Culture

Issey Miyake est mort, et nos cœurs se sont plissés

Temps de lecture : 7 min

Décédé le 5 août à Tokyo à l'âge de 84 ans, le créateur du plissé permanent a laissé une empreinte durable sur le monde de la mode et de l'art.

Issey Miyake applaudi après la présentation de sa collection printemps-été 1992, le 19 octobre 1991 à Paris. | Pierre Guillaud / AFP
Issey Miyake applaudi après la présentation de sa collection printemps-été 1992, le 19 octobre 1991 à Paris. | Pierre Guillaud / AFP

Sans conteste un des plus grands créateurs du XXe siècle, Issey Miyake a volontairement fait fusionner l'Orient et l'Occident. Avec lui, le Japon est définitivement devenu un acteur majeur de la mode sur la scène internationale. Originalité, innovation, technologie, poésie traversent une œuvre d'exception qui a marqué le XXe siècle et le XXIe siècle.

Né à Hiroshima en 1938, Issey Miyake voit son enfance personnellement marquée par la bombe atomique qui a dévasté la grande ville du Honshū. Il choisit les beaux-arts à l'Université Tama et défend très tôt l'importance de la mode. Il y présente déjà un travail nommé Nuno to ishi no uta («Un poème de vêtement et de pierre»).

C'est son arrivée à Paris en 1965 qui oriente définitivement sa carrière vers la mode. Il s'inscrit à l'école de l'École de la chambre syndicale de la couture parisienne et passe dans différentes maisons françaises: Guy Laroche, Givenchy… Il enrichit ensuite son cursus aux États-Unis, avec un passage chez Geoffrey Beene à New York.

Japon

De retour au Japon, Issey Miyake va créer une mode résolument originale, novatrice, tout en choisissant d'explorer la tradition et les techniques du pays avec un vêtement qui sera universel. En 1970 est créé le MDS (Miyake Design Studio) dans un bâtiment de béton conçu par le frère de l'architecte Tadao Andō; il n'aura de cesse de créer des passerelles entre les arts, le design et la mode.

Au début des années 1970, sa première collection est découverte par Diana Vreeland, papesse du Vogue US, qui deviendra une fidèle supportrice du créateur. En 1978, son premier ouvrage signe déjà la rencontre orchestrée entre deux univers: East meets West. «J'ai tenté de créer une mode qui ne soit ni japonaise ni occidentale», disait-il.

C'est par son invention du plissé permanent qu'il va révolutionner la mode, avec un vêtement universel, pratique et confortable.

Son originalité marque ses débuts, avec des idées novatrices et des pièces spectaculaires. Reprenant l'idée des grands tatouages arborés par certains Japonais –notamment les yakuzas–, il les réinterprète avec des figures occidentales contemporaines comme Janis Joplin ou Jimi Hendrix. Du Japon traditionnel, il reprend des techniques artisanales du travail de l'osier pour en faire des modèles semblables à des armures.

Avec du papier huilé (aburagami), il crée d'amples vêtements. Dès le début, les matériaux sont pensés, retravaillés. Issey Miyake multiplie les expériences, fusionnant artisanat et science: «Pour créer des tissus extraordinaires, nous pouvons nous servir de la technologie et de la tradition en même temps.»

Il sollicite le passé, les techniques anciennes comme le sashiko (un point de reprisage paradoxalement très visible, souvent blanc sur fond indigo). Mais il imagine aussi le futur, avec ses bustiers en plastique (automne-hiver 1981) exposés dans l'exposition «Bodyworks». Vivant à l'époque à Tokyo, je les avais admirés dans la vitrine de la boutique Miyake et je rêvais d'en avoir un comme tenue de mariage.

Pleats please

Dès le début, Issey Miyake a initié le concept a piece of cloth, mais c'est par son invention du plissé permanent qu'il va révolutionner la mode, avec un vêtement universel, pratique –il ne se froisse pas– et confortable. Le créateur racontait sa démarche ainsi: «J'ai déplacé ma réflexion de la conception du vêtement vers son usage: je voulais créer un vêtement qui soit en accord avec la vie, qui soit léger et d'entretien facile.» Si les premières pièces étaient assez raides, les tissus se sont assouplis au fil du temps.

La toute première exposition des plissés fut déjà spectaculaire. Dans un lieu éphémère à Tokyo, les vêtements étaient posés à plat à même le sol, dans des découpes géométriques. Se découvrait une robe hors norme, exceptionnelle et d'une simplicité déconcertante. Deux ronds plissés de couleurs différentes; deux ouvertures d'un côté, une seule de l'autre.

Une fois posé sur un corps, le vêtement prenait l'ampleur d'une nouvelle asymétrie, déconstruisant la géométrie parfaite. Très présente dans le design au Japon, l'asymétrie s'exprimera avec majesté dans la mode et révolutionnera la vision occidentale du vêtement.

Issey Miyake, qui affichait toujours un grand intérêt pour les arts, était notamment très proche de Christo et Jeanne-Claude.

À Tokyo, j'ai eu la chance d'expérimenter une machine à plisser et j'ai créé mes tissus. Posés l'un sur l'autre, un morceau d'étoffe vert pomme et un autre de couleur bleue entrent dans la machine à plisser. Unis à jamais, ils sortiront comme d'un grille-pain. C'était l'image utilisée par l'équipe Miyake pour expliquer le principe de ce tissu compacté, ce plissé permanent.

Art

L'invention des plissés a permis de créer des art series. La première salve fut réalisée avec le photographe Araki: un portrait de femme ou des fleurs. À Tokyo, on choisissait le modèle de vêtement, la couleur et l'œuvre; la presse composait ensuite le vêtement à la demande. Yasumasa Morimura fut le deuxième, avec sa très originale parodie de la source d'Ingres.

L'Anglais Tim Hawkinson créa une thématique autour du corps avec un motif d'œil et un corps revisité. Enfin, le Chinois Cai Guo-Quiang ajouta des motifs brûlés. Le même artiste créa Dragon Explosion, une performance pyrogénique dans le cadre de l'exposition Miyake à la Fondation Cartier en 1998.

Issey Miyake, qui affichait toujours un grand intérêt pour les arts, était notamment très proche de Christo et Jeanne-Claude. Nous nous sommes croisés à New York, où nous étions venus admirer les Gates qui sillonnaient Central Park. Dernier signe d'amitié le liant au duo: les tenues des aides du projet Wrapped de Christo et Jeanne-Claude à l'Arc de triomphe ont été conçues par le Miyake Design Studio.

À Tokyo, Issey Miyake ouvrit le 21_21 Design Sight, un musée lové dans une belle architecture de béton signée Tadao Andō. S'y succèdent des expositions aux thématiques diverses, passant de «Wild» à «Chocolat» et rendant hommage à des personnalités: Christo, Kuramata, Jean-Paul Goude…

A-POC

Reprenant le concept de a piece of cloth en acronyme, Issey Miyake invente A-POC en 1998 avec Dai Fujiwara. Ils imaginent une sorte de vêtement en kit prédécoupé où l'acheteur choisit un peu la longueur des manches, de la jupe... Un projet peut-être un peu trop audacieux et compliqué (le fait de découper soi-même son vêtement peut faire peur). Mais le souvenir du défilé, avec une longue chenille de mannequins attachées les unes aux autres, demeure une des plus belles images de défilé qui ait jamais existé.

Profondément japonais en ce qui concerne les odeurs, Issey Miyake rêvait d'un parfum d'eau sans odeur.

À propos d'image, il faut aussi mentionner l'exceptionnelle rencontre avec Irving Penn. Bras droit d'Issey Miyake, Midori Kitamura se souvient qu'elle arrivait avec les vêtements de chaque collection, et qu'Irving Penn choisissait et imaginait alors des mises en scène pour magnifier les modèles qu'Issey Miyake avait ensuite la joie de redécouvrir différemment.

Toujours plus loin

La technologie prend une part de plus en plus grande dans les collections Miyake. Avec «132 5», Issey Miyake est encore à Paris (Galerie Kreo) pour présenter ce projet aussi novateur qu'original. À chaque chiffre son symbole: 1 pour une pièce de vêtement (a piece of cloth), 3 pour les trois dimensions, 2 parce que le vêtement est plié en deux dimensions à plat, et enfin 5 parce que le fait de le porter transcende le temps et les dimensions. Issey Miyake prenait le vêtement et le dépliait pour qu'il prenne forme et vie, tout en expliquant la modélisation du processus imaginé sur ordinateur.

La technologie ne cesse de s'inviter dans toutes les collections du XXIe siècle, avec les créateurs qui lui ont succédé et ont poursuivi son travail.

Parfums

Profondément japonais en ce qui concerne les odeurs, Issey Miyake rêvait d'un parfum d'eau sans odeur… La solution fut trouvée dans un magnifique projet, «Shiseido», mené par Chantal Roos. Un parfum frais, floral, léger et aquatique, dans un flacon où s'invite la poésie comme la Lune se pose sur la tour Eiffel la nuit. Une magnifique réussite. Le Feu d'Issey, profondément original (un ambré lacté), n'eut pas le succès qu'il aurait mérité.

A Scent eut un projet de flacon vraiment original, une seule forme et la contenance modifiée juste dans l'épaisseur. Issey Miyake a toujours multiplié les rencontres avec des designers; c'est ainsi que parmi les éditions d'exception, nous étaient proposés un flacon de Shiro Kuromata et un autre d'Ettore Sottsass.

Une somme impressionnante de liberté, de fantaisie, d'originalité, d'audace, de technologie, de tradition.

De nombreuses expositions ont permis de découvrir progressivement l'importance d'Issey Miyake. Déjà dans «MA Espace-temps au Japon» en 1978 (au musée des Arts décoratifs) figuraient des modèles. Puis il y eut «A/Un» en 1988, toujours aux Arts déco. Mais c'est la grande exposition de Tokyo en 2016 qui a donné toute la mesure et l'importance de ce créateur hors norme.

Une somme impressionnante de liberté, de fantaisie, d'originalité, d'audace, de technologie, de tradition. Une magnifique union et fusion entre est et ouest, pour reprendre ses mots. Issey Miyake a non seulement réussi à créer des pièces d'exception, mais il a accompli l'exploit de créer une sorte de vêtement universel et intemporel avec ses plissés. Il restera dans l'histoire de la mode un des plus grands créateurs. L'importance de ses créations demeure à (re)découvrir.

Newsletters

Lire Eileen Myles pour entrer dans l'underground queer new-yorkais

Lire Eileen Myles pour entrer dans l'underground queer new-yorkais

La parution en français de son récit «Chelsea Girls», qu'il définit comme «un “Sur la route” lesbien», relève de l'événement.

Comment Jacquemus a explosé la notion de «bon goût»

Comment Jacquemus a explosé la notion de «bon goût»

La Parisienne peut aller se rhabiller. En Jacquemus, tant qu'à faire.

«The Woman King», une guerrière en uniforme

«The Woman King», une guerrière en uniforme

L'épopée des combattantes du Dahomey mobilise toutes les ressources du film hollywoodien à grand spectacle, pour une histoire dont le cadre et les héroïnes sont inhabituels, mais racontés de manière convenue.

Podcasts Grands Formats Séries
Slate Studio