Culture

Ode à Kim Wexler, l'antihéroïne fascinante de «Better Call Saul»

Temps de lecture : 7 min

Alors que la série touche à sa fin, il est temps de dire adieu à un personnage féminin qui n'a cessé de nous surprendre tout au long des six saisons.

Kim est bien plus qu'une petite amie réprobatrice. La jeune femme refuse d'être dépossédée de son autonomie et le rappelle souvent. | Capture d'écran Just an Observation via YouTube
Kim est bien plus qu'une petite amie réprobatrice. La jeune femme refuse d'être dépossédée de son autonomie et le rappelle souvent. | Capture d'écran Just an Observation via YouTube

Attention: cet article revient sur la série Better Call Saul, qui vient de se terminer. Si vous ne voulez pas être spoilé, revenez plus tard.

Pendant six saisons, les fans de Better Call Saul ont pensé que Kim Wexler allait mourir. Diffusée sur Netflix en France, cette série est un prequel de Breaking Bad, qui se focalise sur les origines de l'avocat véreux Saul Goodman.

Dans Better Call Saul, dont l'action se situe plusieurs années avant sa funeste rencontre avec Walt et Jesse, «Saul» exerce encore sous son nom de naissance, Jimmy McGill. C'est un jeune avocat malin et «moralement flexible» (pour reprendre l'expression utilisée par son acolyte Mike), qui brûle les étapes et utilise ses talents d'arnaqueur pour défendre ses clients. Kim est la femme dont il est amoureux.

Comme lui, cette talentueuse avocate a commencé au service courrier de Hamlin Hamlin McGill (HHM), avant que le prestigieux cabinet ne finance ses études de droit et ne lui permette de gravir les échelons. Depuis, elle travaille pour la même entreprise afin de rembourser sa dette.

Jimmy, qui s'est débrouillé tout seul pour passer le barreau, n'a pas eu le même soutien. Vilain petit canard de sa famille (son frère aîné, qui le méprise, est un des partenaires de HHM), il travaille comme avocat commis d'office, ascendant truand. Et dans la série, c'est souvent pour aider Kim, ou pour ne pas la décevoir, qu'il se lance dans ses magouilles les plus destructrices.

Le plaisir dans l'anticipation

Dans Better Call Saul, une bonne dose de la tension narrative repose sur le fait que l'on sait déjà ce qui attend de nombreux personnages une fois la série terminée: le plaisir est dans l'anticipation. On sait que le charmant Jimmy deviendra Saul, un bouffon corrompu et peu fréquentable au goût prononcé pour les costumes criards. La question, c'est: comment?

On sait aussi que certains personnages principaux de Better Call Saul, comme Chuck, le frère de Jimmy, ou Nacho, un dealer très attachant, n'apparaissent pas dans Breaking Bad. Pour expliquer cette absence, leur trajectoire devra prendre fin d'une manière ou d'une autre et dans une série aux nombreuses intrigues criminelles, on peut craindre le pire.

À ce titre, aucun personnage n'a suscité autant d'appréhension que celui de Kim, la plus fidèle alliée de Jimmy. «On souriait silencieusement quand les gens nous arrêtaient dans la rue pour nous dire “Vous n'allez pas tuer Kim, quand même?”», s'amuse le cocréateur Vince Gilligan, dans une interview donnée à Rolling Stone. Et pour cause.

Le sacrifice des petites amies

Il est rapidement devenu évident que Better Call Saul n'était pas tant l'histoire de Saul Goodman que celle de Kim et Jimmy. Impossible d'imaginer l'un sans l'autre, et leur relation amoureuse rythme la série. Or, aucune trace de la redoutable blonde dans Breaking Bad. Rapidement, une question s'est donc mise à trotter dans la tête des spectateurs: par quel drame indicible Jimmy va-t-il perdre l'amour de sa vie (et ce qu'il lui reste de compas moral)? La mort de Kim pourrait-elle être l'élément déclencheur qui fera irrémédiablement basculer Jimmy?

Après tout, le public a été bien entraîné par des décennies de fiction où la mort tragique d'une femme ou d'une petite amie est très souvent utilisée pour motiver les actions d'un protagoniste masculin, voire justifier son détachement ou ses comportements immoraux. (On en trouve des exemples partout, de James Bond à 24 Heures chrono ou Game of Thrones, en passant par toute la filmographie de Christopher Nolan).

Kim aurait pu être une énième figure féminine dont le sacrifice aurait servi au développement du héros. Et vu le talent des scénaristes de la série, cette conclusion aurait sans doute très bien fonctionné. Mais heureusement pour nous (et pour Kim Wexler), les cocréateurs Peter Gould et Vince Gilligan n'ont pas pu se résoudre à la sacrifier.

Ils ont préféré lui offrir un destin bien plus complexe, qui illustre à merveille le thème central de la série: le caractère poreux de la morale. D'abord innocente, puis complice réticente, Kim a progressivement endossé le rôle d'une Lady Macbeth moderne, encourageant Jimmy à commettre le pire avant d'être rongée par la culpabilité.

«Je vais trop loin, et tu
me rattrapes»

Kim est l'antithèse de Jimmy. Lui est bordélique et dans l'improvisation constante, elle est méthodique et rigoureuse. Jimmy voit la pratique du droit comme un moyen, Kim comme une fin: lorsqu'il lui demande ce qu'elle ferait si elle devenait millionnaire, elle imagine ouvrir son propre cabinet pour défendre les plus démunis, tandis que lui pense plutôt à acheter une maison.

Jimmy est une machine à charme, tandis que Kim sourit rarement. Et contrairement à lui, elle sait rentrer dans le moule. Toujours vêtue de ses tailleurs bleu marine et ses talons aiguilles noirs, elle projette une image de perfection et de contrôle, et seule la qualité de sa queue de cheval, tantôt sévère, tantôt légèrement négligée, peut trahir son état émotionnel.

Surtout, Kim est respectueuse des lois, alors que son compagnon s'arrange sans cesse avec le droit et la morale. Dans la première moitié de la série, elle voit d'un mauvais œil les fraudes commises par Jimmy, d'autant plus qu'elles mettent en danger sa propre carrière.

C'est une dichotomie genrée classique, qui rappelle d'ailleurs l'opposition de Skyler à Walter White dans Breaking Bad: la femme raisonnable qui fronce les sourcils face aux débordements de son conjoint indiscipliné. Comme le lui affirme Jimmy dans Better Call Saul: «C'est pour ça que toi et moi, ça fonctionne. Je vais trop loin, et tu me rattrapes.»

Une héroïne autonome

Mais Kim est bien plus qu'une petite amie réprobatrice. La jeune femme refuse d'être dépossédée de son autonomie et le rappelle souvent aux personnages de la série, ainsi qu'aux spectateurs qui seraient tentés de la voir comme une simple victime des agissements de Jimmy.

Alors que son ancien patron suggère que Jimmy exerce une mauvaise influence sur elle, Kim voit rouge: «Tu te rends compte à quel point c'est insultant? Je prends mes propres décisions.» Quand Jimmy s'autoflagelle et affirme qu'il est la cause de ses malheurs, l'avocate rétorque fermement: «Je suis une adulte. J'ai fait un choix.» Lorsque Kim est injustement placardisée à cause des agissements de Jimmy, ce dernier lui propose de démissionner pour tout arranger. La réponse est cinglante: «Wow, mon chevalier blanc! [...] Je vais me sortir de ce trou toute seule. Toi, contente-toi de faire ton travail. [...] Et n'insulte pas mon intelligence en disant que tu fais tout ça pour moi. Tu n'es pas en train de me sauver. Je me sauve moi-même.»

Souvent bien plus téméraire et agressive que son compagnon, c'est d'ailleurs elle qui tiendra tête à plusieurs reprises à Lalo, l'un des personnages les plus dangereux de la série.

Morale glissante

Si Kim Wexler est au départ construite comme le point d'ancrage moral du héros, les dernières saisons prouvent que l'héroïne, bien que profondément altruiste, n'est pas si moralement inflexible qu'il y paraît. Plus leur couple se renforce, plus l'avocate se corrompt.

Dans la saison 4, elle risque sa carrière en participant pour la première fois aux combines illégales de Jimmy, afin d'éviter la prison à l'un de ses clients. Une fois l'arnaque réussie, Jimmy se veut rassurant et lui promet que plus jamais il ne l'entraînera dans une telle démarche. Mais sa compagne le choque (et nous au passage) en répondant: «Je veux qu'on recommence.» Loin d'être une complice récalcitrante, qui enfreindrait la loi uniquement par amour, Kim révèle qu'elle est en fait attirée par le frisson de l'illégalité.

À travers ce revirement, le personnage de Kim tord le cou à tous les clichés condescendants qui voudraient que les femmes soient fondamentalement douces, fragiles et honnêtes. «Est-ce que je suis mauvais pour toi?», s'inquiète Jimmy dans la saison 5. «Nous sommes mauvais l'un pour l'autre», conclut-elle finalement.

En effet, les deux dernières saisons voient la tendance de départ inversée: c'est désormais Kim qui va trop loin et Jimmy qui hésite. Alors que le couple prend de plus en plus de risques, Kim atteint un point de rupture dans l'épisode «Wexler v. Goodman». Le titre laisse craindre une rupture, mais une nouvelle fois, la série prend nos attentes à rebours: Kim propose à Jimmy de se marier pour que leurs secrets soient protégés par la loi.

Quelques épisodes plus tard, dans l'époustouflant final de la saison 5, c'est elle qui fait basculer l'intrigue en imaginant un plan machiavélique, visant à détruire la vie et la réputation de son ancien mentor. «Ce n'est pas toi. Tu ne pourrais pas vivre avec», met en garde Jimmy. «Tu en es sûr?», rétorque Kim. Sous le regard hébété de son mari, elle fait un pistolet avec les doigts, le geste emblématique de Saul Goodman, et sème une nouvelle fois le doute: serait-elle finalement plus cynique et amorale que Saul lui-même?

Comme Lady Macbeth, ses choix reviendront finalement la hanter. Et, toute autonome qu'elle est, elle n'aurait sans doute pas fait les mêmes sans Jimmy à ses côtés. À chaque dérapage, Kim s'est toujours réfugiée derrière les justifications les plus nobles. Après avoir travaillé dans de grands cabinets, défendu des entreprises et des banques, elle se met finalement à son compte pour servir les plus faibles, et choisit de voir les combines malhonnêtes de son mari comme les méthodes d'un Robin des Bois modernes. Mais dans une de leurs dernières confrontations, elle admet la vérité honteuse: «Je ne voulais pas qu'on se sépare. Parce que je m'amusais trop.»

La force de caractère et le positionnement de plus en plus complexe de Kim ont fait d'elle un des personnages féminins les plus fascinants de ces dernières années –et un des plus populaires auprès des fans. Une belle réussite quand on sait que Skyler White, l'épouse de l'antihéros dans Breaking Bad, reste une des femmes les plus détestées de la fiction.

Après avoir été ignorée pendant plusieurs années, l'actrice Rhea Seehorn a enfin été nommée aux Emmys 2022. Espérons que sa performance remarquable sera récompensée: un beau cadeau de départ qui entérinerait un peu plus la place de cette antihéroïne dans le panthéon de la télévision.

Newsletters

«Nos frangins» d'hier et d'aujourd'hui, une grande famille

«Nos frangins» d'hier et d'aujourd'hui, une grande famille

Associant archives et reconstitution, Rachid Bouchareb raconte l'histoire de deux jeunes Arabes tués par des policiers il y a trente-cinq ans, avec le présent en ligne de mire.

Livre audio: un format pour apprendre, se divertir ou déconnecter au quotidien

Livre audio: un format pour apprendre, se divertir ou déconnecter au quotidien

Envie de vous mettre au format audio? Découvrez le catalogue exceptionnel et éclectique d’ouvrages sonores de l’application Audible.

«Mourir à Ibiza», inattendu conte d'étés

«Mourir à Ibiza», inattendu conte d'étés

Ce premier film de trois jeunes réalisateurs emprunte des chemins qui paraissaient prévisibles, et mène dans des directions aussi inattendues que réjouissantes.

Podcasts Grands Formats Séries
Slate Studio