Culture

Laura Ingalls n'est pas celle que vous croyez

Temps de lecture : 10 min

Vous pensiez connaître «La petite maison dans la prairie»? Vous avez tout faux.

La réalité de la famille Ingalls était, naturellement, beaucoup plus nuancée. | Capture d'écran La petite maison dans la prairie via YouTube
La réalité de la famille Ingalls était, naturellement, beaucoup plus nuancée. | Capture d'écran La petite maison dans la prairie via YouTube

Si je vous dis petite fille qui se prend une gamelle dans un pré fleuri, jeune couple perché sur un chariot arborant un sourire digne d'une pub de dentifrice, Walnut Grove et Nellie Oleson, que vous êtes né après 1970 et que vous avez eu ne serait-ce qu'un bref accès à un téléviseur dans votre enfance, vous savez exactement de quoi je parle. Et avec un peu de malchance, vous avez désormais le générique dans la tête pour la journée (ne me remerciez pas. Toutoutoudou. Toutoudou. Toutoutoudou. Toutoudoudoudou...doudou.)

La petite maison dans la prairie est une série cultissime qui a fait la joie de nombreuses générations de gamins depuis 1974. Elle compte quelque dix saisons, ce qui avant l'avènement de Netflix n'avait rien de négligeable. Elle raconte l'histoire d'une famille de pionniers américains, les Ingalls, installés dans un village de l'Ouest américain, Walnut Grove. Ils y vivent des aventures relativement insipides, parfois vaguement rocambolesques, toujours larmoyantes, où tout finit à peu près toujours bien et dans lesquelles le téléspectateur du XXe siècle pouvait facilement se projeter sans risquer d'y perdre son âme.

Charles Ingalls, le chef de famille, y incarne le papa idéal, sa douce épouse Caroline est un modèle de sagesse et de bonté, et leurs filles Marie, Laura, Carrie et Grace sont des fillettes obéissantes et parfois espiègles mais à qui on donnerait le bon Dieu sans confession. Il y a même un garçon adopté, Albert, car les Ingalls passent leur temps à faire le bien autour d'eux. Les méchants sont parfaitement méchants et on adore les détester, telle l'insupportable blondinette à anglaises Nellie Oleson.

Cette série dégoulinant de bons sentiments est parfaitement résumée dans le sketch parodique des Nuls «La petite maison dans la niaiserie». Elle a offert des heures de divertissements et de rêve, et rendu service à bon nombre de parents qui pouvaient sans crainte coller leur progéniture devant (voire la regarder avec eux).

Les uns et les autres

Il existe deux sortes de fans de La petite maison dans la prairie: ceux qui ont vu la série quand ils étaient petits, se souviennent des bons moments passés devant et la regardent désormais de haut depuis la sagesse de leur grand âge, et ceux qui ont lu le livre et qui savent que ça n'a rien à voir. La série s'inspire des personnages et de quelques situations évoquées dans le roman, mais en gros, elle part en roue libre sur ses 205 épisodes. Désolée pour les âmes sensibles, mais par exemple Albert n'a jamais existé et la gentille Mary ne s'est pas mariée.

Ces deux groupes, les nostalgiques de la série et les acharnés du roman, sont probablement irréconciliables, et en tant que fière représentante du second il m'incombe d'expliquer aux membres du premier pourquoi ce qu'ils regardent avec tant de tendresse est de l'eau de vaisselle tiédasse où flottent de gras grumeaux de bons sentiments racoleurs.

Les Ingalls firent un périple qui les mena jusqu'au Dakota du Sud en passant par le Kansas et le Minnesota, le tout sur une période de dix ans.

La famille Ingalls a réellement existé, et à l'instar de millions de petits Américains, Michael Landon, le créateur de la série qui incarnait son père, avait sans nul doute lu les mémoires romancées de Laura Ingalls parues en huit tomes au fil des années 1930 et 1940, vendues à plus de 60 millions d'exemplaires et traduites en quarante-cinq langues. Laura les a écrites poussée par sa fille, Rose Wilder Lane, elle-même journaliste et qui édita largement les écrits de sa mère, en s'inspirant du journal qu'elle tenait de façon privée. Et cela ne fut pas facile: «C'est l'E... », écrivit-elle à Rose en évoquant le fait de revivre certains moments de sa vie (E pour «Enfer». Contrairement à Marie-Thérèse, Laura Ingalls Wilder ne jurait pas. Question d'éducation.)

La famille Ingalls fit partie de ces pionniers américains qui, dans les années 1860-1880, s'étaient laissé convaincre par les compagnies de chemin de fer naissantes que de nombreuses terres vierges et fertiles les attendaient à l'ouest du pays et qu'ils avaient tout à gagner à s'y rendre pour s'inventer une nouvelle vie et faire fortune en devenant cultivateurs. Partis du Wisconsin en 1870 (Laura avait 3 ans), les Ingalls firent un périple qui les mena jusqu'au Dakota du Sud en passant par le Kansas et le Minnesota, le tout sur une période de dix ans.

Dans la série, il ne faut qu'un seul épisode, le premier, pour que la famille Ingalls parte en chouinant des Grands Bois du Wisconsin et arrive vite fait bien fait, quelques plans de coupe plus tard, à sa destination finale, Walnut Grove. Si la véritable Laura a réellement habité dans un village répondant à ce nom, elle n'en parle jamais dans ses romans, probablement parce que c'était un très mauvais souvenir.

Épreuves

Les pérégrinations de la famille Ingalls telles qu'elles sont décrites dans les romans de Laura évoquent les épreuves vécues par les pionniers pour acquérir un bout de terrain promis par le gouvernement américain. En effet, en 1862, la loi Homestead Act votée sous la présidence de Lincoln promit à toute personne (homme, femme, immigrant ou esclave affranchi) qui s'installait pendant cinq ans sur un lopin de terre de 65 hectares de lui en accorder la propriété définitive à condition d'y vivre au moins six mois par an et de le mettre en valeur en le cultivant.

En plus de cette promesse, les pionniers étaient attirés par les publicités des compagnies de chemin de fer richement subventionnées dont l'intérêt était de construire le plus de voies possible en repoussant la «frontière» (c'est-à-dire la zone habitée par les colons américains aux dépens des Indiens), quelle que soit la nature des terres traversées et parfois sans avoir grand-chose à transporter.

Charles Ingalls, tel que le décrit Laura et telle qu'elle se reconnaissait elle-même, n'aimait pas habiter au milieu de ses semblables et leur préférait les grandes étendues sauvages où le gibier foisonnait. Il voulait aller «là où les animaux sauvages vivaient sans peur [...], là où il n'y avait pas de gens. Juste des Indiens» (vingt ans après la parution, en 1952, le mot «gens» fut remplacé par «colons» car la phrase était jugée raciste). C'est pour cette raison qu'il mit un beau jour toutes ses possessions dans un chariot bâché et partit vers l'Ouest, son chien, son fusil, sa femme et ses filles sous le bras.

Les épreuves auxquelles étaient confrontées les pionniers de l'époque, si elles sont souvent minimisées, ne sont pas toutes passées sous silence.

Dans ses romans, Laura évoque avec nostalgie ces voyages jalonnés de dangers et d'aventures (une crue alors qu'ils traversent la rivière à gué, la menace des loups, les Indiens sur le sentier de la guerre, les échecs successifs pour créer une ferme), et comme elle écrit spécifiquement pour des enfants, elle gomme les épreuves et les réalités parfois cruelles du quotidien en les transformant en épreuves surmontées grâce au courage et à l'endurance des protagonistes.

La véritable famille Ingalls, très pauvre, tomba parfois dans la misère. À 9 ans, Laura dut travailler comme servante dans un hôtel, faire des ménages, la vaisselle, de la garde d'enfant, dans des conditions qui seraient considérées comme intolérables aujourd'hui. À 11 ans, elle échappa de justesse à une tentative de viol. Puis, la femme du médecin à qui les Ingalls devaient de l'argent voulut «l'adopter» (c'est-à-dire en faire une bonne à tout faire en échange de l'effacement des dettes de sa famille. La mère de Laura refusa.) Elle ne pipe mot de ces incidents dans ses romans, qui décrivent des situations parfois très tendues mais qui se finissent toujours bien.

Les épreuves auxquelles étaient confrontées les pionniers de l'époque, si elles sont souvent minimisées, ne sont pour autant pas toutes passées sous silence. Si Laura évite, dans ses romans, de relater ce type d'expériences glauques, ou si elle tait la naissance puis la mort de son petit frère, Freddy, et les nombreux épisodes de misère noire traversés par sa famille, elle raconte avec force détails réalistes les invasions de sauterelles qui dévastaient les cultures, les incendies, les tornades dévastatrices, les blizzards mortels et interminables, les sécheresses, les dettes difficiles à rembourser, ses accouchements et la mort de son enfant, et d'autres difficultés que le rêve américain tel qu'on se le représente aujourd'hui passe facilement sous silence.

Envies de liberté

Sans se rebeller ouvertement contre les mœurs très strictes de sa famille extrêmement religieuse, Laura était en admiration devant la liberté absolue dont les Indiens semblaient jouir, elle qui était contrainte de s'habiller de façon austère et d'obéir à un nombre infini de règles de savoir-vivre, même au beau milieu d'une prairie déserte.

Les passages où elle raconte le cheminement des Indiens quittant leur réserve (elle a trois ans et fait alors un caprice en demandant à ses parents de lui «donner» un si joli papoose), ou la visite d'un village indien déserté, trahissent son aspiration à plus de liberté. Certes les Indiens y sont souvent décrits comme des menaces (notamment quand ils obligent sa mère à leur donner à manger, ou quand, jeune mariée, Laura en gifle un qui se permet des familiarités avec elle).

La cécité de sa sœur a probablement joué un grand rôle dans la vocation littéraire tardive de Laura.

Les pionniers prenant la place des Indiens honteusement dépouillés et chassés de leurs terres, les relations étaient naturellement souvent tendues (la famille Ingalls a pourtant eu plus de chance que d'autres qui furent massacrées pendant la même période). Laura choisit pourtant de ne pas cacher dans ses romans la véritable hostilité, teintée de mépris, qu'éprouvait sa mère envers les Indiens:

«Quel Indien? demanda aussitôt Maman qui avait pris un air dégoûté rien qu'à entendre prononcer ce nom.
Maman détestait les Indiens. Elle les craignait surtout.
“Il y a quelques bons Indiens”, disait souvent papa.»

Laura se revendique comme très religieuse, et très patriote. Elle évoque souvent la fierté d'être Américaine et à ce titre, d'être totalement libre. Féministe de la première heure, elle insistera pour que le prêtre ne lui fasse pas promettre obéissance à son mari. Connaissait-elle l'histoire de son ancêtre, Martha Ingalls Allen Carrier, une mère de famille surnommée la «Reine de l'enfer» à l'époque des procès des sorcières de Salem? Martha fut accusée (par des adolescents) de chevaucher un balai, d'avoir provoqué la maladie et la mort des vaches d'un voisin, d'avoir déclenché une épidémie de variole. En 1692, malgré ses protestations d'innocence, elle fut pendue.

Audio-description

La très religieuse famille Ingalls appartenait à la branche congrégationaliste. La foi de Laura et de toute sa famille participait de leur acceptation des nombreuses épreuves qui leur était envoyées, notamment la cécité de Mary, incident probablement dû à une scarlatine et évidemment repris dans la série télévisée. La cécité de sa sœur a probablement joué un grand rôle dans la vocation littéraire tardive de Laura.

Sommée par son père, dans le roman, de servir d'yeux à la petite infirme, Laura se mit à lui décrire tous les paysages et les décors quotidiens avec force détail, ce qui ne manqua pas de cultiver son talent descriptif et poétique (souvent Laura se laisse aller à des envolées lyriques et sa sœur, de toute évidence allergique au second degré, la fait redescendre sur terre).

Aujourd'hui, une certaine Amérique veut escamoter Laura Ingalls Wilder.

Religieuse et indépendante: la famille Ingalls incarne, aux yeux de toute une Amérique, la résilience, le courage (Laura devint institutrice à 16 ans pour aider à subvenir aux besoins de la famille), l'autonomie et la capacité à se sortir seul des pires épreuves, sans dépendre de personne, qualités typiquement américaines selon la mythologie nationale. L'incarnation du rêve américain en somme, auquel il est d'autant plus facile de croire qu'il est, chez Laura, parfaitement romancé dans un livre destiné à la jeunesse.

La réalité de la famille Ingalls était, naturellement, beaucoup plus nuancée. Sur le territoire indien, par exemple, dont il fut chassé, Charles Ingalls ne pouvait ignorer qu'il s'était installé dans une réserve Osage et qu'il n'avait pas le droit d'y être. Les Ingalls étaient une famille de pionniers comme les autres, et ce sont les yeux et la plume de Laura qui ont fait d'elle à la fois une famille héroïque et un modèle du pionnier américain type.

Aujourd'hui, une certaine Amérique veut escamoter Laura Ingalls Wilder, puisqu'en tant que fille de pionnier, elle a participé à cette sombre et meurtrière histoire de la conquête de l'Ouest. Certains ne supportent pas la description, même dans une fiction, de la réalité d'une époque où les Indiens étaient considérés comme quantité négligeable, comme si la parole d'autrefois avait la même valeur que celle d'aujourd'hui. D'autres savent que réécrire l'histoire ou faire mine d'oublier qu'elle a existé est voué à l'échec et à la répétition de drames désormais sévèrement et justement condamnés.

Pour ceux qui s'accommodent mal de la réalité littéraire historique et préfèrent oublier qu'il existe des livres pour les enfants reflétant une réalité qui nous fait rétroactivement un peu honte, il reste les épisodes de la série éponyme, inoffensifs et gentillets. Mais au milieu des luttes qui réinterprètent l'histoire au prisme d'une conscience moderne, la saga Little House in the Prairie reste avant toute chose une œuvre littéraire, une fiction inspirée de faits réels et à ce titre, une occasion précieuse pour les jeunes (et moins jeunes) lecteurs non seulement de s'évader par la grande porte de l'imaginaire, mais aussi de découvrir une époque révolue où, en Amérique, tout restait à découvrir, y compris le politiquement correct.

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