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Ces Américaines à la fois de gauche et contre l'avortement

Temps de lecture : 5 min

Ces militantes ont pour la plupart moins de 30 ans, disent défendre les droits des femmes, sont anticapitalistes et pourtant, elles ont célébré la fin du droit constitutionnel à l'IVG.

Lauren Handy prend la parole lors d'une conférence de presse à propos de cinq fœtus trouvés à l'intérieur de la maison où elle et d'autres militants anti-avortement vivaient à Capitol Hill, le 5 avril 2022. À sa gauche, la militante anti-avortement Terrisa Bukovinac. | Anna Moneymaker / Getty Images via AFP
Lauren Handy prend la parole lors d'une conférence de presse à propos de cinq fœtus trouvés à l'intérieur de la maison où elle et d'autres militants anti-avortement vivaient à Capitol Hill, le 5 avril 2022. À sa gauche, la militante anti-avortement Terrisa Bukovinac. | Anna Moneymaker / Getty Images via AFP

Dans un paysage politique foncièrement binaire, la mouvance «pro-life» (opposée à l'avortement) est souvent résumée au christianisme évangélique et au vote républicain. Conséquence directe du système bipartite états-unien, on imagine volontiers le Parti démocrate comme un bloc pro-choix (soutenant l'avortement) homogène, à quelques rares exceptions près –citons par exemple l'inénarrable sénateur Joe Manchin ou encore le représentant texan Henry Cuellar.

Pourtant, il existe une frange marginale de gauche et «pro-life» qui défraie régulièrement la chronique. Slate.fr a pu s'entretenir avec Terrisa Bukovinac et Lauren Handy, respectivement fondatrice et directrice de l'activisme du Progressive Anti-Abortion Uprising (PAAU).

Loin de l'image des femmes «pro-life» qui flirtent avec le fondamentalisme chrétien, les activistes du Progressive Anti-Abortion Uprising ont souvent moins de 30 ans, ne sont pas nécessairement croyantes mais partagent un socle idéologique radicalement à gauche: elles sont ouvertement anticapitalistes.

Terrisa Bukovinac est athée, Lauren Handy se dit «catholique anarcho-mutualiste». Quand on leur demande comment on peut être à la fois anti-IVG et féministe, elles répondent presque d'une seule voix qu'il s'agit d'une position compatible avec «les principes fondamentaux d'égalité, de non-violence et de non-discrimination».

Un outil «au service du patriarcat»

Pour les deux militantes, l'avortement est un outil au service du patriarcat. Dans un pays dominé par un système de santé à but lucratif, Bukovinac et Handy décrivent l'avortement comme un «complexe industriel» qui permet aux hommes de se dérober: l'interruption volontaire de grossesse (IVG) serait ainsi un outil au service du viol et un moyen pour eux d'échapper aux conséquences de leurs actes. Des propos qu'elles appuient au moyen d'une étude réalisée par l'institut pro-choix Guttmacher, qui affirme que «les femmes ayant un partenaire violent sont largement surreprésentées parmi les patientes ayant subi un avortement».

L'IVG serait également un outil au service du capitalisme. Pour le PAAU, l'avortement est à la fois une opération lucrative et un moyen de préserver un statu quo économique libéral. Selon les deux activistes, l'IVG évite de devoir consacrer plus de temps et de ressources à des réformes économiques qui aideraient les personnes les plus précaires et défavorisées.

Un constat que l'on retrouve chez l'auteur «pro-life» Daniel K. Williams qui, dans son ouvrage Defenders of the Unborn, publié en 2015, rappelait que le Parti républicain était autrefois favorable à l'avortement au nom d'un calcul particulièrement cynique: il est moins onéreux de financer une IVG qu'un État-providence ou que de faire face à certaines externalités négatives, parmi lesquelles la criminalité. L'interruption volontaire de grossesse leur apparaît par conséquent comme une réponse violente qui ne remédie pas à la pauvreté et qui ôte la vie d'un être vivant.

Toujours en s'appuyant sur les statistiques du Guttmacher Institute, les deux membres du PAAU évoquent le fait que l'IVG est pratiquée en majorité sur des femmes afro-américaines, tout en rappelant qu'il s'agit de la communauté la plus touchée par la pauvreté aux États-Unis.

Le fœtus, une entité à part

Quid de l'autonomie, de la liberté d'avoir le contrôle de son propre corps? Pour Terrisa Bukovinac, le fœtus constitue un être à part. Or, «il n'existe aucune circonstance juridique permettant de tuer directement une autre personne pour défendre des droits corporels».

Car pour la fondatrice du PAAU, la vie commence à la conception, ce qui implique qu'elle considère les limites évoquées pour décider d'accorder une personnalité juridique au fœtus –battement cardiaque, viabilité, naissance, «sentience», conscience de soi, etc.– à la fois comme arbitraires et illogiques.

Terrisa Bukovinac et Lauren Handy, toutes deux vegans, ne considèrent pas que c'est la capacité à ressentir des émotions et de la douleur –la «sentience»– qui doit être considérée comme une ligne infranchissable, ce qui est pourtant l'un des fondements moraux du véganisme. Pour elles, cela va bien au-delà.

Appliqué à la question de l'avortement, ce critère permettrait d'avoir recours à l'IVG jusqu'à la douzième semaine de grossesse, bien qu'une étude menée par les Dr. Derbyshire et Bockmann indique que «la nature précise de l'expérience de la douleur fœtale reste inconnue». Pourtant, Bukovinac et Handy s'y refusent catégoriquement. La raison invoquée? Le zygote (qui deviendra embryon puis fœtus) est un être sentient en devenir: il devrait ainsi jouir d'une personnalité juridique et l'avortement devrait en conséquence être interdit, sauf urgence engageant le pronostic vital.

Doter les «enfants à naître» d'une personnalité juridique, c'est précisément l'objectif premier du mouvement «pro-life».

Doter les «enfants à naître» d'une personnalité juridique, c'est précisément l'objectif premier du mouvement «pro-life». Si Terrisa Bukovinac et Lauren Handy ont salué le renversement de la jurisprudence Roe v. Wade, il ne s'agit pas, pour elles, d'une fin en soi mais d'une étape vers la reconnaissance du fœtus comme d'une personne protégée par le 14e amendement, ce qui se traduirait par l'interdiction pure et simple de l'IVG sur le territoire des États-Unis d'Amérique.

En attendant ce moment, le PAAU travaille conjointement avec d'autres organisations dans lesquelles Terrisa Bukovinac exerce des responsabilités: Pro-Life San Francisco, dont elle est la fondatrice, et Secular Pro-Life, dont elle est vice-présidente. Un activisme qui entraîne de nombreux démêlés judiciaires.

Choquer pour convaincre

Qu'il s'agisse du PAAU ou du militantisme «pro-life» ancré à droite, l'activisme anti-choix utilise des techniques communes pour faire entendre ses arguments, au premier rang desquelles le common ground, ou la stratégie du terrain d'entente.

Cette technique rhétorique est décrite en détails par Katherine Burow dans son podcast Pro-Life in 7 Minutes et semble prisée par Terrisa Bukovinac: débattant avec la militante pro-choix Emiliana Guereca, la fondatrice du PAAU a abondé dans le sens de sa contradictrice sur la question de la pauvreté. «Nous sommes toutes les deux d'accord que la pauvreté est un problème et qu'il est crucial de bâtir un monde meilleure», a-t-elle rappelé en guise de propos liminaire. Le common ground étant posé, Bukovinac a ensuite pu introduire son argument: «Mais traiter la pauvreté à travers la mort… On ne tuerait jamais un enfant né parce que ses parents viennent de perdre leur emploi

Des moyens rhétoriques habiles qui cèdent parfois leur place à des techniques plus offensives et qui valent aux militantes du PAAU des ennuis avec la justice. Bukovinac et Handy ont ainsi récemment connu la prison après avoir bloqué l'accès à une clinique, un acte répréhensible par la loi fédérale (le «FACE Act») et après que la police a retrouvé cinq fœtus avortés au domicile de Lauren Handy.

Le PAAU prétend les avoir obtenus par un conducteur du camion de la Curtis Bay Medical Waste Services, chargé du transport des déchets médicaux… Ce que l'entreprise dément formellement. Ces cinq fœtus sont désormais au cœur de la nouvelle campagne de communication de l'organisation: «Justice for the Five.» Cela a amené les militantes du PAAU à travailler de concert avec un certain sénateur nommé Ted Cruz.

Les ennemis de mes ennemis…

Pourquoi une organisation prétendument inclusive, pro-LGBTQI+, féministe et anticapitaliste, irait-elle s'allier avec le sénateur texan Ted Cruz, qui incarne tout ce que les militantes du PAAU sont censées abhorrer?

Pour Bukovinac et Handy, la réponse est simple: Ted Cruz partage une même détestation de l'avortement et son poids, tant politique que médiatique, devrait être en mesure de convaincre le département de la Justice de lancer une investigation concernant les cinq fœtus obtenus par Lauren Handy, que l'organisation estime être issus d'IVG illégale.

Pour l'instant, l'appel ne semble pas avoir été entendu. Pas plus que les idées «pro-life» ne semblent prendre parmi les Démocrates, solidement pro-choix, comme en témoigne le récent référendum au Kansas.

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