Médias

La presse porno est-elle du journalisme?

Temps de lecture : 8 min

Reportages, critiques, interviews, éditos... On ne s'attend pas à les retrouver dans les magazines classés X. Pourtant ils y sont, dispersés au milieu des images aguicheuses.

«Dans notre secteur d'activité, on a appris à maîtriser la synergie.» | Marine Gachet
«Dans notre secteur d'activité, on a appris à maîtriser la synergie.» | Marine Gachet

On les a toutes et tous déjà vus. En allant acheter Le Monde ou Paris Match, ils vous ont sûrement déjà fait de l'œil du haut de l'étagère du buraliste. Entre des revues sur la cuisine et d'autres sur les automobiles, on peut apercevoir Union, Hot Vidéo, Busty, Chobix... Des noms qu'on lit à peine, car s'attarder devant risquerait de nous faire passer pour un pervers ou une femme un peu trop libérée.

Mais au-delà de leurs couvertures arborant des tétons en forme d'étoiles, que renferment véritablement les magazines pornographiques? Interviews, reportages, brèves, critiques de films, de livres et même éditos... On est loin du basique compagnon de masturbation que celles et ceux qui ne les ont jamais feuilletés peuvent imaginer.

Certes, les photographies de corps nus et de pénétrations diverses et variées sont omniprésentes, mais chacun a une ligne éditoriale claire: Union publie des récits illustrés de lecteurs, Hot Vidéo passe en revue les films X et Busty met à l'honneur les fortes poitrines. Des identités également présentes sur internet, en tout cas pour les titres qui ont opéré leur transition vers le numérique.

Les petites mains qui se cachent derrière les pseudos signant les articles ont un travail moins hors du commun que ce qu'on pourrait penser. «Dans certains magazines, on est proche d'une organisation de la rédaction classique», explique Béatrice Damian Gaillard, chercheuse en sciences de l'information et de la communication à l'université de Rennes 1.

Décliner les angles sur la double pénétration

«Mon travail chez Union était comparable à n'importe quel desk web: tu restes dans ton bureau et tu regardes ce qui se passe depuis le net. Tu ne fais pas vraiment de terrain», résume James Gregoire, qui a signé ses articles sous le nom de James Nicolas de Sade lors de son stage de six mois dans la rédaction web d'Union en 2020. Depuis, celui qui est passé par la rédaction web du journal Sud Ouest affirme que le rythme du magazine pornographique est particulièrement soutenu. Durant six mois, il écrit deux articles de 800 mots par jour sur le sexe.

Alors qu'il débute comme journaliste chez Union, on lui explique qu'il va travailler avec les techniques de SEO (Search Engine Optimization), qui se propagent également dans les rédactions généralistes. Il doit utiliser des mots-clés afin d'améliorer le positionnement des articles dans les résultats des moteurs de recherche. «On m'a dit d'emblée que le mot-clé de la semaine sur lequel on voulait être bien référencé était “double pénétration”. J'ai passé ma première semaine à faire des articles sur ce sujet», s'amuse le jeune homme de 23 ans. «Pour le coup, ça t'apprend vraiment ce qu'est un angle, puisque tu dois décliner plusieurs papiers sur un même thème.»

Le terrain n'est pas nécessairement exclu lorsqu'on travaille pour la presse pornographique. Chris Czerni a créé Bomb Magazine et 1998 et le magazine de petites annonces sexuelles Plans X en 2015. Avec un photographe et d'autres rédacteurs, il couvre l'actualité des événements sur la sexualité dans toute la région des Hauts-de-France et en Belgique. «Je fais des comptes-rendus des salons érotiques, le photographe fait des reportages. Il nous arrive aussi de couvrir des soirées dans des clubs libertins, des événements comme la Pride de Lille», énumère-t-il lorsque nous le rencontrons à son stand du salon Erotix de Bruxelles en mars 2022.

Le terrain s'invite aussi parfois dans la rédaction de Dorcel Magazine. «Les journalistes vont souvent sur les tournages pour faire leurs articles», indique Fred Coppula, directeur de la publication des magazines Dorcel et de Chobix.

Lors de son stage à Hot Vidéo en 2012, Guillaume Oblet, actuellement journaliste web dans un journal luxembourgeois, affirme avoir appris les bases de son métier. «J'ai découvert la profession de journaliste là-bas. J'y ai appris des rudiments que j'utilise encore aujourd'hui, comme la façon de hiérarchiser l'information et la règle des 5W», affirme-t-il. C'est comme ça qu'à 22 ans, il réalise une de ses premières interviews avec une interlocutrice de choix: une camgirl.

L'étudiant en cinéma se souvient notamment d'un article sur la scatophilie qu'il a écrit pour Noël.

Il réalise une veille quotidienne en suivant des fils info américains dédiés au porno, comme AVN. Il reprend également des communiqués de presse qui viennent de studios de films X français, et garde un œil sur les réseaux sociaux des actrices et des producteurs.

«Quand il n'y avait pas beaucoup d'actu, je devais piocher un film X dans un bac plein de DVD et faire une critique, ce qui me faisait beaucoup rire», se remémore Guillaume Oblet avec un soupçon de nostalgie, même s'il pense que le fonctionnement du journal a dû changer depuis son rachat par l'entreprise Jacquie et Michel en 2016. À ce jour, ni Hot Vidéo ni Jacquie et Michel n'ont répondu à nos sollicitations.

Cette expérience le pousse à arrêter ses études en conception de sites internet pour se consacrer au journalisme. Car journaliste, c'est comme cela que se considèrent ceux qui écrivent pour les magazines porno.

C'est même la volonté de l'être qui a poussé Guillaume Oblet et James Gregoire à envoyer leur CV pour travailler dans ces revues. «Je faisais la prépa La Chance pour entrer dans une école de journalisme, et tout le monde avait un stage sauf moi. J'ai vu une annonce passer pour un stage à Union sur les réseaux sociaux et j'ai postulé», se souvient James.

Des CV qui excitent la curiosité

Quentin[1], qui a récemment fait un stage de six mois à Union, est également arrivé dans le secteur un peu par hasard. «J'avais choisi Union faute de choix. Je devais obtenir un stage avant une date imposée. Union s'est présenté, et au final, c'est une expérience incroyable», admet l'étudiant en cinéma, qui se souvient notamment d'un article sur la scatophilie qu'il a écrit pour Noël. S'il n'exclut pas de retravailler un jour pour une revue pornographique, il espère poursuivre sa carrière dans la presse dédiée au septième art.

Ceux qui sont passés par la case «magazine porno» n'ont pas de mal à se vendre en tant que journalistes à d'autres employeurs. Guillaume Oblet est passé par le data journalisme avant d'évoluer dans la presse quotidienne régionale. James Gregoire, lui, est actuellement en alternance dans un grand média national. «Quand on voit cette expérience à Union dans mon CV, ça suscite la curiosité», souligne celui aimerait devenir reporter de guerre.

«Lorsque j'ai passé mon entretien après Hot Vidéo pour faire un master en journalisme, on m'a posé des questions presque uniquement sur ça», se remémore Guillaume Oblet.

Actuellement, les rédacteurs qui travaillent pour les revues pornographiques ne peuvent pas obtenir leur carte de presse. Cela ne les empêche pas de se revendiquer journalistes, comme le rappelle James Gregoire. Ce n'est pas tant le thème du sexe sur lequel ils travaillent qui pose problème, mais bien les services proposés par les magazines qui les emploient.

Les entreprises de l'industrie du X l'ont bien compris: les magazines sont de véritables vitrines.

Quand il appartenait au groupe Lagardère, Union permettait à ses journalistes d'obtenir leur carte professionnelle. Mais le magazine n'aurait tout simplement pas renouvelé sa demande d'enregistrement auprès de la Commission paritaire des publications et agences de presse (CPPAP) au moment de son acquisition par Reworld Media en 2014. Le fait que le magazine offre désormais des services comme la production de films pornographiques, un site de rencontre ou encore des «live cams» l'empêcherait d'obtenir cette reconnaissance.

Cette multiplication des activités dans certaines revues écarte parfois radicalement les rédacteurs de leur travail de journaliste.

Les membres des rédactions, souvent petites, sont généralement multi-tâches. Chez Hot Vidéo, la matinée de Guillaume Oblet commençait toujours par la publication d'une vidéo pour adulte. «Je devais faire le montage d'une scène d'un film que des producteurs avec qui on travaillait nous envoyaient. J'ajoutais le logo Hot Vidéo, une intro, un écran de fin, je choisissais des photos pour résumer la scène sur le site du journal et j'écrivais quelques phrases pour donner aux lecteurs envie de regarder la vidéo», relate-t-il en se rappelant les termes particulièrement vulgaires et racoleurs qu'il devait écrire.

En 2012, Clément[1] a travaillé six mois à Hot Vidéo. À côté de son travail de rédacteur, il devait ajouter des sous-titres français aux films X américains, dont les DVD étaient ensuite vendus avec le magazine. En raison de son bagage dans le milieu du cinéma, il travaillait aussi pour la plateforme VOD et la chaîne télévisée du magazine. Cela l'a conduit à filmer quelques reportages qui s'apparentaient plus à des scènes pornographiques qu'à du contenu journalistique.

De son côté, Plans X organise des soirées dans des clubs et est distribué en même temps que des stimulants sexuels dans les salons érotiques où se rend Chris Czerni, qui tire son chiffre d'affaire de ces différentes activités.

Le cul entre deux chaises

Travail journalistique ou promotionnel? S'il se sentait journaliste quand il écrivait ses articles pour Hot Vidéo, Clément reconnaît qu'à certains moments, il faisait plutôt un travail de promotion que d'information: «Parfois je devais écrire des articles promotionnels, sur du contenu gonzo que je ne validais pas. Dans ces moments-là, j'utilisais mon pseudo.»

Les entreprises de l'industrie du X l'ont bien compris: les magazines sont de véritables vitrines. Jacquie et Michel et Dorcel ne se sont pas privés d'avoir la leur et éditent plusieurs magazines à leur nom respectif. «Ces titres développent une offre éditoriale intermédiaire, entre promotion et journalisme», écrit Béatrice Damian Gaillard, dans un article intitulé «L'Économie politique du désir dans la presse pornographique hétérosexuelle masculine française».

«Depuis que Hot Vidéo a été racheté, c'est devenu une pub pour Jacquie et Michel.»
Jérôme, ancien abonné

Fred Coppula ne cache pas le but communicationnel des magazines Dorcel. Il y a une trentaine d'années, le fameux réalisateur et producteur de films X crée le magazine Chobix. La nouveauté: il est écrit par des actrices pornos. Et il cartonne. En 2009, il convainc Dorcel de lancer son propre magazine.

«Cela nous permettait de communiquer comme on voulait. Et à l'époque on avait le droit d'être affiché sur les kiosques, cela nous permettait de faire de la publicité pour Dorcel là où on n'avait pas le droit d'en avoir», reconnaît-il. À cela s'ajoutent les DVD introduits sous le blister des magazines, qui permettent aux lecteurs de faire un premier pas vers les films Dorcel. Promouvoir la marque Dorcel et ses films: voilà un but assumé du magazine.

Inutile de préciser que la reconnaissance de ce genre de magazine par la CPPAP, dont une des conditions est, comme on peut le lire sur son site internet, de «ne pas apparaître comme étant l'accessoire promotionnel d'une activité commerciale ou industrielle», est impossible. Tout comme l'obtention de la carte de presse par les personnes qui y écrivent.

Là encore, les rédacteurs ont plusieurs casquettes. D'abord en travaillant également pour le magazine Chobix, dont Fred Coppula est toujours directeur de la publication, puis en exerçant une autre activité pour Dorcel. Seuls le rédacteur en chef et le maquettiste n'ont pas d'autre fonction.

«Dans notre secteur d'activité, on a appris à maîtriser la synergie. Parmi nos rédacteurs, il y a une femme d'une cinquantaine d'années. Avec son expérience, on lui a également demandé d'aider sur les tournages et de conseiller les actrices quand elle va en reportage», raconte Fred Coppula. Impossible donc pour les journalistes de ne pas faire de promotion, étant à la fois commentateurs et acteurs des sujets qu'ils couvrent.

Cette fonction des magazines n'est pas vue d'un bon œil par tous les lecteurs. Jérôme[1], qui a longtemps été abonné à Hot Vidéo, a été témoin de son passage aux mains de Jacquie et Michel. «Hot Vidéo était un magazine professionnel de cinéma pour adultes. On n'achetait pas ce magazine pour se masturber, mais bien parce qu'il traitait du cinéma X comme un magazine de cinéma classique», se remémore-t-il. «Depuis que Hot Vidéo a été racheté, c'est devenu une pub pour Jacquie et Michel et les films qui vont avec le magazine sont bons à mettre à la poubelle.» Quant à Dorcel Magazine, Jérôme l'a acheté plusieurs fois, uniquement pour les DVD.

1 — Les personnes interrogées ont souhaité garder l'anonymat. a, b, c

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