Culture

FN Meka: faux rappeur, vraie bêtise

Temps de lecture : 4 min

Un rappeur noir virtuel, des créateurs blancs, des clichés jugés racistes, un contrat en maison de disques annulé… Le projet FN Meka nage en pleine absurdité.

Noir de peau, le virtuel FN Meka est également féru de NFT: un habile moyen d'aller potentiellement ponctionner les plus jeunes portefeuilles. | Capture d'écran rickstrom via TikTok
Noir de peau, le virtuel FN Meka est également féru de NFT: un habile moyen d'aller potentiellement ponctionner les plus jeunes portefeuilles. | Capture d'écran rickstrom via TikTok

C'est un plantage en règle, la chronique d'une bêtise annoncée. On en rirait presque s'il n'y avait pas, derrière toute cette histoire, des accusations de racisme et d'indécence. Le rappeur FN Meka, dans le collimateur de plusieurs associations américaines de défense des minorités qui dénoncent un «blackface digital», aurait vu son contrat rompu par la major Capitol Records mercredi 24 août 2022, douze jours seulement après l'annonce en fanfare de sa signature. Ça, c'est pour la reprise des éléments de langage.

Sauf que FN Meka n'est pas un rappeur. C'est une entité virtuelle, un personnage a priori basé sur une intelligence artificielle, et dont le compte TikTok cumule plus de 10 millions d'abonnés. Depuis deux ans, la lancée de sa carrière au plan de com' ultra rodé est couverte par un nombre grandissant de médias, d'abord aux États-Unis, puis en Europe. Mais au moment même où le monde entier devait en entendre parler, les polémiques accumulées et les boulettes de ses créateurs viennent franchement freiner son ascension. Zut, alors.

Objet musical ou publicitaire?

Cela fait vingt ans que les chanteurs virtuels ont pris d'assaut les charts. Daddy DJ en 2000, puis René la Taupe, Crazy Frog, Titou Le Lapinou, Pinocchio… À s'y méprendre, FN Meka serait une suite rap, plus trash, plus adolescente de ces produits pour enfants. Sauf qu'il a ses singularités.

Noir de peau, il est également féru de NFT, habile moyen d'aller potentiellement ponctionner les plus jeunes portefeuilles. Certes, René La Taupe et Crazy Frog avaient en leur temps explosé les forfaits des lycéens et collégiens en profitant de l'âge d'or des sonneries de portable payantes. Tout de même, l'opacité du procédé laisse songeur quant aux intentions des initiateurs du projet.

Plus qu'un objet musical, FN Meka est avant tout un objet publicitaire, un support qui promeut des consoles de jeu, des marques de prêt-à-porter comme Supreme, les cafés Starbucks, ou les voitures Lamborghini. En fait, il s'agit plutôt d'un influenceur virtuel que d'un rappeur.

Ses quelques singles, comme «Internet», «Moonwalkin'» ou plus récemment «Florida Water», aux invités prestigieux, ont certes cartonné, mais le nerf de la guerre demeure bien la relation avec les marques. Le 12 août dernier, Ryan Ruden, l'un des vice-présidents de Capitol Records, parlait lui d'un projet «à l'intersection de la musique, de la technologie et de la culture des jeux vidéo», «annonciateur de ce que sera l'avenir».

À l'origine du personnage, on retrouve deux entrepreneurs américains, Anthony Martini et Brandon Le, fondateurs et dirigeants de Factory New, une entreprise spécialisée dans les êtres virtuels. Le premier, chanteur du groupe metal E.Town Concrete, a notamment fait la tournée des médias pendant plusieurs mois afin d'expliquer à qui veut l'entendre que beaucoup d'artistes sont déjà des supports de promotion de marques et que les artistes virtuels ne font donc que suivre une tendance grandissante.

Également fondateur du label Commission Records, il a longtemps travaillé avec le rappeur (un vrai, celui-ci) Tyga. Oui, mais voilà: Anthony Martini et Brandon Le sont blancs. Leur personnage, FN Meka, lui est noir, bien que très clair de peau par ailleurs. Alors, quand l'entreprise publie un post Instagram sur la page du faux rappeur, le montrant en train de se faire tabasser par un policier dans une cellule, la pilule a un peu de mal à passer.

«Une insulte»

Industry Blackout, petit collectif de personnes noires dans l'industrie culturelle américaine décidé à «changer la communauté» et actif sur Instagram, alerte ainsi sur les clichés racistes véhiculés par le projet FN Meka. Le 24 août, le collectif a publié un communiqué à l'intention de Capitol Records soulignant que ce projet est une «caricature», «une insulte à la communauté noire», «un amalgame de stéréotypes grossiers».

En cause également, les paroles des quelques morceaux de FN Meka, parfois virulentes (rien d'étonnant pour un rappeur après tout), mais tombant également sous le coup d'une nouvelle loi américaine permettant aux autorités fédérales d'utiliser les textes de chansons comme preuves dans leurs luttes contre les gangs et le crime organisé. Certains poids lourds du rap, comme Gunna ou Young Thug, en ont récemment fait les frais.

Or, Industry Blackout juge qu'un rappeur virtuel, bénéficiant donc d'une totale impunité sur ce point, est un pied de nez à ceux qui subissent réellement les effets de cette nouvelle loi. Dans la foulée, Capitol a publié un communiqué présentant les excuses du groupe à la communauté noire, annonçant sa décision de stopper la collaboration avec le projet.

Des éléments de langage
bien ancrés

Dernier point: FN Meka serait, selon ses créateurs, basé sur une intelligence artificielle qui créerait ses textes de toute pièce à partir d'algorithmes et de bases de données musicales. La voix utilisée serait celle d'un rappeur en chair et en os, dont l'identité n'a jamais été dévoilée.

Beaucoup d'observateurs doutent de la véracité de ces informations, jugeant également probable que Factory New n'utilise que très peu cette technologie et soit par conséquent entièrement responsable des dires de FN Meka, de sa propension à véhiculer des clichés jugés racistes.

Pourtant, les éléments de langage sont bien ancrés. L'extrême majorité des médias parle bien d'un «rappeur» dont Capitol se serait séparé, présentant donc FN Meka comme un humain. Y compris en France: Le Monde, titre une dépêche de l'Agence France-Presse sur l'idée d'un rappeur «congédié» et «accusé de véhiculer des clichés racistes», le Huffington Post le dit «viré de son label», quand France Info se demande «Qui est FN Meka?». Ses créateurs passent donc au second plan, même s'ils semblent bel et bien être responsables des agissements de leur avatar.

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