Monde / Culture

Stromboli, l'île volcanique au pouvoir de destruction absolu

Temps de lecture : 6 min

Au mois de mai, l'équipe de tournage d'une série italienne a mis le feu au volcan. Un acte imprudent d'humains qui ont voulu singer la colère rouge d'Iddu, auquel on ne peut s'empêcher d'attribuer une personnalité mi-humaine, mi-divine.

Une vue du volcan Stromboli, le 19 juin 2016. | Gabriel Bouys / AFP
Une vue du volcan Stromboli, le 19 juin 2016. | Gabriel Bouys / AFP

Aux confins de la Méditerranée, au large de la Sicile, un volcan solitaire crachote, fume et expectore à intervalles plus ou moins réguliers de grosses giclées de lave orange. Seule dépasse de la mer l'extrémité de ce cône en liaison directe avec les enfers, petite île verte et gris foncé ponctuée de quelques maisons blanches.

Stromboli est la plus excentrée des îles éoliennes et c'est une parfaite image de l'obstination humaine. De mémoire d'homme, ce volcan a toujours été en activité. De mémoire d'homme, il n'y a jamais eu une goutte d'eau à Stromboli autre que celle qui tombe du ciel (excepté dans l'imagination de Jules Verne, qui y place la fin de son Voyage au centre de la Terre), ce qui n'a jamais empêché les humains de s'y installer et d'y vivre. De mémoire d'homme, Stromboli, surnommé Iddu («lui» en sicilien), attire, fascine, charme et tue.

Cinéma, cinéma

Stromboli a donné son nom à un film resté célèbre (que les moins de 20 ans ne peuvent pas connaître) dont le tumultueux tournage a laissé des traces dans la vie de vedettes parmi les plus en vue des années 1950. C'est pendant leur séjour sur l'île, à l'occasion de ce tournage, que Roberto Rossellini et Ingrid Bergman sont tombés amoureux et ont débuté une liaison alors qu'ils étaient chacun déjà en couple –Rossellini avec Anna Magnani, qui de rage tournera le film Vulcano sur l'île voisine en même temps, et hurlera des insultes à l'intention de sa rivale chaque soir, au crépuscule, à la pointe de l'île.

Leur relation suscita un scandale immense aux États-Unis où, à l'aube du maccarthysme et en pleine crise de xénophobie, il ne fut pas pardonné à Ingrid Bergman (trop étrangère pour être honnête) de rompre les codes hollywoodiens (entre 30.000 et 40.000 articles furent écrits sur leur liaison en quelques mois).

Stromboli, qui a désormais l'électricité et l'eau courante, vit principalement du tourisme et des milliers de curieux qui viennent escalader ses flancs.

Le film Stromboli raconte l'histoire de Karen, réfugiée lituanienne et ex-maîtresse d'un officier allemand, prisonnière dans un camp allié à la fin de la Seconde Guerre mondiale, qui pour sortir de cette prison accepte d'épouser un pêcheur sicilien qu'elle ne connaît quasiment pas. Cette jeune femme moderne ignore que ce mari inconnu habite sur une île isolée et rude, dont les mœurs, à la fois spartiates et soumises à une morale chrétienne très stricte, vont l'empêcher de s'y intégrer.

Après avoir échoué à s'entendre avec son mari, dont elle tombe enceinte et qui finira par la battre (Ingrid Bergman est réellement tombée enceinte de Rossellini pendant le tournage, et il en a profité pour intégrer l'événement au scénario), après avoir échappé à une éruption du volcan (épisode imprévu lui aussi, greffé au film au débotté), après avoir, en vain, tenté de séduire le prêtre pour le convaincre de l'aider, elle décide de fuir et essaie de rejoindre le village de Ginostra en passant par le sommet du cratère –à l'époque, comme aujourd'hui, les deux villages ne sont pas reliés. C'est là qu'elle se perdra: la fin du film la montre au sommet du volcan, en plein calvaire, seule au bord d'un enfer ardent, appelant une aide divine faute d'avoir réussi à obtenir celle des hommes.

Très mal accueillie par la critique, cette œuvre réaliste entre fiction et documentaire (on assiste notamment à un massacre de thons dans une interminable scène où la pêche prend des allures de meurtre et où, malgré la pellicule en noir et blanc, on croit voir la mer teintée de rouge) est devenue un film culte. Il dépeint une île dépouillée qui, soixante-dix ans plus tard, a assez peu changé.

Toujours aussi isolée, toujours menacée par un volcan capricieux, Stromboli, qui a désormais l'électricité et l'eau courante, vit principalement du tourisme et des milliers de curieux qui viennent escalader ses flancs et repartent le plus souvent en moins de vingt-quatre heures: puisqu'il n'est officiellement plus autorisé de monter tout en haut du cratère depuis l'éruption de 2019, qui a tué un homme et un âne et blessé un touriste, il faut se contenter de se rendre à mi-hauteur, d'où il est tout de même possible de voir les jets de lave que le volcan éructe fréquemment.

Flux et reflux

Avant le tourisme et avant le film de Rossellini qui a contribué à la faire connaître, l'île vivait principalement de la vigne, jusque dans les années 1930 où une épidémie de mildiou vint ravager les cultures et entraîna une émigration massive des habitants vers l'Australie et l'Amérique. Aujourd'hui, autour de 750 personnes y vivent l'hiver, dont une poignée à Ginostra; l'été, des milliers de touristes viennent faire vivre l'économie locale en faisant un passage éclair, le temps d'admirer le volcan qui crache, d'engloutir une pizza et de repartir.

Il n'y a pas d'eau à Stromboli. Les rares cultures dépendent de la pluie, et les humains boivent celle qui est apportée régulièrement par bateaux. Lorsque le temps est trop mauvais pendant plusieurs jours, le ravitaillement n'arrive plus et les étalages des quelques épiceries se vident. Si aujourd'hui le risque de mourir de soif est à peu près nul, on ne peut s'empêcher de s'étonner de l'âpre volonté qui a conduit ses habitants à s'implanter sur ce rocher bouillant pour y vivre et s'y reproduire malgré son isolement et son pouvoir de destruction absolu, entre la mer, le feu et un ciel si souvent vide.

Stromboli est resté un paradis relativement intouché qui n'a rien à offrir aux jet-setteurs, ni aux adeptes de boîtes de nuit ou de vacances organisées.

L'île fut abandonnée entre le XIVe et le XVIe siècle, probablement après une éruption datant de 1343, d'une telle violence qu'elle avait provoqué l'effondrement d'une partie du volcan et déclenché un tsunami qui dévasta les ports de Naples et d'Amalfi. Mais son agriculture et le trafic naval ont suffi à faire revenir les habitants.

Le paroxysme moderne le plus documenté est celui de 1930, qui causa la mort de six personnes, notamment par une nuée ardente (700°C, tout de même) qui dévala les flancs du volcan à la vitesse de 20 mètres par seconde, et la projection de blocs énormes. L'événement engendra de nombreuses destructions et accéléra l'exode des Stromboliens.

Si on y trouve aujourd'hui quelques villas de grand luxe, la plupart des petites maisons n'ont rien d'ostentatoire. On revient de la plage couvert de sable volcanique noir et il n'y a à peu près rien d'autre à faire sur l'île que contempler et arpenter le volcan qui fume et gronde. Pas de voitures, pas d'éclairage électrique: une fois le soleil couché, c'est la Lune qui vous éclaire (ou pas) et guide vos pas dans des ruelles parfumées au jasmin de nuit, à l'odeur troublante.

Stromboli est resté une sorte de petit paradis relativement intouché qui n'a rien à offrir aux jet-setteurs, aux adeptes des boîtes de nuit ou aux amateurs de vacances organisées avec piscine et toboggan. L'île se mérite (elle est à plusieurs heures de ferry de la côte sicilienne) mais déclenche souvent un attachement viscéral, qui peut faire hésiter entre l'envie de clamer qu'un tel trésor existe et celui de se taire pour que personne n'y aille.

Brûler le feu

Le 26 mai dernier, Stromboli s'est embrasée. Le feu a ravagé la moitié du maquis, des habitants ont dû être évacués, des maisons ont été détruites. Il faudra du temps aux locaux pour se remettre de leur frayeur et de leur indignation. Car cette fois, ce n'est pas Iddu qui a craché sa colère, mais des humains ignorants qui ont volontairement allumé un feu dans le cadre d'une série télé de la Rai.

Stromboli, c'est un dieu romain constamment en colère, un rappel qu'à aucun moment l'humanité n'est nécessaire aux éléments.

Un épisode de la série italienne Protezione civile y était donc tourné, et les équipes techniques ont jugé bon d'y faire du feu, persuadées qu'il serait facile à éteindre. Le sirocco soufflait, le feu a pris, une partie de l'île a brûlé. Jamais cette zone habitée n'avait subi de tels dégâts. Que faire sinon lever les yeux au ciel, impuissants, devant la bêtise crasse de ceux qui ont réussi à mettre le feu... à un volcan.

Bardé de capteurs, survolé par des drones, objet d'une observation constante (vous pouvez observer ici, en direct et 24 heures sur 24, le cratère vu d'en haut), Iddu reste indomptable et n'a pas dit son dernier mot. Il est impossible de savoir plus de quelques minutes à l'avance qu'une catastrophique explosion est sur le point de ravager l'île. La prochaine éruption destructrice aura peut-être lieu dans un siècle ou dans dix ans, à moins qu'elle ne se produise demain matin.

Les imprudents qui y ont mis le feu ne sont que des amateurs face à la colère rouge et capricieuse d'un volcan à qui l'on ne peut s'empêcher d'attribuer une personnalité mi-humaine, mi-divine. Stromboli, c'est un dieu romain constamment en colère, un rappel qu'à aucun moment l'humanité n'est nécessaire aux éléments, qu'elle n'en est qu'une infortunée contingence condamnée à admirer, ébaubie, une force incandescente destinée à la consumer.

Newsletters

En envahissant l'Ukraine, la Russie a commis les mêmes erreurs que l'Allemagne nazie face à l'URSS

En envahissant l'Ukraine, la Russie a commis les mêmes erreurs que l'Allemagne nazie face à l'URSS

L'opération Barbarossa, lancée en 1941, est pourtant l'une des plus étudiées dans les académies militaires russes, car elle faillit causer la perte de l'Union soviétique.

L'importance des psys dans un Rwanda traumatisé par le génocide

L'importance des psys dans un Rwanda traumatisé par le génocide

Au lendemain du génocide des Tutsi, en 1994, le pays ne disposait que d'un psychiatre. Depuis, associations, animateurs psychosociaux, conseillers en traumatisme et groupes de parole fleurissent.

En Iran, avec celles et ceux qui sont «prêts à sacrifier leur vie pour la liberté»

En Iran, avec celles et ceux qui sont «prêts à sacrifier leur vie pour la liberté»

La vague de colère réveillée par la mort, il y a dix jours, de la jeune Mahsa Amini, ne semble pas s'estomper. Sur place, des Iraniens racontent les manifestations, la répression et le combat pour leurs droits.

Podcasts Grands Formats Séries
Slate Studio