficile de croire au retour à un régime d'abondance.»

Peut-être cette dernière phrase a-t-elle été ajoutée en dernière minute pour faire écho aux déclarations présidentielles (l'économiste a partagé son document sur Twitter à 17h), mais le raisonnement leur préexistait et il est clair: «Malgré la baisse récente des prix de nombreuses matières premières (pétrole, métaux, produits agricoles, transports…), nous pensons que les pays de l'OCDE [l'Organisation de coopération et de développement économiques, ndlr], pour de multiples raisons (transition énergétique, redressement du pouvoir de négociation des salariés, relocalisations, déformation de la structure de la demande, tensions géopolitiques), vont rester dans un régime de rareté, donc d'inflation

Face aux difficultés actuelles, la première question à se poser est en effet de savoir si elles sont seulement transitoires ou si elles marquent une rupture avec l'environnement économique des dernières décennies. Le président de la République, très clairement, a tranché: c'est une rupture.

Il est facile d'ironiser sur la question de l'abondance, comme si Emmanuel Macron ignorait que beaucoup de Français ont des fins de mois difficiles. On peut faire comme si on n'avait pas compris que la notion d'abondance fait ici référence à un concept économique en opposition à celui de rareté. Mais on devrait au contraire se féliciter d'avoir un chef d'État qui pose publiquement des questions qui fâchent, au risque de déplaire.

Car si l'on croit à «la fin de l'abondance, de l'insouciance», il faut trouver des réponses adaptées à ce nouveau défi. Et un gouvernant qui refuserait de voir les problèmes en face serait d'une piètre utilité.

Grand bouleversement

La science économique a pour objectif d'assurer les conditions de vie les meilleures possible au plus grand nombre. Depuis le début de l'ère industrielle, à droite comme à gauche, on poursuit cet objectif, certes avec des approches différentes concernant le développement de la production et la juste répartition de la richesse créée, mais avec l'idée commune d'une abondance qui serait toujours plus grande grâce au progrès technique.

Accepter l'idée d'une fin de l'abondance, cela revient à remettre en question les fondements de la société dans laquelle nous vivons depuis que le pétrole irrigue toute l'économie et que Ford a eu l'idée de fabriquer des voitures que tous ses ouvriers pourraient s'offrir.

Quand un dirigeant politique
que l'on sait proche des milieux d'affaires parle d'«efforts» et
de «sacrifices», il n'est pas illégitime que des inquiétudes se manifestent.

S'il n'est pas sûr qu'Emmanuel Macron ait vraiment en tête un basculement d'une telle ampleur, les écologistes devraient tout de même se réjouir que le discours public porte sur cette thématique. Depuis le début des années 1970 et les interrogations sur les limites de la croissance, ils ne cessent de dénoncer cette économie extractive et productiviste. Les études sur le changement climatique et l'effet désastreux des émissions de gaz à effet de serre leur ont apporté de nouveaux arguments.

Pourtant, un président leur annonce qu'on vit un moment de «grand bouleversement», et ils n'y voient que du blabla. Ils devraient au contraire féliciter le chef de l'État et lui proposer de l'aide pour avancer sur cette voie nouvelle…

Pour qui les efforts et les sacrifices?

Il est vrai que le chef de l'État en a à la fois trop dit et pas assez. Quand un dirigeant politique que l'on sait proche des milieux d'affaires parle d'«efforts» et de «sacrifices», il n'est pas illégitime que des inquiétudes se manifestent, surtout quand on sait que le gouvernement travaille à une réforme de l'assurance-chômage et des retraites et qu'il cherche à réduire le rythme de hausse des dépenses publiques. Il faudra très vite dire avec précision de quels efforts et de quels sacrifices il s'agit et qui devra les faire.

On commence toutefois à en avoir une idée. En juin, le gouvernement a décidé de prolonger jusqu'à la fin décembre le gel des tarifs réglementés de vente du gaz naturel à leur niveau du 31 octobre 2021. Il en est de même pour l'électricité dont la hausse a été limitée à 4% en 2022. Ce bouclier tarifaire à un coût, qui a été estimé à 16,3 milliards d'euros pour l'électricité et 4,7 milliards d'euros pour le gaz en 2022. Et ces chiffres n'incluent pas les dernières hausses des prix de marché.

Pour un gouvernement qui compte maintenir le déficit public à 5% du PIB cette année et en 2023, avant de le ramener au-dessous de 3% en 2027, et qui veut de surcroît encourager les consommateurs à limiter leur consommation d'énergie, il est hors de question de maintenir un bouclier tarifaire aussi généreux.

D'ores et déjà, il est acquis que ces mesures ne seront pas reconduites en 2023. Bruno Le Maire a prévenu: il faudra regarder ce qu'il est «raisonnable» de faire en ce domaine. En clair, les prix vont augmenter, sachant que pour les ménages aux revenus les plus modestes, le chèque énergie permettra d'amortir la hausse.

Une politique vraiment écologique?

La question de ces efforts et sacrifices va occuper l'essentiel des discussions parlementaires cet automne. Mais tout au long de ce quinquennat, le chef de l'État va devoir préciser ce que signifie exactement pour lui la fin de l'abondance et de l'insouciance. A-t-il pour seul objectif de faire passer la pilule des efforts et sacrifices? Ou a-t-il réellement conscience des enjeux environnementaux qui se posent au monde actuellement?

Au cours de sa campagne, le 16 avril, il avait déclaré à Marseille: «La politique que je mènerai dans les cinq ans à venir sera écologique ou ne sera pas.» Un peu plus de quatre mois après ce discours, un doute subsiste toujours quant à la sincérité de cet engagement.

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