Société / Tech & internet

Ce que «L'Homme le plus détesté d'internet» nous enseigne sur le «revenge porn»

Temps de lecture : 5 min

La série documentaire disponible sur Netflix, consacrée aux victimes du site IsAnyoneUp.com, permet de mieux comprendre le phénomène de pornodivulgation qui connaît un nouvel essor depuis 2020.

Les victimes sont généralement des femmes, dont les photos intimes sont le plus souvent partagées sans leur permission par des hommes. | charlesdeluvio via Unsplash
Les victimes sont généralement des femmes, dont les photos intimes sont le plus souvent partagées sans leur permission par des hommes. | charlesdeluvio via Unsplash

L'Homme le plus détesté d'internet, qui se rappelle à notre mémoire au travers d'une série documentaire de Netflix ainsi nommée, est Hunter Moore. Le criminel condamné, qui se décrivait lui-même comme un «destructeur de vies professionnel», a diffusé de façon non consentie des milliers de photos privées sur son site Web de revenge porn («vengeance pornographique») IsAnyoneUp.com, lancé par le Californien en 2010.

Le documentaire montre ce qu'est le revenge porn, comment il est pratiqué et combien il peut être traumatisant pour les victimes. À rebours du traitement médiatique auquel nous sommes habitués, cette courte série ne présente pas les femmes de manière stéréotypée: elles ne sont ni naïves ni fautives. Elle rappelle également que les milliers d'internautes qui repartagent une photo sont aussi des acteurs du revenge porn, au même titre que la personne à l'origine du téléchargement.

Arrêtons de dire «revenge porn»

En tant qu'ancien agent de probation (l'équivalent du conseiller pénitentiaire d'insertion et probation en France), je m'intéresse à la manière dont la société perçoit les crimes sexuels et au traitement des femmes qui en sont victimes.

L'Homme le plus détesté d'internet aurait d'ailleurs pu aller plus loin, en présentant ces femmes courageuses en victimes de violence sexiste et pas seulement de revenge porn. Le terme «revenge porn» ne tient en effet pas compte du fait que les images privées partagées sans consentement ne sont pas toujours réellement pornographiques. En outre, il suggère que la victime a fait quelque chose pour mériter cette vengeance. Bien que je l'aie utilisé, car la plupart des lecteurs le connaissent, je parlerai donc plutôt d'abus sexuel par l'image dans la suite de l'article.

Dans la série, il n'est pas clairement expliqué qu'il est tout à fait normal de prendre et d'envoyer des images de soi dans le cadre de son expression sexuelle, mais que lorsque quelqu'un les partage sans consentement, cela peut être considéré comme une forme d'abus domestique. Or, internet en est saturé: il existe aujourd'hui plus de 3.000 sites dédiés aux abus sexuels par l'image, et le nombre de signalements téléphoniques augmente d'année en année.

De multiples formes d'abus sexuels

Les victimes sont isolées et ont peur de ce que les autres pourraient penser d'elles. De ce fait, nombre d'entre elles souffrent de problèmes de santé mentale –elles sont notamment atteintes de syndrome de stress post-traumatique (SSPT) et de dépression.

Comme le montre la série documentaire, les victimes sont généralement des femmes (81% des cas reportés), dont les photos intimes sont le plus souvent partagées sans leur permission par des hommes. La plupart des abus sexuels par l'image sont perpétrés par des ex-partenaires.

Beaucoup de gens imaginent que ces derniers, en colère, commettent ce crime en guise de représailles après une rupture non désirée. Ce n'est pas toujours le cas. Une étude menée en 2021 par le cabinet d'avocats Slater & Gordon auprès de plus de 2.000 Britanniques a ainsi révélé que certains hommes voulaient faire peur à leur victime. D'autres estimaient que c'était «juste pour rire» –c'est aussi le discours des agresseurs présumés du documentaire.

Nous vivons dans une société où la misogynie et les droits masculins conduisent à la violence envers les femmes et les filles. «L'upskirting» (pratique consistant à filmer sous les jupes des femmes à leur insu) et les photos de femmes allaitant leurs enfants prises sans consentement sont également des formes d'abus sexuels, et témoignent du préjudice sexuel causé aux femmes dans notre société.

Une étude de 2017 révèle par ailleurs que l'impact sur les victimes de ce type d'abus sexuel est similaire à celui d'une agression sexuelle. De nombreux militants et chercheurs soutiennent donc qu'il devrait s'agir d'un crime sexuel spécifique.

Quelques avancées législatives

La série documentaire de Netflix sur le site de Hunter Moore permet de comprendre ce qui se passe aux États-Unis, mais pas ailleurs dans le monde. Concentrons-nous sur le Royaume-Uni: pour lutter contre ce crime, le gouvernement britannique tente de réglementer internet. Le projet de loi sur la sécurité en ligne propose ainsi de forcer les fournisseurs d'accès à être plus proactifs dans la suppression des abus sexuels par l'image, plutôt que d'attendre que les victimes les signalent.

En Angleterre et au Pays de Galles, le revenge porn est devenu une infraction spécifique en 2015 (il a fallu attendre 2016 en France), avec une peine pouvant aller jusqu'à deux ans de prison et 60.000 euros d'amende. La menace de partager des images privées de manière non consensuelle est également devenue illégale en 2021 au Royaume-Uni.

Malgré l'existence de ces lois, les victimes sont naturellement réticentes à parler à la police. Cela n'aide pas lorsque les agents de police ne sont pas assez formés ou compréhensifs lorsqu'ils font face à une victime –certains policiers ont ainsi blâmé les femmes venues dénoncer un abus sexuel par l'image. À l'heure actuelle, seule une partie minime des rapports de police à propos de telles infractions donne par ailleurs lieu à une accusation ou à une convocation au tribunal.

Lorsque les victimes portent plainte, un tiers d'entre elles n'engagent pas de poursuites, car l'anonymat ne peut leur être garanti dans le cas d'un «délit de communication». Si l'abus sexuel par l'image était un délit sexuel, les victimes pourraient rester anonymes.

L'importance d'un soutien

Au cœur de L'Homme le plus détesté d'internet, il y a également l'importance du soutien familial, tant pour la victime, notamment sur le plan émotionnel, que concernant l'aspect judiciaire. Le point fort de la série, pour moi, était le récit autour de Charlotte Laws, la mère d'une des victimes de Moore. Elle a fait campagne contre le site IsAnyoneUp.com et ne s'est pas arrêtée une fois que l'image de sa fille a été retirée: elle a contacté et soutenu dans leur lutte d'autres victimes et le FBI, dans le but que justice soit rendue.

Les victimes d'abus sexuels par l'image ont clairement besoin de soutien, et toutes n'ont pas quelqu'un comme Charlotte Laws sur qui compter. Destiny Benedict, une autre victime de Hunter Moore, a ainsi depuis expliqué à quel point elle s'était sentie vulnérable et isolée à cette époque de sa vie.

À cette période, Hunter Moore la manipulait, la contraignant à envoyer davantage de contenus pornographiques si elle souhaitait que ses enfants disparaissent du site –en plus des photos intimes, IsAnyoneUp.com renvoyait vers les réseaux sociaux des victimes, or on apercevait les enfants de Destiny Benedict sur certaines de ses photos Facebook.

Le gouvernement britannique a récemment augmenté le financement de la Revenge Porn Helpline, une ligne téléphonique qui permet aux victimes de signaler les abus subis, mais aussi une source de soutien qui aide à supprimer les photos. Du côté de la France, en 2021, 4 personnes sur 10 se sont déclarées victimes de revenge porn, d'après l'institut de sondage Ipsos. Cette même enquête montrait que la tranche des 18-24 ans est la plus touchée par ce phénomène.

L'Homme le plus détesté d'internet a souligné ce problème. Mais nous pouvons tous davantage soutenir les victimes du revenge porn, en commençant par reconnaître l'abus qu'il constitue.

Si vous avez été victime ou si vous voulez aider quelqu'un qui l'a été, rendez-vous sur le site #StopCyberSexisme ou contactez les numéros verts 3018 ou le 3020 («Non au harcèlement» et «cyberviolences»).

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l'article original.

The Conversation

Newsletters

Vivement lundi: le col roulé

Vivement lundi: le col roulé

Y a plus rien dans le frigo? Mets un col roulé.

Manger un peu de viande peut être plus durable qu'un régime vegan

Manger un peu de viande peut être plus durable qu'un régime vegan

En optimisant les conditions de culture et d'élevage, des scientifiques cherchent la configuration dans laquelle l'empreinte carbone de notre régime alimentaire serait la plus réduite.

La fellation, une pratique ancienne à l'histoire mouvementée

La fellation, une pratique ancienne à l'histoire mouvementée

Longtemps considérée comme sulfureuse, elle est restée taboue dans le cadre du couple pendant des siècles. 

Podcasts Grands Formats Séries
Slate Studio