Politique / Monde

Trump candidat en 2024, un cauchemar improbable

Temps de lecture : 12 min

J'espère que je ne regretterai pas d'avoir écrit ça.

Trump ne veut pas qu'on le voie comme «le Buffalo Bill du vote populaire à la présidentielle». | Brendan Smialowski / AFP
Trump ne veut pas qu'on le voie comme «le Buffalo Bill du vote populaire à la présidentielle». | Brendan Smialowski / AFP

Après l'élection de 2016, au cours d'une discussion avec un groupe d'amis, nous avons évoqué la manière dont la presse s'était plantée dans les grandes largeurs sur les chances de victoire de Donald Trump –vu que contre toute attente, il venait juste de remporter la présidence.

Une des personnes présentes, un journaliste politique comme moi, a eu recours à une métaphore particulièrement évocatrice pour qualifier la situation. «C'est comme si nous étions des journalistes météo, que nous avions dit aux téléspectateurs qu'il ferait un temps superbe pour aller à la plage, et qu'à la place il y avait eu un cyclone de classe 4», a-t-il dit.

Dans une certaine mesure, les médias américains essaient de rattraper cette erreur depuis plus de cinq ans, et se sont apparemment bien juré de ne plus jamais sous-estimer ce «Teflon Don» moderne. L'idée que Trump était invincible n'a fait que s'amplifier dans les médias à mesure qu'il semblait échapper à ses responsabilités à la suite d'une série de scandales présidentiels comprenant: une version initiale calamiteuse de son «Muslim ban» [l'interdiction d'entrée sur le territoire américain de ressortissants d'un certain nombre de pays musulmans], la politique aussi monstrueuse qu'illégale de séparation des familles de migrants, une enquête criminelle pour obstruction à la justice, une procédure de destitution pour son chantage imposé à l'Ukraine et, enfin, une seconde procédure de destitution pour incitation à l'insurrection le 6 janvier 2021.

À chaque tournant apparemment catastrophique de sa candidature, puis de sa présidence, les médias se sont demandé en retenant leur souffle si cette fois ça y était, si le point de rupture de la carrière politique de Trump était atteint; et puis non, ce n'était jamais le cas.

Cette dynamique –Trump semblant avoir fini par franchir une épouvantable limite et être obligé d'assumer ses actes, pour au final ne pâtir d'aucune réelle conséquence– s'incarne tout entière à la perfection dans un tweet d'octobre 2016, rédigé par l'auteur Jesse Farrar:

J'aimerais bien voir comment le vieux Donny Trump va s'extirper de CE pétrin!

*Trump s'extirpe du pétrin les doigts dans le nez*

Ah! Bon. Et pourtant,

Capture d'écran Twitter via Know Your Meme

Ces jours-ci, il semble qu'aucun journaliste américain n'ait envie d'être de nouveau pincé en train de prédire que cette fois, le vieux Donny Trump ne va pas réussir à s'extirper de CE pétrin. Pétrins qui comprennent actuellement une impopularité persistante au sein de l'électorat en général, le déclin du soutien du Parti républicain, l'émergence de rivaux potentiels dans ce même parti, des auditions publiques qui ont exposé son extraordinaire degré de responsabilité dans les violentes émeutes du 6 janvier, une affaire au civil qui doit être jugée l'année prochaine pour une accusation de viol, une autre enquête à New York pour pratiques commerciales illégales visant la Trump Organization, et toute une série d'enquêtes au niveau fédéral et des États autour des actes de Trump dans la période du 6 janvier.

Il devrait pourtant être assez simple de voir Trump comme un personnage incroyablement affaibli, qui court plus de risques de finir en combinaison orange ou de perdre sa fortune dans un procès qu'il n'a de chances de retourner à la Maison-Blanche. Pourtant, dans les médias américains, à peu près personne ne semble présenter la chose sous cet angle.

Dans l'ensemble, je pense nous sommes en train de surcompenser le traumatisme de nos pronostics franchement ratés de 2016 en nous orientant par défaut vers ce que j'appellerais le syndrome «Ah, bon, et pourtant». En vertu de la logique du syndrome «Ah, bon, et pourtant», Trump s'est extirpé de tant de pétrins jusqu'ici qu'on passerait pour un idiot en prédisant qu'il ne va pas s'en tirer une nouvelle fois sans encombre. Aucun journaliste politique n'a envie de ça, surtout pas lorsqu'il s'agit de Trump.

La fin de l'invincibilité

J'avancerais cependant qu'on aurait dû considérer l'invincibilité de Trump comme annihilée une bonne fois pour toutes après l'élection de 2020, qu'il a franchement perdue. Il est vrai qu'il n'est pas passé loin de la victoire dans une poignée d'États –la Géorgie, la Pennsylvanie, l'Arizona, le Wisconsin et le Michigan– dont trois ou quatre lui auraient assuré le collège électoral et la présidence. Mais il les a perdus tous les cinq, et Hillary Clinton avait été en réalité plus près que Trump de faire basculer les trois États dont elle avait besoin pour décrocher la présidence en 2016, par plus de 25.000 voix (elle aussi a perdu la présidence avec une bonne marge, ce qui explique pourquoi elle a reconnu sa défaite, comme toute personne saine d'esprit).

Plus précisément, Trump est devenu le quatrième président sortant seulement à perdre une réélection en 125 ans, agrandissant ainsi un illustre club qui compte déjà George H.W. Bush, Jimmy Carter et Herbert Hoover. Et il se trouve que la marge de défaite de 4,4% de Trump le fait côtoyer des hommes dont les observateurs politiques estiment encore qu'ils ont connu des échecs historiques. Trump a perdu le vote populaire avec un plus grand écart que Hubert Humphrey, Mitt Romney, Gerald Ford et John Kerry. En matière de gains de part du vote populaire, Trump a fait juste 1,2 point de mieux que Michael Dukakis, un homme dont la carrière politique est synonyme de «lose».

La carrière de candidat réaliste à un poste de haut fonctionnaire de Donald Trump est, me semble-t-il, derrière lui.

Si, après l'élection, Trump s'est accroché au pouvoir pendant des semaines en évoquant de fausses accusations de fraude électorale, sa tentative a été ridiculisée devant les tribunaux à chaque procès intenté par lui ou par ses alliés. Il a fini par déclencher une insurrection qui n'a fait que monter encore un peu plus le pays contre lui (brièvement, c'est vrai), puis il est devenu le premier président de l'histoire à avoir fait deux fois l'objet d'une procédure de destitution par la Chambre des représentants.

Si Trump n'a pas été reconnu coupable –à dix voix près– au Sénat alors que les électeurs avaient déjà voté pour qu'il quitte son poste, un plus grand nombre de sénateurs de son propre parti ont voté contre lui lors de cette seconde procédure de destitution que contre aucun autre président dans l'histoire. À présent, la série d'enquêtes pénales au niveau des États et du pays pour les actes qui ont conduit à cette procédure prend selon tous les retours des proportions spectaculaires.

Pourtant, les articles annonçant que Trump déclare avoir «décidé» de se représenter en 2024 sont traités comme des nouvelles à sensation alors même qu'il ne cesse de dire la même chose depuis plus d'un an. En effet, depuis qu'il a fallu l'obliger à partir tandis qu'il faisait littéralement une scène il y a 18 mois, il le répète à quiconque est prêt à l'écouter, notamment lors d'une sordide intervention devant un groupe de sauveteurs au cours d'un événement commémorant le vingtième anniversaire du 11-Septembre, où il a déclaré: «Pour moi, c'est une question facile. [...] je sais ce que je vais faire. [...] Je pense que vous allez être contents, on va dire ça comme ça. Je pense que vous allez être très contents.»

Personnellement, je ne crois pas que Donald Trump sera élu en 2024. Je crois qu'il ne va même pas remporter l'investiture républicaine. En fait, je ne pense pas qu'il va se présenter, pas vraiment. Peut-être vais-je profondément regretter d'avoir écrit cela lorsque Trump retournera au pouvoir et jettera des journalistes dans des goulags pour diffamateurs à Gitmo, ou peut-être sera-ce juste le genre de une honteuse qui me hantera tout le reste de ma vie professionnelle. Pourtant, me semble-t-il, la carrière de candidat réaliste à un poste de haut fonctionnaire de Donald Trump est derrière lui.

En finir avec le «Ah bon, et pourtant»

Plusieurs raisons m'incitent à me libérer de mon propre syndrome sévère de «Ah, bon, et pourtant» pour avancer cette hypothèse.

Tout d'abord, je prends très au sérieux les enquêtes civiles et pénales que Trump affronte et aura à affronter d'ici la prochaine élection présidentielle. Il y a deux semaines, on a appris que Fani Willis, la procureure de district de Fulton County, a envoyé des courriers à des personnes impliquées dans la tentative de Trump de renverser l'issue de l'élection, pour leur signaler qu'elles allaient potentiellement être mises en examen.

La semaine dernière, il a été révélé qu'un grand jury du département de la Justice étudiait les actes de Trump relatifs à un projet de recours à de «faux électeurs» pour renverser l'élection le 6 janvier. Début août, nous avons appris que Pat A. Cipollone, ancien conseiller de Trump à la Maison-Blanche, avait été assigné à comparaître par un grand jury fédéral qui enquête sur les actes de Trump autour du 6 janvier.

S'il se lançait dans la course, il n'aurait plus la main que sur 5.000 dollars sur les plus de 100 millions du butin de guerre qu'il a accumulé.

Même si Trump n'est pas jugé pour des crimes relatifs au 6 janvier, ses complices risquent d'être reconnus coupables, faire l'objet d'enquêtes qui pourraient leur valoir la prison ou les pousser à témoigner contre l'ancien président à d'autres tribunes, ce qui garantirait que les méfaits du président fassent indéfiniment les choux gras des médias.

Trump et ses enfants risquent aussi de devoir déposer dans le cadre d'une enquête au civil à New York, qui les enfoncera encore davantage dans le bourbier judiciaire. En attendant, le mois dernier, une date a été fixée pour février pour un procès en diffamation potentiellement explosif impliquant l'accusation de viol de E. Jean Carroll contre Trump, événement qui pourrait faire passer le raffut médiatique autour du procès Depp-Heard pour un doux murmure.

Évidemment, on raconte qu'une des raisons pour lesquelles Trump envisage de se présenter est qu'il mise dessus pour échapper à ses problèmes judiciaires. Un avocat bien avisé lui dirait que ça ne marchera pas. Et il y a aussi un risque de retour de bâton: les procès sont de petites choses gérées de façon très stricte, comprenant des règles appliquées par des juges qui ont le pouvoir d'accuser les gens d'outrage à magistrat, de les faire enfermer et de les mettre à l'amende presque indéfiniment.

Si Trump se sert d'une campagne présidentielle pour attaquer les procureurs ou des juges impliqués dans des affaires pénales ou civiles contre lui, rien n'empêchera un juge de décréter une obligation de silence sur ce que le candidat pourra dire publiquement au sujet du procès afin de ne pas influencer les jurés –ou de révoquer la caution si Trump doit affronter des accusations au pénal et qu'il ne se conforme pas à cette obligation de silence. Voilà qui devrait être une forte motivation pour ne pas se présenter.

De bonnes raisons

La deuxième raison qui me pousse à croire que Trump ne se présentera pas est l'existence de nombreuses motivations financières pour ne pas le faire –dont une est notamment liée aux soucis judiciaires de Trump. La voici: le Republican National Committee continue de payer ses considérables frais de justice et a déclaré qu'il ne le ferait que s'il n'était pas candidat à la présidentielle, car «il se doit de rester neutre» dans le cas d'une primaire républicaine controversée.

Voyez-vous, acquitter les frais d'avocat d'un candidat interromprait cette neutralité. En outre, une autre motivation financière pourrait inciter Trump à ne pas se porter candidat, et c'est que s'il se lançait dans la course, il n'aurait plus la main que sur 5.000 dollars [environ 4.912 euros, ndlr] sur les plus de 100 millions [98,2 millions d'euros, ndlr] du butin de guerre qu'il a accumulé grâce au PAC Save America.

Psycologiquement, la souillure que représenterait une double défaite serait bien trop dévastatrice pour qu'il en prenne le risque.

La troisième raison qui m'amène à douter qu'une candidature de Trump ne se concrétise est que même s'il reste la personnalité la plus populaire du Parti républicain, de nombreux, très nombreux signes indiquent que les électeurs du GOP commencent à vouloir autre chose pour 2024. Selon un récent sondage NYT-Siena, à l'échelle nationale, la proportion des voix en faveur de Trump dans le cadre d'une primaire controversée est inférieure à 50%, et son rival le plus proche, le gouverneur de Floride Ron DeSantis, monte à 25%.

Selon un autre récent sondage Suffolk University-USA Today, DeSantis se trouve même devant Trump lorsque les premier et deuxième choix des électeurs du GOP sont combinés. Donc, si le champ républicain se rétrécit suffisamment vite, contrairement à ce qui s'est produit pendant la primaire de 2016, DeSantis aura l'avantage sur Trump.

Plus important peut-être, un certain nombre de sondages au niveau des États montrent DeSantis devant Trump, notamment dans les États d'origine des deux hommes: en Floride, État critique où les primaires ont lieu précocement, ainsi que dans le premier État qui les organise, le New Hampshire.

Les autres signaux indiquant que les électeurs des primaires du Parti républicain (et ses élites) voudront du nouveau en 2024 ne manquent pas. Des exemples: une récente série de sondages auprès de groupes de discussion, publiée dans The Atlantic, qui montre des électeurs de Trump de moins en moins chauds pour une candidature en 2024; des éditoriaux récents, par les comités de rédaction très conservateurs de deux journaux contrôlés par Rupert Murdoch, conjurant le parti de prendre ses distances avec Trump dans le sillage des incessantes révélations concernant le 6 janvier; de nombreux rapports dévoilant que les très gros donateurs du parti ont cessé de financer Trump et se tournent vers d'autres candidats, tout particulièrement DeSantis; et une série de défaites gênantes aux primaires pour des candidats soutenus par Trump dans des États-pivots clés.

Question de réputation

La dernière raison qui me pousse à croire que la candidature de Trump pour la présidentielle de 2024 n'est pas sérieuse: je pense qu'au fond de lui, Trump sait qu'il a perdu en 2020 et qu'il y a de fortes chances pour qu'il perde de nouveau en 2024. Psychologiquement, la souillure que représenterait une double défaite serait bien trop dévastatrice pour qu'il en prenne le risque.

Certes, je ne suis pas introduit dans les arcanes du monde de Trump. Mais je ne suis pas le seul à faire ce pronostic. En novembre dernier, John R. Bolton, ancien conseiller à la sécurité nationale de Trump, a prédit avec assurance que Trump ne se présenterait pas en 2024. «Il sait bien tout au fond de lui, même s'il ne l'admettra jamais, qu'il a perdu en 2020, et il a très peur de perdre en 2024, parce que s'il y a quelque chose qu'il déteste dans la vie, c'est d'être qualifié de loser», a expliqué Bolton. «Il ne cessera de répéter qu'il se va se présenter, jusqu'à la dernière minute, parce que s'il avait le malheur de dire qu'il n'est pas candidat alors les projecteurs se détourneraient de lui, et ça non plus, il ne le supporte pas.»

À mes yeux, Trump sera une personnalité politiquement handicapée à l'approche des primaires de 2024.

Un autre conseiller de Trump, l'ancien chef de cabinet de la Maison-Blanche John Kelly, a également proposé ses conclusions l'année dernière et prédit: «Il va continuer à en parler. Il va peut-être même l'annoncer, mais il ne se présentera pas. Pour la simple et bonne raison qu'il lui est impossible d'être vu comme un perdant.»

C'est bien mon avis. Il pourra claironner: «Je suis candidat à la présidentielle» à un moment ou à un autre, mais dans ce cas je parie qu'il trouvera une excuse pour retirer cette «candidature» avant le début des primaires début 2024 tant il aura peur que le titre de loser lui colle à la peau. Comme le dit très intelligemment Philip Bump dans le Washington Post, Trump ne veut pas qu'on le voie comme «le Buffalo Bill du vote populaire à la présidentielle».

Imprévisible, mais

Ceux dont c'est le métier d'observer la politique pour vivre opposent à cet argument une idée assez simple et plutôt convaincante: Trump a nié le fait avéré de sa défaite lors de la dernière élection; est-ce qu'il ne va tout simplement pas décréter qu'il aura gagné la prochaine, peu importe le résultat, et dire qu'on lui aura volée à coup de «fraude» même s'il perd? Oui, Trump peut faire ça –et si je me trompe, qu'il se présente et qu'il perd, c'est sûrement ce qu'il fera.

Mais ce type de réclamation sera beaucoup plus compliqué à faire s'il se présente aux primaires républicaines et qu'il échoue à l'investiture du GOP. Si cela arrivait, alors oui, Trump clamerait qu'il y a eu fraude et provoquerait des déchirements au sein du parti. Mais dans ce cas, son statut si chéri de héros des électeurs républicains s'effondrerait, et est-ce qu'il aurait vraiment envie de ce genre de cerise sur le gâteau après été le premier ancien président de l'histoire des primaires modernes à solliciter et à perdre l'investiture de son parti pour la course à la Maison-Blanche?

À mes yeux, Trump sera une personnalité politiquement handicapée à l'approche des primaires de 2024. Au pire, il sera un boulet politique accroché au cou du Parti républicain et qui risquera de le noyer.

Peut-être l'histoire se répètera-t-elle. Trump se représentera, s'imposera dans un camp républicain divisé comme il l'a fait en 2016 et remportera la Maison-Blanche, ou peut-être perdra-t-il mais non sans nous avoir mené au bord d'un nouveau coup d'État. Mais peut-être, aussi, que d'autres journalistes vont commencer à se débarrasser de leur syndrome «Ah, bon, et pourtant» à mesure que Trump continuera de paraître de plus en plus faible et que ses problèmes judiciaires ne cesseront de prendre de l'ampleur. Nous devrions avoir le savoir bien assez tôt.

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