Économie

Comment la crise énergétique rebat tous les scénarios préétablis

Temps de lecture : 7 min

La chute des livraisons de gaz russe provoque une ruée vers toutes les énergies fossiles. Au-delà de la question de savoir comment l'Europe va passer l'hiver prochain, c'est tout le problème de la transition énergétique qui est posé. Et pour plusieurs années.

Un ouvrier charge des briques de charbon dans l'entrepôt de l'entreprise de produits de chauffage «Hans Engelke Energie» à Berlin le 10 août 2022. | Carsten Koall / AFP
Un ouvrier charge des briques de charbon dans l'entrepôt de l'entreprise de produits de chauffage «Hans Engelke Energie» à Berlin le 10 août 2022. | Carsten Koall / AFP

Le monde de l'énergie est en ébullition. En réponse aux sanctions européennes après l'invasion en Ukraine, la Russie a semé un vent de panique en réduisant ses exportations de gaz vers l'Europe et en laissant planer la menace d'un arrêt complet. Depuis, les dirigeants européens se bousculent aux portes des autres fournisseurs et, craignant malgré tout de manquer de gaz à l'approche de l'hiver, se tournent vers d'autres énergies fossiles.

On pourrait à tort penser que la pression retombe un peu, à en juger par l'évolution des cours du pétrole brut qui est revenu au-dessous de cent dollars le baril, soit le niveau qui était enregistré juste avant l'invasion de l'Ukraine par la Russie. Le ralentissement marqué de l'économie chinoise et le durcissement des politiques monétaires dans les pays en proie à des tensions inflationnistes inconnues depuis une quarantaine d'années assombrissent très sérieusement les perspectives d'activité au niveau mondial.

Mais cette détente des cours est récente et très relative. Elle ne concerne d'ailleurs que le pétrole; les prix du gaz continuant d'augmenter en Europe à l'approche de la fermeture du gazoduc Nord Stream 1 pour travaux de maintenance à partir du 31 août. Annoncée pour durer trois jours, cette fermeture pourrait se prolonger. Et nous sommes toujours dans une période d'énergie chère.

Diplomatie du pétrole

On a vu en juillet le président Biden faire comme s'il avait oublié tous ses griefs à l'encontre du prince héritier d'Arabie saoudite Mohammed Ben Salman et lui demander d'augmenter sa production de pétrole pour faire baisser les cours et ralentir l'inflation aux États-Unis. Le vice-Premier ministre a écouté poliment le président américain, mais n'a pas pris d'engagements très contraignants.

Quelques jours après, Emmanuel Macron recevait Mohammed Ben Zayed, le président des Émirats arabes unis, avec lequel plusieurs accords ont été signés dans le domaine de l'énergie, notamment en ce qui concerne la fourniture de diesel, dont la Russie est un grand producteur. On peut imaginer aussi que le déplacement en Algérie de notre président entre le 25 et le 27 août pour relancer la coopération entre les deux pays n'est pas dénué de préoccupations énergétiques.

Par ailleurs, la loi du 16 août portant des mesures d'urgence pour la protection du pouvoir d'achat, qui autorise le ministre chargé de l'Énergie à demander aux producteurs d'électricité dans des centrales thermiques au gaz d'arrêter ou de limiter leur activité en cas de besoin, autorise aussi l'installation d'un terminal méthanier flottant dans le port du Havre (pour une durée qui ne devrait pas excéder cinq ans) ainsi que la reprise temporaire de la production d'électricité de la centrale à charbon de Saint-Avold, dont la fermeture le 31 mars était censée être définitive.

Ruée sur le charbon

En Allemagne, les énergies renouvelables ont assuré 49% de la consommation d'électricité au premier semestre, mais cela n'empêche pas le chancelier Olaf Scholz de courir chez tous les producteurs de gaz, de la Norvège au Canada, et de tenter de relancer le projet de gazoduc Midi-Catalogne. Celui-ci permettrait l'approvisionnement de l'Europe du Nord en gaz algérien et en gaz naturel liquéfié, arrivé par bateau dans les ports espagnols depuis les États-Unis ou le Nigeria.

Il est question aussi de prolonger la durée de vie des centrales nucléaires allemandes encore en activité au-delà de la fin de l'année, avec l'accord des écologistes, pourtant farouchement hostiles en principe à cette énergie.

Par peur de manquer de manquer de gaz cet hiver, les ménages allemands se ruent sur le charbon. Et ils ne sont pas les seuls. Cette énergie fossile est celle qui émet le plus de gaz à effet de serre, mais fait l'objet d'une demande en hausse à l'échelle mondiale. Après avoir remonté d'environ 6% en 2021, la consommation mondiale de charbon devrait encore progresser de 0,7% cette année et atteindre 8 milliards de tonnes, son niveau le plus élevé depuis 2013. Et un nouveau record devrait être établi l'an prochain si l'on en croit les dernières prévisions de l'Agence internationale de l'énergie.

Résultat, les cours du charbon flambent: ils battent record sur record à un rythme époustouflant au point qu'une des qualités de référence (le Newcastle FOB) atteint un niveau neuf fois supérieur à celui qui était enregistré en septembre 2020, au creux de la conjoncture mondiale provoqué par la pandémie de Covid-19.

Cette tension sur les prix permet à la Russie de contourner les sanctions européennes et de bien vendre son charbon à de nombreux pays importateurs, la Chine, l'Inde et l'Asie du Sud-Est en tête. Et d'une façon très profitable, même en proposant des rabais conséquents.

Dernière illustration en date de cette période bénie pour les producteurs de charbon: le groupe anglo-suisse Glencore (qui a aussi d'autres activités dans la production et le négoce de matières premières) prévoit de verser 4,5 milliards de dollars de plus que prévu à ses actionnaires, soit 1,45 milliard en dividendes et 3 milliards en rachat d'actions.

Les énergies fossiles toujours en tête

Cette course aux énergies fossiles devrait faire réfléchir tous ceux qui pensent avoir trouvé «la» solution au problème des émissions de gaz à effet de serre. La bataille sera beaucoup plus dure qu'ils ne le pensent et elle risque aussi, malheureusement, d'être plus longue. Il faut bien voir d'où l'on vient.

Quelles étaient les principales sources d'énergie dans le monde en 2019, à la veille de la crise du Covid-19? Dans l'ordre: le pétrole, le charbon, le gaz et, très loin derrière, les biocarburants et les déchets, le nucléaire, l'hydroélectricité, les autres énergies renouvelables (vent, solaire, etc.). Depuis 1990, la consommation d'énergies fossiles n'a fait qu'augmenter; les autres énergies n'ont fait que s'ajouter à elles.

Tout miser sur les renouvelables, en excluant le nucléaire, pour produire de l'électricité peut se concevoir dans certains pays, mais certainement pas à l'échelle mondiale, en tout cas pas dans un délai rapide. Selon les données recueillies par l'Agence internationale de l'énergie, le charbon était encore en 2019 la première source de production d'électricité dans le monde, avec 36,7% du total, devant le gaz avec 23,6%; et si l'on ajoute le pétrole, qui joue en ce domaine un rôle mineur, les énergies fossiles étaient à l'origine de 63,1% de l'électricité consommée dans le monde.

Il faut voir aussi que la consommation d'énergie sous forme électrique ne représentait encore en 2019 que moins d'un cinquième (19,7% exactement) de la consommation totale d'énergie, loin derrière le pétrole (40,4%), l'ensemble des énergies fossiles représentant les deux tiers de la consommation finale.

Transition délicate

La conclusion à tirer de la lecture de ces chiffres est claire: le travail à accomplir pour arriver à une situation de zéro émissions nettes en 2050 est gigantesque (rappelons que la neutralité carbone consiste à ne pas émettre plus de gaz à effet de serre que la nature ne peut en absorber). Qu'on le veuille ou non, nous aurons encore besoin de charbon, de pétrole et de gaz pendant plusieurs décennies, ce qui demande une gestion de la transition énergétique particulièrement délicate.

La tentation est forte de diaboliser les groupes engagés dans l'exploitation des hydrocarbures et le charbon, par exemple d'inciter les financiers à ne plus détenir d'actions de ces groupes ou de ne plus leur prêter d'argent. Mais si les énergies «vertes» (terme dangereusement trompeur, car aucune énergie ne peut se dire neutre pour l'environnement) ne sont pas disponibles en quantité suffisante et ne peuvent rendre les mêmes services que les énergies fossiles, on ne réussira qu'à faire monter les prix de ces énergies fossiles et gonfler les profits de ceux qui les produisent.

Pendant de longues années, il va falloir continuer à investir dans les énergies fossiles (même si le poids de ces investissements doit aller en baissant) tout en investissant de façon massive dans les énergies décarbonées et dans les technologies qui permettent d'utiliser ces nouvelles énergies, l'exemple le plus significatif étant celui du moteur électrique. L'État aura un rôle majeur à jouer, par la réglementation, mais aussi la fiscalité et les subventions.

Comme le rappelle le Haut Conseil pour le Climat dans son rapport annuel, la France doit plus que doubler le rythme de baisse de ses émissions de gaz à effet de serre si nous voulons respecter l'objectif européen d'une réduction de 50% des émissions brutes en 2030 par rapport à 1990. Actuellement, ce rythme est de 1,7% par an depuis 2010, alors qu'il devrait passer à 4,7% jusqu'en 2030.

Aucune énergie ne fait l'unanimité

Ce ne sera pas facile, sachant que l'éolien terrestre et l'éolien en mer rencontrent des résistances et que le solaire est lui aussi discuté, la construction de certains parcs de centrales supposant la destruction préalable d'hectares de forêt. Peut-on présenter comme réellement «verte» une source d'énergie qui conduit à abattre des arbres pour les remplacer par des panneaux photovoltaïques?

Quant au nucléaire, on connaît les problèmes techniques rencontrés par les EPR et son fonctionnement est menacé en période de canicule par la baisse du niveau de l'eau dans les fleuves utilisés pour le refroidissement des réacteurs; il ne peut constituer la seule réponse au problème. C'est d'autant plus vrai que la construction de nouvelles centrales prend du temps (initialement prévue pour 2012, la mise en service de l'EPR Flamanville 3 ne devrait intervenir qu'en... 2023) et que les réacteurs de quatrième génération ne sont encore qu'au stade des études. Les délais s'annoncent encore beaucoup plus longs ce qui concerne les installations reposant sur la technique de la fusion nucléaire.

La sobriété s'imposera dans la durée indépendamment du contexte géopolitique.

Tout cela va coûter très cher. Dans une étude publiée en février dernier, des économistes de l'OFCE estimaient à un point de PIB (soit 24,5 milliards d'euros, sur la base des chiffres 2021) l'investissement annuel supplémentaire à réaliser dans les prochaines décennies, quelle que soit la stratégie de décarbonation retenue. Et cette stratégie devra reposer sur plusieurs piliers, aucune alternative aux énergies fossiles n'étant sans faiblesse, quoi qu'en pensent les partisans de telle ou telle solution.

Ces efforts financiers et techniques ne nous dispenseront pas d'un effort de sobriété. Le gouvernement doit proposer de façon imminente un plan destiné à nous permettre de passer l'hiver sans drame, même si la Russie arrête complètement ses livraisons de gaz. Mais il ne faut pas se tromper: la sobriété s'imposera dans la durée indépendamment du contexte géopolitique.

Toute la question est de savoir ce qu'on entend par sobriété et jusqu'où la lutte contre le changement climatique nous imposera d'aller. S'il s'agit simplement d'éviter des gaspillages et de remplacer des équipements gourmands en énergie par d'autres plus économes, cela ne posera pas de problème. Il sera possible de trouver un consensus. Mais il est probable qu'il faudra aller plus loin et remettre aussi en cause certaines de nos pratiques en matière de production et de consommation. Le débat ne fait que commencer.

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