Politique

Doucement mais probablement, Le Pen et Mélenchon se dirigent vers la présidentielle de 2027

Temps de lecture : 7 min

Après trois tentatives infructueuses à l'élection présidentielle, l'inspirateur des Insoumis et la dirigeante d'extrême droite se préparent à une quatrième candidature.

Marine Le Pen (le 2 août 2022) et Jean-Luc Mélenchon (le 5 juillet 2022). |  Alain Jocard / Emmanuel Dunand / AFP – Montage Slate.fr
Marine Le Pen (le 2 août 2022) et Jean-Luc Mélenchon (le 5 juillet 2022). |  Alain Jocard / Emmanuel Dunand / AFP – Montage Slate.fr

La succession de Jean-Luc Mélenchon comme chef de file de La France insoumise (LFI) n'est pas ouverte. Et elle n'est pas près de s'ouvrir. Le remplacement de Marine Le Pen comme figure de proue du Rassemblement national (RN) n'est pas d'actualité non plus. Et il n'est pas près de le devenir. De façon illusoire et fugitive, le dénouement de la présidentielle a pu faire croire à leur mise en retrait de la scène mais le résultat des législatives qui ont suivi les a fait revenir dans le jeu.

Le leader de la gauche radicale et celle de l'extrême droite sont solidement ancrés à leur poste, même s'ils ne président pas leur parti respectif, formellement pour l'un, administrativement pour l'autre. Les deux se sont déjà présentés trois fois à l'élection présidentielle (2012, 2017, 2022) et les deux pensent probablement à la même chose (sans l'exprimer encore) pour 2027: repartir à l'assaut... si le destin ne leur est pas contraire.

En avril 2027, Mélenchon aura 75 ans et Le Pen, 57 ans. Avril 2027, ce sera le mois des deux tours de la prochaine élection présidentielle. Le 30 octobre prochain, s'il est élu président du Brésil, Luiz Inácio Lula da Silva dit Lula, modèle iconique du «patron» des Insoumis français, aura eu 77 ans trois jours auparavant. En décembre 1965, le général de Gaulle avait 75 ans quand il a été réélu président de la République. Ce sont des références qui parlent à Jean-Luc Mélenchon.

«Mon rôle, il est consubstantiel au mouvement»

Quand il a été élu, en 2017, Emmanuel Macron avait 39 ans. Lors de sa réélection, en avril dernier, il en avait 44. En avril 2027, il n'aura pas encore 50 ans mais ne pourra pas se lancer dans une troisième course élyséenne après deux mandats consécutifs, comme en dispose l'article 6 de la Constitution. C'est cette configuration politique à venir qui incite Le Pen et Mélenchon, tous deux adeptes des campagnes ultra-longues, à mettre en place leur stratégie présidentielle, dès à présent.

La leader du RN –elle a laissé durablement la présidence du parti d'extrême droite à Jordan Bardella– a été battue au second tour des deux dernières présidentielles par le fondateur de La République en marche (LREM) devenue Renaissance. En 2017, elle avait obtenu 33,90% des suffrages exprimés, et en 2022, elle a considérablement amélioré son score avec 41,45% des voix. En 2012, pour sa première participation, elle n'avait pas passé le cap du premier tour, en échouant à la troisième place avec 17,90% des suffrages –devant Mélenchon, quatrième avec 11,10%.

Mélenchon est devenu le propagandiste le plus convaincant et le plus convaincu, au moins en apparence, de cette union de la gauche.

L'inspirateur des Insoumis –«Mon rôle, il est consubstantiel au mouvement», avait dit Mélenchon après l'échec des élections européennes de 2019 (6,3% des voix) pour couper court à toute velléité de contestation interne– n'a cessé de progresser au premier tour des scrutins présidentiels depuis sa première participation en 2012. Il se présentait alors sous l'étiquette du Parti de gauche (PG). Cinq ans plus tard, représentant de LFI, il était toujours quatrième, mais très proche du troisième, François Fillon, avec 19,58% des suffrages exprimés. En 2022, il a fini au pied du podium derrière Le Pen en capitalisant 21,95% des voix.

Plus de candidature «sauf événement exceptionnel»

Elle et lui peuvent donc considérer, au vu de la progression des chiffres, qu'ils sont dans une dynamique qui pourrait finir par leur devenir bénéfique. L'une parce qu'elle a été présente à deux reprises au second tour présidentiel, l'autre car il s'en est indubitablement approché au fil des deux dernières consultations. Et la prochaine fois, elle et lui n'auraient plus sur leur chemin celui qui les a toujours victorieusement devancés dans la course à l'Élysée.

En suivant deux stratégies différentes, Le Pen et Mélenchon semblent tendre vers cet objectif identique... alors même que l'une et l'autre avaient dit, de façon plus ou moins affirmative, que 2022 serait leur dernière participation. Dans un entretien au Figaro, le 13 mai, se présentant comme la «première opposante», la dirigeante d'extrême droite avait déclaré qu'elle souhaitait faire émerger «une nouvelle élite» en vue de 2027 et précisait qu'elle ne se présenterait plus à cette échéance... «sauf événement exceptionnel».

De son côté, le leader des Insoumis avait pris les devant dès août 2021 dans une interview au Dauphiné libéré où il disait être «le seul à ne pas organiser une carrière», en ajoutant à propos de sa troisième participation à l'élection présidentielle de 2022: «Il est évident que c'est ma dernière candidature.» Cet engagement péremptoire avait certainement valeur d'argument porteur, voire décisif, huit mois avant la mère des batailles électorales. En tout cas, il laissait moins la porte ouverte à une (ultime) tentative que le renoncement conditionnel de Le Pen.

De «l'union populaire» à «l'union de la gauche»

Mis à part qu'il faut toujours prendre les déclarations définitives des responsables politiques pour ce qu'elles sont, c'est-à-dire des contrats parfois éphémères, il se trouve que la situation politique a légèrement évolué (c'est un euphémisme) après la consultation élyséenne.

D'une part, Mélenchon a changé de stratégie en vue du scrutin législatif, d'autre part Le Pen a réussi à constituer le premier groupe d'opposition à l'Assemblée nationale au terme de ces élections avec 89 député·es, en dehors de l'inter-groupe de la Nupes (Nouvelle union populaire écologique et sociale) qui compte 151 représentant·es dont 75 élu·es LFI. Et le président de la République ne dispose plus que d'une majorité relative.

Solidement installée dans les travées de l'hémicycle, la patronne du RN a choisi de polir son image, en se voulant une opposante «constructive».

En effet, l'Insoumis a radicalement changé de stratégie entre la présidentielle et les législatives. Ardent partisan de «l'union populaire» depuis plusieurs années, c'est-à-dire l'union autour de sa personne, et farouchement opposé à «l'union de la gauche» présentée régulièrement, notamment dans ses posts de blog, comme un regroupement inefficace d'étiquettes de parti, Mélenchon est devenu le propagandiste le plus convaincant et le plus convaincu, au moins en apparence, de cette union de la gauche à travers la création de la Nupes dont il a été l'initiateur –au plus grand profit de sa propre maison.

Il n'a pas atteint son objectif premier qui était de donner une majorité absolue à ce rassemblement des gauches et de s'ouvrir l'hypothèse d'une nomination à Matignon par le président de la République fraîchement réélu. «Élisez-moi Premier ministre» était le slogan incongru qu'il avait choisi. Cependant, il est parvenu à multiplier par près de 4,5 les effectifs du groupe insoumis au palais Bourbon, qui était fort de 17 unités dans la législature précédente. Lui-même a renoncé à se présenter aux législatives dans le but de surplomber la scène politique et dans l'espoir de devenir chef du gouvernement ou de se placer, au besoin, en réserve de la République pour le futur.

Une opposition «constructive» et «responsable»

Pour sa part, Le Pen tient aussi l'événement exceptionnel qui peut remettre sur les rails l'éventualité d'une quatrième candidature présidentielle: celui d'être à la tête d'un groupe de 89 député·es, ce qui n'était encore jamais arrivé à l'extrême droite sous la Ve République –surtout avec un mode de scrutin majoritaire uninominal à deux tours. Quand le Front national avait fait son entrée au Parlement en 1986 avec 35 député·es emmené·es par Jean-Marie Le Pen, c'était à la faveur du mode de scrutin proportionnel voulu par le chef de l'État de l'époque, François Mitterrand. On peut voir le chemin parcouru par le lepénisme en trente-six ans!

Solidement installée dans les travées de l'hémicycle, la patronne du RN a choisi de polir son image en se voulant une opposante «constructive», un terme qui permet alternativement au groupe d'extrême droite de voter pour ou de voter contre les projets présentés par le gouvernement. Ce mode de fonctionnement est diamétralement opposé à celui du groupe LFI qui vote en permanence contre les textes gouvernementaux, sans pour autant emporter systématiquement l'adhésion de ses partenaires de la Nupes, notamment du groupe socialiste qui marque son territoire.

En choisissant ce type d'opposition présentée par l'intéressée comme «responsable», Le Pen poursuit sa stratégie d'absorption progressive de l'électorat de droite qui n'a pas encore définitivement abandonné le parti Les Républicains (LR) mais dont une partie a donné quelques signes de lassitude au premier tour de la présidentielle en émettant un vote utile en faveur de la fille du cofondateur du FN. Le second avantage de cette démarche politique est de mettre un couvercle sur quelques-uns des fondamentaux moins reluisants du parti d'extrême droite qui rejaillissent à intervalles réguliers.

Les Insoumis pour une liste Nupes aux européennes

A contrario, Mélenchon considère que l'opposition absolue est plus productive pour son propre parcours. La gauche radicale qu'il dirige a chipé au PS le leadership que les sociaux-démocrates ont exercé sur ce côté de l'échiquier politique de la fin des années 1970 jusqu'au début des années 2010. À la tête de la force dominante à gauche, l'ex-militant trotskiste lambertiste qu'est Mélenchon s'est fixé pour objectif, depuis son départ du PS en 2008, de réduire à néant son ancien parti.

Le vote utile dont il a bénéficié, lui aussi, lors de la dernière présidentielle, le conduit sans doute à penser qu'il est sur la bonne voie pour parvenir à ses fins. La volonté de LFI de constituer une liste commune estampillée Nupes aux européennes de 2024 en est l'illustration.

Chacun à sa manière, ces deux dirigeants veulent battre le fer quand il est chaud. Il n'est pas sûr, pourtant, que les prochains Amphis d'été de LFI (du 24 au 27 août) et que le 18e congrès du RN (5 novembre) apportent des éléments concrets sur leur volonté d'en découdre une nouvelle fois en 2027 –c'est probablement trop tôt pour se découvrir.

Mais il est certain que LR et le PS devront rapidement capter l'attention de l'opinion par le biais d'une refondation programmatique s'ils ne veulent pas poursuivre leur recul continu sur la scène électorale et leur disparition progressive en tant que forces politiques. Ce qui est, somme toute, le souhait de Le Pen et Mélenchon pour parvenir à leurs fins... dans cinq ans.

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