Monde / Économie

Les sanctions économiques contre la Russie ne servent-elles vraiment «à rien»?

Temps de lecture : 5 min

Alors qu'Emmanuel Macron appelle à «accepter de payer le prix de notre liberté et de nos valeurs», Marine Le Pen demande l'abandon des sanctions contre la Russie qui ne serviraient qu'à faire «souffrir» le «peuple français».

Selon le Fonds monétaire international, l'économie russe devrait reculer de 6% en 2022 alors que l'institution prévoyait une contraction de 8% en avril dernier. | Waltie via Flickr
Selon le Fonds monétaire international, l'économie russe devrait reculer de 6% en 2022 alors que l'institution prévoyait une contraction de 8% en avril dernier. | Waltie via Flickr

Pour Marine Le Pen, «les sanctions [contre la Russie] ne servent strictement à rien, si ce n'est à faire souffrir les peuples européens et, accessoirement, le peuple français». Début août, la présidente du groupe RN à l'Assemblée nationale allait jusqu'à réclamer qu'elles «disparaissent pour éviter à l'Europe de se retrouver face à un black-out, notamment concernant les importations de gaz».

Au lendemain de l'invasion de l'Ukraine par la Russie, l'Union européenne a adopté d'importantes sanctions contre Moscou dans l'objectif «d'imposer à la Russie de lourdes conséquences pour ses actions et de contrer efficacement les capacités de la Russie à poursuivre l'agression», explique le Conseil européen. «Je pense à notre peuple, auquel il faudra de la force d'âme pour regarder en face le temps qui vient, résister aux incertitudes, parfois à la facilité et à l'adversité, et, unis, accepter de payer le prix de notre liberté et de nos valeurs», a déclaré le président de la République Emmanuel Macron, samedi 20 août.

«Avant de se demander si les sanctions marchent, il faut d'abord se demander “dans quel but ?”», précise Olivier Schmitt, professeur de relations internationales au Center for War Studies de l'Université du Sud-Danemark. «Ceux qui critiquent les sanctions disent ça ne fait pas changer le comportement de la Russie, et le débat est souvent réduit à ça. Or on sait déjà les études en relations internationales le démontrent que faire changer le comportement d'un État avec des sanctions ne marche pas ou très peu.»

Selon lui, «le but des sanctions n'est pas de faire changer le comportement de la Russie, mais de dégrader ses capacités sur le moyen et le long terme». Dit autrement: imposer une usure à la Russie, en plus de celle infligée sur le front militaire par l'armée ukrainienne, sans avoir à recourir à la force. «Les sanctions sont un intermédiaire entre ne rien faire du tout et partir en guerre. Elles permettent aussi de fixer une norme au sein du système international, en désignant ce qui est acceptable ou non.»

Une course d'endurance

Six mois après le début de l'invasion, même si l'armée russe piétine face à une résistance ukrainienne acharnée, les sanctions n'ont en apparence pas encore eu d'effet visible sur le front. La Russie est bien entrée en défaut de paiement pour la première fois depuis 1918. Mais selon le Fonds monétaire international, l'économie russe devrait reculer de 6% en 2022 alors que l'institution prévoyait une contraction de 8% en avril dernier et que la Banque mondiale tablait pour sa part sur une chute de 11%. L'explosion des prix du gaz, largement orchestrée par Moscou, a même permis d'augmenter temporairement son budget fédéral en début d'année.

L'exportation de technologies avancées vers la Russie a chuté de 90% depuis le début de la guerre, alors que son industrie de défense en est extrêmement dépendante.

«Ce n'est pas un outil magique: l'adversaire s'adapte», commente Olivier Schmitt. De fait, la Russie a trouvé des parades, notamment en redirigeant ses activités vers d'autres pays n'appliquant pas les sanctions, comme la Turquie, l'Inde ou la Chine. Une résistance en trompe-l'œil pour Oleg Korenok, professeur d'économie à l'université du Commonwealth de Virginie, Swapnil Singh, chercheur en économie à la Banque centrale de Lituanie et Stan Veuger, chercheur à l'American Enterprise Institute. Dans un article publié par Foreign Policy en juillet, les trois experts soulignent qu'il est vain «d'espérer une matérialisation de l'effet des sanctions dans la même temporalité qu'une action militaire», mais que «l'économie russe a déjà été indéniablement et gravement lésée par les sanctions d'une manière qui deviendra de plus en plus apparente».

Selon le New York Times, les sanctions ont par exemple déjà des effets sur la capacités de la Russie à importer des puces électroniques qui équipent nombre de ses systèmes d'armements. L'exportation de technologies avancées vers la Russie a chuté de 90% depuis le début de la guerre, alors que son industrie de défense est extrêmement dépendante de matériels importés.

«C'est le pari qui est fait: affaiblir l'économie russe et ses approvisionnements en technologie critiques pour dégrader structurellement leur production, car leurs stocks ne sont pas illimités», ajoute Olivier Schmitt. «Tout l'enjeu pour les Ukrainiens est de continuer à être soutenus par les Occidentaux pour tenir cette attrition face à la Russie le plus longtemps possible.» Les sanctions contre Moscou y participent autant que les livraisons d'armes à Kiev.

Failles

Un autre paramètre crucial pour mesurer l'efficacité des sanctions, c'est aussi de mesurer l'efficacité de leur mise en œuvre. Fin juin, le chef de l'agence britannique chargé de faire appliquer les sanctions admettait ne pouvoir compter que sur 70 employés, alors que le nombre d'entités désignées par les sanctions est passé de 220 à 1.400 après l'invasion de l'Ukraine et que la même agence aux États-Unis dispose quant à elle de plus de 300 personnes.

De nombreux oligarques accusés de participer d'une manière ou d'une autre à la guerre en Ukraine ou à l'enrichissement du régime russe passent encore entre les mailles du filet. Il y a quelques jours, l'opposant Alexeï Navalny en a désigné plusieurs, dont nul autre qu'Alexeï Miller, le dirigeant du géant gazier russe Gazprom. En juin, l'équipe de Navalny avait révélé comment Miller s'emploie depuis des années à renflouer les caisses de Vladimir Poutine. À ce jour, il n'a toujours pas été visé par les sanctions européennes.

Après l'invasion de la Crimée en 2014, l'Union européenne avait déjà imposé des sanctions, notamment un embargo sur les armes. Mais dans les faits, il existait une «dérogation» autorisant les pays de l'Union à continuer à honorer leurs contrats d'armement conclus avec la Russie avant 2014. Cette dérogation n'a été annulée qu'en avril dernier, et des équipements militaires européens se retrouvent aujourd'hui sur le front en Ukraine.

À l'approche de l'hiver, avec les craintes de pénuries de gaz, la propagande russe met l'accent sur le coût des sanctions pour les Européens.

Surtout, l'Europe paie cher des décennies d'interdépendance économique avec la Russie, note Olivier Schmitt. «Durant la Guerre froide, les sources de la sécurité et de la prospérité pour l'Europe étaient les mêmes: l'Amérique du Nord. Avec la fin de la Guerre froide, l'Europe a déconnecté ces deux sources, confiant sa sécurité aux États-Unis, son approvisionnement en énergie à la Russie, et sa croissance économique à la Chine

«Certains pensaient que l'interdépendance pacifierait les relations politiques. C'est en fait l'inverse qui s'est produit. L'Europe s'est rendue dépendante du gaz russe, ce qui donne à la Russie un levier de contre-coercition.»

Éléments de langage

Tout en affichant une résilience à toute épreuve, la Russie continue pourtant d'appeler à la levée des sanctions, bien consciente que plus la guerre durera, plus elles seront une menace pour son économie et son effort de guerre. «Si ça ne les dérangeait pas, ils ne passeraient pas leur temps à demander de les lever», note Olivier Schmitt.

À l'approche de l'hiver et avec les craintes de pénuries de gaz, la propagande russe met depuis quelques mois l'accent sur le coût des sanctions pour les Européens. «Le centre de gravité des pays occidentaux c'est leur cohésion démocratique Les Russes ont donc tout intérêt à essayer d'affaiblir autant qu'ils le peuvent la cohésion sur ce sujet», constate Olivier Schmitt. Pour ce faire, le Kremlin peut compter sur ses relais traditionnels, à commencer par Marine Le Pen.

En mars dernier, le magazine américain Newlines a révélé comment les leaders de l'extrême droite européenne se coordonnent avec Moscou, en publiant des documents internes au groupe de média russe Tsargrad, propriété de l'oligarque ultra-conservateur russe Konstantin Malofeev, proche de Vladimir Poutine. Malofeev a notamment joué les médiateurs dans l'obtention du prêt russe du Rassemblement national.

«Nous pensons qu'il existe encore à l'heure actuelle une possibilité de rétablir des contacts pour un travail systématique avec les eurosceptiques pour contrer la politique de sanctions de Bruxelles», explique ainsi un document interne à l'organisation de Malofeev, qui cite parmi ses alliés l'Italien Matteo Salvini et Marine Le Pen. Tsargrad propose alors de leur fournir l'élément de langage selon lequel les sanctions contre la Russie causeraient «des dommages irréparables» aux économies d'Europe.

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