Monde / Culture

Un vaste monde, situé à l'est de l'Europe, n'est toujours pas sorti de l'âge soviétique

Temps de lecture : 5 min

C'est la thèse d'un livre qui ne s'intéresse pas à la seule Russie, mais à quinze États qui «partagèrent longtemps un destin commun».

Le Kremlin de Moscou, l'ancienne résidence officielle du gouvernement de l'Union soviétique. | Quistnix via Wikimedia Commons
Le Kremlin de Moscou, l'ancienne résidence officielle du gouvernement de l'Union soviétique. | Quistnix via Wikimedia Commons

L'Âge soviétique – Une traversée de l'Empire russe au monde postsoviétique n'intéressera pas seulement les spécialistes de l'URSS, mais aussi tous ceux qui ont été ou sont encore touchés par les divers conflits géopolitiques qui se sont déclarés depuis la fin de l'URSS, et plus largement encore tous ceux qui ont le souci de l'avenir des sociétés dont nous sommes les acteurs.

Un avenir dont l'on comprendra mieux ce qu'il peut être, et que l'on contribuera à forger avec plus de lucidité, si l'on se tourne vers un passé certes situé au-delà de cette ligne de partage majeure que constitue la chute de l'Empire soviétique, mais qui n'est pas si lointain malgré tout.

Les continuités qui se font jour entre l'Empire russe et l'URSS comme entre l'URSS et le monde d'aujourd'hui constituent précisément l'objet d'étude central de cet ouvrage, dont l'hypothèse matricielle peut être résumée ainsi: l'«âge soviétique» aurait commencé à s'ouvrir avant 1917 et ne serait toujours pas refermé.

«Il n'existe guère d'ouvrages qui traitent en un seul volume des problématiques communes à la fin de l'Empire soviétique (à partir de la Révolution de 1905), à l'URSS et aux États post-soviétiques», précisent dès la première page les auteurs, qui affichent donc d'emblée leur ambition de «franchir la barrière chronologique de 1991, qui marque généralement la césure des ouvrages existants». Les discours publics qui circulent de nos jours en Russie (en particulier dans les médias et sur internet, la «vitalité du numérique» ayant été «contrariée après la réélection de V. Poutine en 2012») semblent confirmer de manière éclatante la pertinence de ce parti pris.

Il en va de même des imaginaires qui modèlent l'opinion publique russe, dont une partie non négligeable rêve encore à une résurrection de l'URSS, sous l'influence d'une propagande aux relais et aux stratégies multiples et complexes (pour ne donner qu'un seul exemple, «les initiatives sociales suscitées par l'État» russe dans les dernières années interdisent «toute critique du rôle de l'URSS durant la Seconde Guerre mondiale»).

Continuités temporelles et ruptures géoculturelles

Pourtant, le centre et la périphérie, les Russes et les non-Russes n'ayant pas du tout reçu le même héritage de l'URSS, toutes les anciennes républiques soviétiques n'éprouvent pas le même sentiment de nostalgie. L'ouvrage montre comment ces «nations» au statut problématique ont souvent manqué d'enthousiasme dans leur adhésion au projet soviétique, et comment des rébellions durables (et parfois toujours vivantes) ont fait suite au passage d'un Empire à un autre.

Il ne faudrait pas penser, cependant, qu'il existe une véritable communauté de résistance qui unirait toutes les périphéries de l'Union soviétique. L'autoritarisme n'est pas rejeté partout de la même façon, l'indépendance, la liberté et l'émancipation sont des monnaies qui n'ont pas cours dans tous les pays, les leçons du passé ne sont pas toujours entendues de la même oreille, et l'influence européenne se fait davantage sentir dans les marges occidentales de l'ex-URSS.

Les auteurs notent ainsi que «dans les États héritiers de l'Union soviétique, les oppositions et leur intégration au système politique ont pris des directions très dissemblables, qu'on peut regrouper en trois cas. Les pays baltes et la Moldavie se sont engagés dans une voie démocratique […]. Géorgie, Arménie, Ukraine et Kirghizistan sont dans des systèmes politiques relativement ouverts ou instables, situation qui favorise l'émergence d'une forte contestation de rue».

Enfin, l'Azerbaïdjan, la Biélorussie, la Russie, le Kazakhstan, l'Ouzbékistan, le Turkménistan et le Tadjikistan «contrôlent sévèrement ou oppriment franchement les contestataires et les oppositions extra-parlementaires, tout en maintenant des partis d'opposition factices».

Bref, l'âge soviétique (et en particulier l'âge soviétique post-URSS) demande à être étudié selon une perspective comparative permettant la démythification et la différenciation; d'autant que certains stéréotypes associés à l'URSS servent de nos jours encore à justifier toutes sortes d'abus politiques et de cruautés à l'égard des peuples qui souhaitent être indépendants.

Ce livre veut ainsi poser à la fois la question des cohérences, «des continuités culturelles et matérielles qui marquent [l'âge soviétique] de l'époque impériale à la période postsoviétique, [et celle] de sa différenciation au regard de dynamiques locales singulières».

Régenter le dicible, le lisible et le visible

L'ouvrage, très bien documenté, est divisé en neuf chapitres qui touchent des questions historiques, sociales, culturelles et quotidiennes savamment problématisées. Dès les premières pages, les auteurs montrent comment la façon dont les bolcheviks ont d'emblée pratiqué l'art du pouvoir, jointe à l'échec de la «révolution mondiale», annonçait un siècle de secrets, de silences, de punitions, de surveillance et de contrôle d'une population encore largement illettrée.

À cela s'ajoute la «nouvelle politique économique», qui attira toute une génération d'utopistes étrangers, mais qui ne fit qu'aggraver les inégalités sociales, en faisant de ceux qui n'avaient pas voulu, su ou pu suivre le mouvement des ennemis. L'élimination de la classe des paysans (la «dékoulakisation»), la grande famine qui en a résulté et la création du goulag, dont Soljenitsyne a décrit «l'archipel», furent des façons de créer «une main-d'œuvre gratuite et forcée au profit de l'industrialisation».

Pendant longtemps, le mythe de la modernisation de l'URSS a ainsi condamné à l'oubli des hommes et des femmes qui furent plongés dans la misère voire dans l'esclavage par cette nouvelle politique du travail.

L'URSS, toutefois, ce n'est pas que les non-dits, la sévère répression prophylactique, les arrestations et les catastrophes telles que Tchernobyl ou l'assèchement de la mer d'Aral.

L'URSS, c'est aussi toute une imagerie, un système de trompe-l'œil. De la sorte, malgré sa politique de distanciation avec l'Occident, l'Union soviétique ne serait rien sans ses organisations internationales –le Komintern, la VOKS, Intourist– dont la raison d'être est d'imposer une image du monde soviétique à l'étranger, et d'attirer les sympathisants.

Mais toutes les grandes utopies sont des dystopies. Des dystopies qui, comme le montre le roman Nous autres de Zamiatine, ne sont pas des constructions purement imaginaires, mais bien le résultat de l'application systématique d'une idée rigide sur une réalité sociale, économique, géographique et culturelle qui appellerait un traitement bien plus souple et, encore une fois, différencié.

D'où l'importance des tentatives faites à l'époque du Dégel pour «repousser les limites du dicible», du visible et du lisible, et le bonheur des historiens du monde entier au moment de l'ouverture d'archives longtemps restées secrètes. Mais il s'agit là de victoires précaires, et l'alternative que les auteurs proposent au moment de conclure –«Résister ou s'accommoder de l'ordre autoritaire»– reste plus que jamais d'actualité, en particulier pour ceux qui exercent le métier d'historien dans ce vaste monde de l'est de l'Europe, qui n'est toujours pas sorti de l'âge soviétique.

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L'âge soviétique – Une traversée de l'Empire russe au monde postsoviétique

Alain Blum, Françoise Daucé, Marc Elie, Isabelle Ohayon

Armand Colin

2021

432 pages

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